NEUVIÈME LEÇON
Messieurs,
Il y a quatre ans, au mois de février 1887, quelques-unes des personnes qui veulent bien me faire encore Thonneur de m'entendre et moi, nous avons entrepris, ensemble, une tâche en apparence irréalisable. Après avoir sincèrement, en toute simplicité de cœur et en toute liberté d'esprit, analysé les origines de la Renaissance, il s^agissait de faire revenir Topinion publique d'une idée préconçue. L'avenir seul pourra dire si notre effort collectif n'a pas été absolument inutile. Mais^ si les attaques et les injures qui m'ont accueilli en dehors de cette école n'ont pas encore pu entamer notre doctrine — j'en ai pour garantie la conversion de quelques-uns de mes contradicteurs — je dois ce résultat inespéré à l'indulgence de mes premiers auditeurs, c'est-à-dire de mes premiers collaborateurs, de ceux qui m'ont permis d'asseoir sur des démonstrations solides, techniques, longues et partant souvent ennuyeuses, les hardiesses apparentes de ma pensée. Je serais perdu aujourd'hui, moi et ma cause, si mon enseignement avait été rapide et superficiel.
J'aborde devant vous, cette année, une période de l'histoire de l'art qui, elle aussi, a besoin d'être examinée à fond^ en détail, sur laquelle on a glissé trop hâtivement et dont la physionomie a été
altérée par certains préjugés de la pédagogie classique. La doctrine a besoin d'y être renouvelée. Je vais être involontairement obligé de toucher à bien des opinions reçues. Cela ne se fait pas impunément. Je ne reculerai, encore une fois, ni devant les attaques, ni devant les injures, Mais^ pour me donner ce courage, je vous demande, Messieurs, de me laisser descendre à une longue et lente exposition de preuves. J'ai besoin de me cuirasser contre Tassant possible, peutêtre prochain.
Alors vous voudrez bien me pardonner si nos entretiens ont un aspect rébarbatif et trop doctrinal. J'exposerai longuement des faits, j'en tirerai des conséquences à loisir, en toute liberté d'esprit, sans regarder ma montre; et quand l'heure sonnera, je renverrai à l'entretien suivant l'achèvement d'une démonstration. Ne perdez pas patience pendant l'analyse.
Une vigoureuse et impitoyable synthèse lui succédera bien vite.
Dans noire dernière réunion du mercredi 4 février et dans l'entretien qui l'a suivi, nous avons longuement examiné les monuments de sculpture relevant plus exclusivement de V inspiration latine y de la vieille veine païenne, baptisée et convertie mais non modifiée dans ses procédés ordinaires et ses habitudes générales. Nous nous sommes surtout attachés à l'étude des sarcophages chrétiens latins, latins purs.
Vous connaissez bien maintenant, par la vue des photographies et par le contact des originaux, ce qu'était la famille des sarcophages qui, en Gaule, comme ceux de la fabrication arlésienne, restaient fidèles aux traditions romaines. Vous possédez à fond leur méthode d'exécution. — Vous avez constaté l'emploi abusif du trépan.
Mais ces sarcophages latins ne sont pas seuls à apparaître dans les anciens cimetières, dans les églises, dans les musées et collections et enfin dans les recueils photographiés et gravés de ces monuments.
A côté de ces monuments, et pêle-mêle avec eux, on en rencontre d'autres qui leur font concurrence, qui en diffèrent très sensiblement, et qui finirent par les remplacer complètement, dans l'usage, quand l'école gréco-romaine eut rendu le dernier soupir, du iv» au vo siècle. Vous connaissez les produits sortis des ateliers de l'Ecole de sculpture romaine, vous connaîtrez bientôt ceux de l'École de Ra venue.
LES SARCOPHAGES Di: SUD-OUEST 109
Nous étudierons aujourd'hui principalement ceux de TEcoIe du Sud-Ouest de la Gaule, qui brillèrent surtout pendant le vi« et le vn» et jusqu'au vi]i« siècle.
Ces sarcophages de TEcole de sculpture du Sud-Ouest de la Gaule nous serviront de transition pour aborder une phase nouvelle très considérable, une phase capitale de Fart occidental, je veux dire la période pendant laquelle l'importance politique de Rome ayant disparu, la seule influence antique, classique et méridionale qui survive dans le monde est l'influence néo- grecque, l'influence byzantine, reçue directement dans notre pays, comme dans tout le bassin de la Méditerranée, par-dessus la tête de Rome qu'elle a ellemême pénétrée et envahie.
