SURVIVANCE DE L ART SEPTENTRIONAL
(lo l'art au moyen âge, n'en déplaise aux conlradicleurs de Viollelle-l)uc\ Lisez ce qu'on apprend aux enfants de la classe de troisième.
On leur apprend que les Vikings, les Danois^ compagnons de Hollon, avaient une civilisation à eux, très savante ou, si vous vouloz, très raisonnée, que c'étaient d'incomparables constructeurs de navires, qu'ils possédaient une industrie très développée, que Texcellonte métallurgie de la région nordique pourvoyait ces aventuriers d'armes excellentes, boucliers bardés de fer, de haches et de glaives incrustés d'argent, et que tous ces objets étaient fabriqués en Scandinavie.
( )n leur apprend qu'il y eut, à un moment donné, sur une partie du sol français, constitution d'un ordre social et juridique absolument septentrional. J'ai besoin de citer textuellement pour me soutenir moi-même contre les suggestions de l'éducation antérieure.
u La Neuslrie se couvrit au x^ siècle de seigneuries Scandinaves reliées au duc ou comte de Normandie par un lien de vassalité assez lAche, peuplées de Scandinaves exclusivement comme dans le (iOtontin et le Dessin, ou bien de Scandinaves et de Gallo-Franks assujettis.
« Encore aujourd'hui, des centaines de villages normands portent dos noms de la langue noroise, qui se retrouvent dans la toponomastique du Danemark et de la Norwège. A toute cette région ainsi divisée et changée de face, Rollon et ses jarls donnèrent des lois, jura el leges sempiternas voluntaie principuni sanciias decrevit. Quelles lois? Des lois danoises, jura paterna. Ces lois sont malheureusement perdues. Dudon dé Saint-Quentin nous en a conservé toutefois quelques dispositions qui sont tout à fait dans l'esprit des coutumes Scandinaves.
« Rollon ordonna aux laboureurs de laisser leurs charrues dans les champs, leurs bœufs et leurs ânes sans gardien. Il institua ainsi la paix des campagnes ; personne ne devait rien serrer sous clef, le prince garantissait que rien ne serait volé. Cette disposition se retrouve dans les lois du roi de Danemark, Frode III le Pacifique, citées par Saxo Grammaticus. Les lois de Frode punissent de la pendaison le voleur et le receleur. Rollon promulgua une règle semblable. Les crimes contre la propriété étaient très sévèrement châtiés chez les Vikings^ à la fois commerçants el juristes. »
SIRVIVANCE DE i/aRT SEPTENTRIONAL '231
Expliquez donc aujourd'hui le caractère particulier et Tesprit du droit local et coutumier normand à Taide seulement du Code et du Digeste, des Pandectes, de tout Tattirail, de tout Vapparatus du droit italien, du droit écrit, et par cette dernière violence faite à quelques-uns de nos instincts nationaux, violence qui s'appelle le Code Napoléon !
Expliquez donc l'architecture et la sculpture romanes et ensuite l'architecture et la sculpture gothiques à l'aide du seul art dont Vitruve a été le grammairien !
Osez donc expliquer la cathédrale romane ou gothique, poussant ainsi qu'une asperge dans le fumier latin de la décadence romaine, comme le simple développement d'un germe exclusivement méridional !
J'ai négligé d'invoquer jusqu'ici, en faveur de l'origine septentrionale et anglo-saxonne des entrelacs, un argument capital.
Cet argument le voici.
L'entrelac, a-t-on dit, peut avoir plusieurs origines et même une origine classique. C'est un principe que la civilisation gréco-romaine a été apte à transmettre aux temps modernes tout comme la civilisation barbare, après l'avoir reçu de la pensée orientale primordiale.
Mais nous ne pouvons pas oublier que c'est dans le Nord que cette Heur s'est épanouie avec le plus d'éclat et que l'entrelac n'a jamais été appliqué avec plus de bonheur que par les artistes irlandais ou anglo-saxons. Il y a longtemps que telle est la pensée de l'Europe. Et cette pensée, elle la professe par la bouche de Giraud le Cambrien, Giraldus Camhriensis^ qui l'exprimait en termes pittoresques à la fin du xu^ siècle.
Examinons combien la marque des entrelacs, celte empreinte septentrionale et orientale, est indélébilement tracée sur un très grand nombre de monuments.
