‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 4)Chapitre 49 sur 124 · L'ELEMENT 4RA.BE · texte numérisé non relu

L'ELEMENT 4RA.BE

MESSIErns,

C'est aujourd'hui la dernière fois que nous nous réunissons cette année dans nos entretiens hebdomadaires; et, parmi les nombreuses matières entre lesquelles j'avais, dans un programme à peine entamé, à choisir le sujet de la leçon de clôture, j'ai pris l'étude de Vêlement arabe.

Je vais donc, parla voie de l'analyse, tenter d'isoler devant vous, dans la composition décorative adoptée par l'art roman, l'essence du principe arabe, qui s'y trouve contenu à l'état plus ou moins pur.

Diverses considérations m'ont conduit à cette résolution.

Vous n'avez pas oublié d'abord ce que nous avons entrepris de faire depuis le commencement de Tannée.

Isoler et étudier séparément chacun des principaux coefficients de l'art roman, examiner et explorer les sources, les fontaines où il est venu puiser.

Après avoir isolé les éléments celte et gaulois, c'est-à-dire le pur fond primitif, la base primordiale qui s'appuyait déjà sur l'Orient; après avoir interrogé et dégagé les éléments latins importés par la domination de Rome étendue sur le monde antérieurement au

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l*^\m^|4io ^li^'lnùtif du christianisme ; après avoir cubé en quelque mh^<^ cl ovaluô par des cotes l'importance des éléments byzantins ol xopItMilriouaux, c'est-à-dire le double et nouveau courant orientdv amvant par la voie du Midi et par celle du Nord, il nous reste à l^i'ler du tloruior coefïicient que je vous ai nommé dans ma leçon \l\nivorUn\\ ,du coeflîcient arabe, c'est-à-dire du dernier souffle, ohooiv oriental, qui est venu animer et influencer la civilisation \lo riVcidout.

Kludior d^ailleurs le coefficient arabe, c'est compléter l'étude du vHu^tVuMout byzantin, en suivant ce coefficient à partir du moment où, ïV|otaut une partie du bagage gréco-romain, il entre dans une voie spôcialo où les seuls principes orientaux de transmission méridionuit" prennent de plus en plus le dessus. De même qu'étudier, comme nous le ferons l'année prochaine, les origines du style ^othi(|ue, ce sera étudier le style byzantin à partir du moment où les principes orientaux de transmission septentrionale s'accentuent dans nos pays d'Occident.

De plus, l'étude de l'art arabe, dans cet entretien d'adieu, me l'ournit l'avantage d'insister sur un principe de doctrine et de méthode auquel je tiens beaucoup.

Quelques personnes qui me font depuis cinq ans le très grand honneur de m'entendre, — amis connus et inconnus à qui j'adresse, du fond du cœur, mes plus chaleureux et mes plus aff'ectueux remercîments, — quelques personnes n'ont peut-être pas oublié ce (juoj'ai dit tant de fois du danger qu'avait amené dans la science, une inintelligente et systématique division du travail et des excès de procédure dans l'enquête.

»le me suis élevé contre le péril que nous fait courir un certain enseignement de l'histoire, enseignement que j'ai qualifié du nom de cellulaire. Je vous ai prouvé que c'est en réagissant contre les idées de doctrinarisme étroit, de formalisme pédagogique, que j'étais parvenu à voir clair dans la question des origines de la renaissance. On s'était borné jusque là à n'admettre que des témoignages convenus et on tournait dans un cercle vicieux. Nous procéderons de même dans la recherche des origines de l'art gothique, c'est-à-dire en toute liberté.

J'estime qu'il a été dangereux de limiter d'avance et de circons-

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crire à certaines séries de monuments la liste des témoins à interroger et des renseignements à recueillir. Je prétends qu'il faut laisser au juge d'instruction et au directeur des débats en cour d'assises le pouvoir discrétionnaire d'interroger qui bon lui plaît, pour savoir la vérité et faire justice, dût-il y parvenir en violant la grammaire juridique, en faisant litière du code de procédure et en scandalisant ceux qui vivent de l'exploitation de ce code. Il y a dans la science trop d'huissiers qui veulent se faire passer pour des magistrats.

Le premier érudit qui, par la méthode comparative et avec critique et sagacité, ait voulu élargir le cercle de l'enquête scientifique sur les origines de nos arts nationaux, est Adrien de Longpérier, esprit génial enti'e tous.

Il avait eu le bonheur d'échapper dès son enfance à la pédagogie classique, oftîcielle. Latiniste, helléniste, épigraphistc, numismate et paléographe irréprochable, Longpérier, sa loupe légendaire à la main, prétendit être avant tout un archéologue, estimant et prouvant par son exemple que cette qualité jointe au sentiment de l'art suffisait à faire un impeccable historien aux vues multiples et per ça n tes.