L'étude de cette famille de sarcophages du Sud-Ouest nous amènera à traiter la grosse question des premiers éléments de notre école nationale à partir de notre émancipation définitive du joug latin, grâce à Tarrivée des Barbares et sous l'heureuse inspiration de rhellénisme chrétien.
.Au VI® siècle, la triste décadence de l'art romain, de l'art latin pur, est un cauchemar oublié ; c'est un cadavre enseveli ; c'est la partie de l'art antique qui est morte avec la vieille société, avec la pourriture romaine.
La seule partie qui survive de cet art, c'est l'art néo-grec, et je vous montrerai qu'aux premières heures de sa naissance, l'art français, qui est né chrétien^ n'eut de contact qu'avec la Judée, la Syrie, la Grèce, Byzance et Ravenne, c'est-à-dire avec l'Orient hellénisé. Quand l'art français est né, Rome était une simple province dépendant de l'Orient, Rome était elle-même byzantine et pratiquait l'art néo-grec purement chrétien.
La vérité s'est imposée du premier coup à l'artiste et au savant qui a, le premier, étudié de près la matière. Ce savant et cet artiste c'est M. Albert Lenoir. Ecoutez-le.
« La sculpture d'ornement, dit M. Albert Lenoir [Arch, Monasiique^ L p. 399 et s.), adoptée dans l'empire grec, devait nécessairement faire invasion dans la Chrétienté occidentale avec l'architecture byzantine.
« Avant le règne de Justinicn, on voit déjà quelques éléments de cet art se mêler aux formes antiques imitées parles latins...
« Sous le règne de Justiniea les chapiteaux furent conçus suivant les formes néo-grecques.
« L'église de Saint- Vital de Ravenne, introduisant en Italie TaK oriental dans toute son intégrité, la sculpture d'ornement dut suivre la même voie et fut en effet une reproduction identique de celle qui se voit aux temples de Sainte-Sophie, du Theotocos et autres à Constantinople; on suit le même art dans tous les détails d'architecture de la basilique de Saint-Marc à Venise et à Téglise de Santa Fosca, dans les lagunes.
u Les moines d'Occident, guidés par ces modèles, supprimèrent les feuillages saillants et d'une exécution difRcile qu'ils avaient imités jusque là des chapiteaux antiques, pour leur donner les formes épaisses que leur indiquait l'Orient. Le système de simplification du chapiteau ne s^ arrêta pas aux contrées méridionales de r Europe; Use répandit en France où il se montre à la crypte de t église de Saint-Laurent de Grenoble, puis en Allemagne et en Angleterre ; il devint commun au xi« et xu* siècle.
M L'Occident cherchait, comme Byzance, à imiter le chapiteau ionique ou la couronne de lourdes moulures en biseau
« Ce qui vient d'être indiqué pour les chapiteaux simples ou ornés de feuillages sans saillie, eut lieu de même pour ceux qui portaient des figures humaines ou allégoriques. Les dessins publiés par MM. Goste et Flandin, sur les rares édifices sassanides qui se voient en Perse, font connaître des chapiteaux ornés de personnages et disposés précisément comme ils le furent en Occident, du ix* au xii* siècle. Ces modèles asiatiques avaient été imités par les Byzantins, comme le voyageur Clavijo l'exprime dans la description qu'il fait de l'église de Sainle-Marie-de-Dlacherne à Constantinople. « Toutes les trois (nefs) d'ailleurs étaient soutenues de la même manière. C'est à savoir sur des colonnes de jaspe, et d'icelles les hases et les chapiteaux étaient taillés avec force figures et toutes manières d'ornements. » La distinction faite par le voyageur entre les figures et les ornements est bien précise. Quand l'évêque Euphrasius construisit la basilique de Parenzo en Istrie, on exécuta sous ses ordres des chapiteaux ornés d'aigles et de feuillages groupés sur une masse de forme byzantine.
« Les chapiteaux de l'époque carolingienne qui se voient en Italie
dans les édifices construits par les Lombards, ceux qui sont figurés dans les manuscrits de la même période, ont été ainsi décorés de personnages ou d'animauK. On sait combien ils devinrent communs en France, en Allemagne, en Angleterre au xi* siècle. Vêlement de ce mode de décoration serait donc aussi oriental comme celui du système de la simplification des formes examiné précédemment.