Aussi bien, il est bon que vous voyiez comment je procède dans mon enseignement. Il faut que vous sachiez par quelle enquête énorme et par quelles longues années d'analyses et de recherches j'ai acquis le droit de conclure comme je le fais devant vous.
232 SURVIVANCE DE i/aHT SEPTENTRIONAL
Preuves de la survivance de l'art barbare dans l'art rOxMAN a i/aide de la décoration systématique des entrelacs. — Gravant (Indre-et-Loire), église vieille. Deux jambages de porte, couverts d'entrelacs comme les pierres anglo-saxonnes d'Angleterre. Ces pierres ont la forme de stèles, mais elles avaient été destinées à former le jambage d'une porte, tout au moins à être appliquées contre un mur. Ce monument est capital dans la matière traitée par nous.
Flavigny (Gôte-d'Or), ix** au x® siècle. Crypte de l'ancienne église
de l'abbaye. Un petit pilier carré ou plutôt une colonne carrée sculptée sur ses quatre faces d'enroulements feuillages comme ceux des sarcophages du vu* siècle. Sur une des faces, entrelacs compliqués et réguliers comme ceux des manuscrits anglo-saxons du viii* siècle.
Saint-Bénigne de Dijon. Dans la crypte, chapiteau à serpents enroulés et à têtes mordant une feuille, une palmette. Autre chapiteau avec chaîne d'entrelacs vers l'astragale. Ces chapiteaux sont voisins de ceux que je vous ai montrés, l'un en moulage, l'autre en photographie.
Solignac (Haute- Vienne). Eglise. Extérieurement, à uneabsidiole, sur le bras gauche du transept, chapiteau à enroulements. Dans la tour de l'ancienne abbaye, chapiteau avec entortillements au bout duquel s'épanouit une feuille grasse.
Le Mans. La cathédrale. Chapiteau représentant le baptême de Jésus-Christ et saint Jean prêchant. Le sujet est surmonté d'un entrelacs très prononcé. Ce chapiteau est gravé dans les Nouveaux mélanges d'archéologie du Père Cahier, les Curiosités mystérieuses^ p. 182
La Souterraine. Eglise. Sous le clocher, coupole : au-dessous, des chapiteaux soutiennent des arcs en tiers-point assez aigus. Quatre de ces chapiteaux sont décorés d'entrelacs, de cordes rondes ou de serpents. Un surtout, le second à gauche de la porte d'entrée, est décoré exclusivement de serpents enroulés et enchevêtrés. C'est à citer comme type.
Saintes. Saint-Eutrope, Dans la crypte, à droite de la chapelle absidale, chapiteau d'un entrelacs de cordes ou de serpents, type caractéristique faisant pendant à un chapiteau décoré de longues feuilles de type carolingien.
SrRVIVA>Cli DE l'art SEPTENTRIONAL 233
Saintes. Musée. N''241. — Fragment du couvercle d'une tombe mérovingienne du viii* siècle tout au plus, avec croix et encadrements d'entrelacs.
Aulnay (Charente-inférieure). Extérieurement, du c6té gauche, un bandeau formé d'un mince filet de cordelettes enchevêtrées.
Allez voir l'abside d'Aulnay dont nous avons fait mouler une fenêtre pour le musée du Trocadéro. (Aile de Passy.)
Saint-Maixent. Église. Au côté gauche de la nef, extérieurement, près d'une fenêtre, un chapiteau décoré d'entrelacs. Dans la crypte, un chapiteau à entrelacs, .\n* siècle. Tout te soubassement de l'entourage des sarcophages de pierre est décoré d'entrelacs, ou de cordelettes nouées, enchevêtrées et enroulées. Dans cette crypte, certainement remaniée, il reste de nombreux monuments du xu° siècle. Sur quelques-unes de ces pièces qui forment une enveloppe sculptée aux sarcophages de Saint-Maixent et de Saint-Lëger, on voit des enroulements de cordelettes, dont le principe est mérovingien ou barbare et dont l'application s'est prolongée jusqu'aux temps romans.
Poitiers. Temple Saint-Jean. A deux modillonsou corbeaux du temple Saint-Jean, entrelacs de style mérovingien par le dessin, mais appartenant à l'art roman par la date d'exécution. Ces moditlons ont été faits à l'époque du remaniement de l'édifice opéré au xi* et au xii' siècle (fîg. 1*2 et 13).