Il débuta précisément dans sa carrière par revendiquer, en s'appuyant sur des preuves monumentales, la part légitime d'inspiration dont notre art occidental est redevable à l'Orient musulman, à l'art oriental de transmission méridionale, à l'art arabe.

ï^ongpérier a tenté cette œuvre de 1842 à 1846.

Il s'est heurté à des partis pris formidables. Ses pires adversaires ne furent pas les amis des arts romains. De l'autre côté, le parti des huissiers ou de leurs assimilables dominait. Rien n'était admis dans le prétoire, aucune action ne pouvait être intentée sans commencement de preuve par écrit.

La seule archéologie qui, après avoir justifié de son papier timbré et de ses sceaux de plomb ou de cire, fut tolérée, — cette archéologie de procureur n'avait pas le droit de sortir des frontières du pays, sur lequel elle exerçait ses éludes. On lui refusait toute autre compétence qu'une compétence territoriale.

Au nom de la critique scientifique et d'un soi-disant patriotisme, on vit alors un protectionnisme exagéré prétendre fermer l'histoire

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vie iK>s arls;\ loulo théorie d'importation et de pénétration. Défense de coustiHÙiv un système d'origine sur d'autres bases que les ruines j;iilu»-x\vuiaiiu»s. Défense de regarder par-dessus les limites données î^ U V«aulo par les Komains. Comme consigne : tirer Notre-Dame de Puris do la Maison carrée de Nîmes et la Bourse de Paris de NoUv^Dame en passant par le château de Versailles. J*H procédure l'exigeait.

Qiuuul Longpérier produisit sa doctrine, elle fut donc très «tlaquéo.

1-0 Cnbuiet de Vamateur, dirigé par Piot — et oij avait cependant paru ou 1812 ou 1843 son premier article sur la matière, — l'insulta, le renia et lui demeura fermé jusqu'à la fin.

autres érudits annoncèrent bruyamment qu'ils prouveraient combien M. de Longpérier s'était abusé et on déclara hautainemeut que sa doctrine , —je cite textuellement, — u que sa docune lend à rabaisser l'art national qui ne dut jamais rien qu'au fe,cnie Irauçais, et à donner une fausse idée de l'influence chrétienne au moyen âge. »

i-'ans ce temps-là, pour perdre un homme il suffisait de le traiter de mécréant ou à' arabe.

Aujourd'hui les épithètes ont changé.

« Que dirait-on donc, répondait malicieusement Longpérier, si J osais soutenir que la monnaie d'or et d'argent du roi saint Louis c»ut son grand module, qui la rend si remarquable, à l'imitation des espèces arabes, lesquelles avaient emprunté leurs dimensions aux di'achmes des Sassanides ; en sorte que ce sont des adorateurs du leu, des sectateurs d'Ormouzd qui ont fourni au bienheureux fils de blanche de Gastille et à toute l'Europe chrétienne des xin^-xive siècles la forme de leur monnaie ' ? »

Voici d'ailleurs comment Longpérier avait magistralement posé sa belle théorie :

« Il m'a toujours paru difficile d'étudier convenablement les monuments du moyen âge, indépendamment de ceux des époques antérieures, et, presque impossible de comprendre intimement les produits de l'art européen, sans avoir préalablement acquis des notions assez étendues sur les arts de tous les pays.

1. (JEiivres complètes, publiées par G. Schlumberger, I, p. 399.

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« Les limites étroites dans lesquelles semblent vouloir les confiner quelques écrivains, qui ont fait du moyen âge français le sujet de leurs travaux, ont été un obstacle au progrès de la juste appréciation d'un grand nombre de types et de détails qui s'expliqueront aisément, dès que l'on voudra leur appliquer quelques notions générales d'art, d'histoire et de philologie ^ . »

Bravo I Ecoutez encore.

« La méthode que nous indiquons a le défaut, très grand sans doute, aux yeux de beaucoup de gens, d'exiger, de celui qui voudrait l'adopter, de longues années d'études préparatoires ; mais nous laissons au lecteur à décider s'il serait bien nécessaire qu'il en fût autrement. »

Longpérier était mordant. Ecoutez-le toujours. Il porta une botte terrible à ses contradicteurs et les toucha à l'endroit le plus sensible; il les battit sur ce terrain des textes sur lequel ils croyaient s'être retranchés d'une façon inexpugnable.