« L'influence byzantine ne se borna pas en Occident à se 'produire sur les chapiteaux ; elle agit aussi sur d'autres parties importantes des édifices. Les moulures de couronnement se simplifièrent; on supprima, comme en Grèce, les profils élégants de Tart antique pour y substituer de lourds biseaux imités de ceux qui se voient aux églises du Théotocos et de Sainte-Théodosie de Constantinople, à celles d'Athènes et à Saint-Vital de Ravenne. »
Je vous montrerai ces lourds abaques de chapiteaux qui apparaissent dans la crypte de Saint- Laurent à Grenoble.
w Nos ornemanistes ne furent pas moins que nos architectes religieux ou laïques sous la puissance de cette mode orientale. Loin de chercher à rendre les contours gracieux et arrondis de Tacanthe ou de la feuille d'eau qu'avaient si bien compris les artistes grecs et romains, leur ciseau ne produisit que des formes acerbes et aiguës, d'un modèle aigre et a vives arêtes (Voir un chapiteau de l'église de Montmartre, un sarcophage à Toulouse).
«« Cet efîet, qui avait été produit en Orient dès les premiers siècles, byzantins, sans doute par la copie maladroite de certains modèles antiques, fut chez nous le principal résultat de l'influence néogrecque sur l'exécution de la sculpture décorative. »
Elle est caractérisée par un feuillage de style ferme, quelquefois gras, épanoui, mais toujours sans mollesse, sans avachissement, — quelquefois sec et un peu raidc, — par une sculpture plate ou de très faible relief.
En somme cette sculpture obéit à une tout autre inspiration que celle de l'art latin : cette inspiration est celle de l'Orient.
Phinch'aux caractères des sarcophages du sud-ouest de la gaule. — Ils sont en marbre. Leur décoration est principalement végétale, et quelquefois exclusivement végétale et d'un type végétal particulier, ordinairement une plante d'une tige mince à grosses feuilles
en forme de cœur ou fer de lance. Quand cette décoration comporte des Bgures, elles sont toujours circonscrites dans des compartiments, dans des encadrements.
Le traitement de la sculpture dans les ateliers d'où sortent ces sarcophages est différent de celui qui était en honneur dans les ateliers gallo-romains précédents. Le relief est plus plat. On n'abuse pas toujours de l'emploi du trépan. La forme est celle d'un coffre. Nous examinerons ensemble, dans notre réunion de cette aprèsmidi, les planches du livre de Le Blant.
Effaçons Thistoire. Ignorons tout. Les monuments de Tart suffiront à nous révéler la grande révolution qui s'est faite dans l'univers. Nous voyons tout s'orienter sur la Judée, sur l'Asie hellénique. La sculpture des chapiteaux dans les basiliques de la Gaule parle la même langue que la sculpture des chapiteaux de l'Orient chrétien. Une étoile mystérieuse nous guide vers la crèche radieuse de Bethléem.
Rome n'existe plus. La capitale du monde, c'est Ravenne et Constantinople. Rome est éteinte. L'Orient rayonne et attire.
Une force invincible m'entraîne, dans un pèlerinage scientifique, vers les lieux prédestinés où le catéchisme avait autrefois agenouillé la foi de mon enfance.
DOCUMENTS COMPLÉMENTAIRES
Liste de quelques chapiteaux de marbre commentés par le professeur au cours d'un entretien supplémentaire.
Les plus importants sont ceux du baptistère de l'Église Saint-Sauveur à Aix, d'une beauté classique, mais dont la provenance chrétienne n'est pas certaine;
Du musée Saint-Jean à Poitiers ;
De Saint-Hilaire à Poitiers ;
De Saint-Germain-des-Prés, retrouvé dans les clian tiers de Saint- Denys par M. Courajod et provenant de la basilique de Saint-Vincent construite par Childebert de 556 à 558 ;
De Sainte-Geneviève, provenant de l'ancienne Église des Saints- Apôtres construite par Clovis en 507 ;
Du musée de Cluny trouvés dans les fouilles de Notre-Dame de Paris ;
De l'Église de Montmartre;
De Saint-Remi, h Reims ;
De Saint-Seurin, à BorcTeaux;
De Moissac;
De Nantes, dont la provenance chrétienne est indubitable ;
De la crypte de Jouarre ;
Delà crypte Saint- Laurent, à Grenoble ;