Fif. lï.— KttCO duo modillon du baplialorc Sainl-Jean de Poitiere.
234 sLHVivAscE i>E l'art septentrional
Cela esl ti-^s curieux.
La vof;ue de l'enlrclacs tracé sur pierre a été plus grande au si* et au xii° siècle, dans l'architecture et dans la sculpture, (ju'aus temps mérovingiene et carolingiens.
Dans ces époques primitives on sculptait peu en pierre.
Mais on avait un style, un tempérament, on motif de décoration populaire que nous connaissons par les fibules. Kl c'est ce style là qui influença si profondément l'art national pendant la période qui succéda aux invasions.
L'art barbare, virtuellement éclos chez nous, en Occident, dès les temps mérovingiens, a été pratiqué très sérieusement aux temps
C'est la une pensée capitale qu'il faudrait avoir le temps de développer : le tempérament chez nous se forma du vi° à la fin du x" siècle, II exista dansle peuple, il se trahit dans certains témoignages de l'industrie populaire (les fibules). L'art du xi' et du xii' siècle en a été l'expression, la traduction. On ne peut rien comprendre aux temps romans, si on ne connaît pas les temps barbares et si on n'en reconstitue pas la psychologie et l'esthétique.
Cette esthétique barbare, je suis lier d'avoir été le premier â la recréer et à l'évoquer devant vous comme une source importante et légitime de notre art moderne.
Poitiers. Entretacs sur les sarcophages du temple Saint-Jean, vu' et vin" siècles.
Poitiers, Église de Monticrneuf. A la troisième fenêtre, à franche, en entrant dans l'église de Monticrneuf, il y a un chapiteau à décoration d'entrelacs ou plus exactement de cordelettes, (xi^-xii* siècles.)
du Baplislcrc Saînt-Jcan.
SIRVIVANCE D1-: l'aRT SEPTENTRIONAL 235
Poitiers. Musée de la Société des Antiquaires de FOuest. N^ 442. Pierre avec enroulements. Est-ce mérovingien ou seulement de tradition mérovingienne et barbare? Cette incertitude vous prouve l'importance de la tradition barbare.
Gargilesse (Indre). Eglise. Près d'un confessionnal, dans ce qu'on peut appeler le bras droit du transept, il y a un chapiteau déposé par terre, la tête en bas. Ce chapiteau appartient à la famille des chapiteaux à décoration de formes serpentines. C'est un enroulement de cordes ou de câbles tout à fait particulier. Il en reste un pareil en place à gauche de la porte.
Saint-Aignan (Loir-et-Cher). Un chapiteau dans le collatéral gauche de Téglise a l'air d'avoir été formé par des serpents entrelacés.
Thiers (Puy-de-Dôme, j Eglise Saint-Genès. Chapiteau à entrelacs (xi'' ou XII® siècle).
Même ville. Eglise du Moutier. Dans le chœur de cette église, partie de l'édifice aujourd'hui abandonnée, on aperçoit un gros chapiteau à entrelacs.
Valence (Drôme'. Musée. N' 106, non porté au catalogue. Fragment d'un pilastre ou d'une frise décorée d'entrelacs. Travail mérovingien, carolingien ou roman : c'est le motif des manuscrits irlandais. Travail difficile à dater avec précision, quand il est sur pierre et sur une dalle de provenance inconnue quoique locale.
Au même musée, autre fragment de même nature.
Saint-Martin de Boscherville (Seine-Inférieure). Eglise xi** siècle. En entrant dans le transept droit, un chapiteau décoré d'enroulements et de feuillages, qui ne sont pas sans analogie avec la décoration de l'épée dite de Charlemagne. Sculpture très grossière des chapiteaux et des mascarons. Nombreux corbeaux extérieurs où se voient ces copies de têtes de cochons, de la décoration de l'art du Nord et de l'art des fibules barbares.
Pour la Normandie, j'ai de nombreux exemples à citer avec images à l'appui. Vous les verrez tout à l'heure.
Avallon. Eglise Saint-Lazare. Portail xir siècle. Des colonnettes sont faites en cordelettes et ficelles enroulées, tradition bien évidemment nordique et de source anglo-saxonne. Voir le moulage du Trocadéro,