‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 4)Chapitre 35 sur 124 · L*ABT BARBARE · texte numérisé non relu

L*ABT BARBARE

« Dans les arts du dessin, le goût noble et pur que la Grèce avait transmis à Tltalie, que les Gaulois avaient reçu des Romains, ce style qu'on appelle classique, et qui ne reparut en Europe que lorsque la lumière de la Renaissance eut enfin dissipé les ténèbres» de la barbarie, avait fait place à un goût bizarre, à des formes étranges d'un aspect nouveau, à des ornements capricieux tout à fait comparables à ces dessins grossiers que les sauvages de TAmérique ou de TOcéanie tracent sur les armes et le peu d'ustensiles dont ils se servent. Ce caractère est empreint sur toutes les productions du moyen âge ; on le trouve partout où est venue à l'ouvrier la pensée d'embellir, de quelque manière, Tobjet qu'il fabriquait : sur les bijoux dont se paraient les femmes ou les Rois, sur les enluminures des manuscrits, sur les broderies des étoffes, sur les sculptures des porches des églises ; et il leur imprime un cachet tout particulier, en opposition complète avec celui des œuvres de l'antiquité. C'est ce qu'on a exalté outre mesure dans ces dernières années et ce qu'on a désigné sous le nom, à notre avis très impropre, d'art chrétien ». Ceci c'est un coup de patte pour Lassus, pour Didron, pour Viollet-le-Duc et pour tous les amis du moyen âge. Les Annales archéologiques de Didron, qui paraissaient depuis 1844, agaçaient horriblement les classiques ^

« On retrouvera, ajoute le D' RigoUot, dans la forme, dans le dessin, dans l'ornementation des objets divers que nous décrirons — curieux débris des tribus encore païennes de la famille Teutsch, — on retrouvera le germe incontestable et les éléments réels de ce style appelé septentrional, germanique, Scandinave ou gothique, qui remplaça pendant longtemps, dans notre Occident, les heureuses inspirations de l'art hellénique. »

Bravo! Le bon docteur n'aime pas cet art^ pour lui abominable, du moyen âge ! Il aime l'antiquité, et son amour pour cette période historique lui fait percer à jour et détruire la mensongère généalogie qui prétendait rattacher, sans interruption et sans secousse, l'art gothique et l'art français à la seule souche gallo-romaine.

Félix culpa^ heureuse erreur! bienfaisante manie! Cette franche hostilité vaut beaucoup mieux que cette hypocrite indiffé-

1. Annules archéologiques publiées par Didron atnë et Ed. Didron, 1844- 188i, 38 vol. in-4\

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rence qui consistait à faire considérer l'art du moyen âge comme tAie simple décadence de l'art antique, comme une décomposition spontanée de cel art, comme un entracte dans le drame du déve- , loppemenl humain, comme un inlerrëf;ne de l'immuaMe royauté aa 1 arl méridional, comme une sorte de paralysie temporaire.

Cf brave D' Higollot est un justicier. Il a appliqué à l'histoire de 1 arl sa clairvoyance de chimiste et de chirurgien anatomisle.

Il n senti el compris un des premiers qu'un étranger s'était glissé il;ii)~ la famille de l'esthétique latine, et il a pris soin de le démasiIiK T. de l'isoler, de l'expulser.

Il il bien vu el deviné que l'art ^'othique. tiés ses premières mani- Ti'ï'l'ilions, n'était pas uniquement le produit d'une décomposition, m;ii- qu'il était en même temps le développement embryonnaire <1 iiii organisme.

I'~l il a demandé à l'archéologie de lui révéler le principe, le iiliri-in générateur de cet organisme.

'■'' principe, c'est le tempérament barbare, c'est l'élément aryen, iii<ii> -germanique, Pt en matière d'art c'est la construction et la ili'<'iir;ition qu'il a appelées teuloniques, décoration qui s'est mélanf'■•,^ iivec la vieille ornementation celtique, sortie des mêmes orij;iin's orientales.

I..< civilisatinn barbare dont parle le Vi' Rigollot est celle qui a li'iiuv'é sa plus haute expression dans l'art de l'Irlande, de la race .'iii^l-i-saxonne, de l'Islande, dans la calligraphie carolingienne et iliiiii- l'art Normand, dont la tapisserie de Bayeu\ esl une des deriiien's et des plus liantes expressions. Il ne devrait donc pas la iivi-priser cette civilisation, mais nous savons que c'est un classique LTimgé el cela augmente l'impartialiié de son jugement.

iSii'n des «loclrines de détail exposées par le D' Rigollot ont V iL'illi. Mais le point essentiel subsiste :

Ki'lrouver dans les monuments enfouis dans le sol la confîrma- (n-ii dps données de l'Histoire et expliquer, par cette civilisation liiirliiire reconstituée dans son tempérament, le développement iilli lieurde l'art du moyen âge.

\.i: D' Rigollot, dès 1850, a compris l'un des premiers combien t'Iiijl important le facteur barbare, dont on n'avait pas voulu tenir

LABT BARBARE

compte jusque là et qui a été, au contraire, le plus actif et le plus fécond des coefficients de Tart comme de la civilisation moderne.

Les fouilles de M. Moreau dans le département de TAisne à Caranda et à Sablonnières * ; celles de M. Delamain à Herpès, et beaucoup d'autres fouilles pratiquées un peu sur tout l'ensemble du territoire français, ont apporté des documents complémentaires et nouveaux, qui ont permis d'établir une doctrine sur Tari barbare. Les objets recueillis sur les points les plus différents ont une similitude qui indique une source commune. Et c'est surtout sur les fibules que se montre la capricieuse et fantastique imagination des artistes barbares.

Les bijoux barbares émanaient d'une industrie nationale.

Ils manifestaient l'existence d'un état d'esprit particulier, d'une psychologie spéciale, d'un milieu ou d'un monde ethnographique supposant une éducation lente, concentrée en quelque sorte et accumulée, de certains principes décoratifs.

C'est le produit de la vieille incubation indienne et asiatique, produit parti d'un point qu'on ne peut pas désigner avec précision, parce qu'il flottait au gré des migrations. Il est certain que tous les peuples d'origine aryenne ont puisé à un trésor commun.

Je crois que les Scandinaves y ont directement puisé.

L'étude de l'ornement contribuera peut-être à fixer à quel degré de proximité les Scandinaves se trouvent vis-à-vis du type primordial. Il pourra servir à déterminer quel est leur rang dans la famille indo-germanique.

Si, à propos de l'art décoratif des fibules wisigothes et ostrogothcs, nous allons chercher une origine au delà de Constantinople, — et nous y sommes bien forcés à cause du trésor de Nagy- Szent-Miklos, — nous remontons par la force des choses à la Perse et à l'Inde, que nous sommes amenés à considérer comme ayant pu être le point initial commun à tous les arts barbares et le centre de rayonnement de l'élément décoratif aryen.

1. Album Caranda, Fouilles de Caranda, Arcy-Sainte-Restitue, Trugny,

Breny, Armentières, Chouy, Aiguisy, Xampteuil-sur-Muret, Villa-d'Ancy,

Chassemy, Cys-la-Communc.Sainl-Audebat, Grévières-de-Ciry-Salsogne, Fére-

en-Tardenois, Nanteuil-Notre-Dame. 1873-1896, 19 fasc. in- 4* et 2 vol. in-8'

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