« A l'appui de ce qui précède, nous allons faire voir, disait Longpérier, comme un exemple entre mille, que la connaissance des écritures orientales n'est pas inutile à l'explication des œuvres d'art françaises. Au dernier siècle, on était peu expert en fait de calligraphie arabe. Les savants Bénédictins, auteurs du Aouveau Traité de diplomatique^ ont fait graver dans le tome second de leur grand ouvrage (Paris 1755, tome II, p. 087, pi. XXXIII, VIP genre, VII« espèce), une inscription qui, pour toute personne tant soit peu familiarisée avec la physionomie des caractères orientaux, est évidemment une imitation assez complète d'une légende arabe. »

Les auteurs du Nouveau traité de diplomatique qui ne soupçonnèrent pas la nature réelle de l'inscription, la commentèrent après l'avoir fait imprimer la tête en bas; et, chose plus grave démontrée par Longpérier, ils la lurent comme un texte provençal français et curent la mauvaise chance de lui trouver un sens provençal, quoiqu'elle fut arabe et gravée la tête en bas. Que voulez-vous! Dans ce temps-là le grec et le latin devaient suffire à tout expliquer. L'art national ne pouvait être que de source italienne et latine. Parler

1. De l'emploi des carnclères arabes dans V orne me niai ion chez les peuples chrétiens de l'Occident. Hevue archéologique^ 1846, tunic II, p. 698. Oeuvres complètes^ éd. cil.^ I, 38t et suiv.

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autrement, c'était se montrer un mauvais chrétien et un mauvais français.

Cette réponse de Longpérier aux dédains de la paléographie gréco-latine ne lui l'ut pas facilement pardonnée.

Couvert par lui, je n'ai pas grand mérite à venir allirmer la pénétration de notre art du moyen âge par Tart arabe.

I/histoire a trop ménagé Torgueil de Rome. Rome a connu toutes les extrémités de la fortune.

Quand Textrème Occident de l'Europe fut pris à revers et envahi, le long de la rive inférieure du bassin méditerranéen, par la civilisation de rislam, il ne resta pas grande place au soleil pour que ce 'qui subsistait encore, en fait d'art^ de la semence gréco-romaine, pût s'épanouir.

Que le ttot anglo-saxon, résumant les forces de l'invasion septentrionale, se mêle au flot arabe, que ces deux grands courants s'unissent ; et chez nous l'influence séculairement directrice d'Athènes et de Rome ne sera plus qu'un nom, un souvenir, une légende comme celle des contrées et des villes disparues sous la mer.

Que les ennemis du nom romain se donnent la main, et Rome, sa tradition d'hégémonie, ses espérances de domination universelle, tout cela va disparaître.

■ » Rome va devenir la Jérusalem du Nouveau Testament, et ce peuple de conquérants militaires et d'envahisseurs moraux ne sera plus représenté que par une race d'exilés dispersés dans le monde et noyés dans le milieu barbare.

A ce moment, c'en eût été fait à tout jamais de la vieille culture classique, de l'oppression morale latine, si les événements religieux, politiques, sociaux et économiques, n'avaient amené la France, ou pour parler plus exactement Vempereur des Francs, à se faire, dans une certaine mesure, le champion déterminé de la survivance de la civilisation gréco-romaine, c'est-à-dire de l'art byzantin, romain encore et seulement par le nom et par le lien religieux.

Ce fut alors que les progrès rapides de l'Islamisme effrayèrent l'Occident. Races anciennes, races nouvelles, les peuples se serrèrent en présence du danger et formèrent bataillon carré.

L'hostilité instinctive du Nord contre le Midi changea d'objectif.

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I/ennemi héréditaire, Tennemi de race, ce ne fut plus ritalicn et le Romain, ce fut l'Arabe. Désormais le Romain, Tltalien travesti déjà en byzantin, devint l'allié.

Le barbare, le Franc commença à se laisser appeler Romain, Houmi^ par TArabe, sans que ce nom l'oITensât plus qu'il ne nous offense aujourd'hui en Algérie. Ce fut le commencement de la dangereuse croyance à une prétendue solidarité latine. Le véritable ennemi public, c'était le sémite, le sarrazin, le musulman. La haine religieuse se confond avec la haine ethnique. Avant tout, sus à Mahomet ! L'Europe, presque toute chrétienne ou à la veille de l'être complètement, ne connaît plus qu'un paganisme : le mahometisme. Toute noire épopée indo-germanique et française, toute la littérature de notre haut moyen âge conserve la trace de ce sentiment populaire\ Tout naîtra chez nous de ce sentiment : l'élan prochain des croisades, la situation de la France à la tête des races germaniques, sa prépondérance en Orient, la pensée que la France est le champio.': du droit, le soldat de la Providence et le bras séculier de la Papauté.

L'instinct populaire ne s'y est pas trompé. Faisant bon marché de l'exactitude historique, il a bravement mené Gharlemagne à la croisade, parce que c'est Gharlemagne, parce que ce sont ses prédécesseurs immédiats qui avaient moralement et effectivement commencé la grande œuvre de résistance du Nord à la pénétration du nouveau Midi.

L'Occident avait été sauvé à tous les points de vue par le ressort du tempérament septentrional. C'est la loi universelle de tous les renouvellements des peuples.

La légende ne contient jamais exactement la vérité matérielle des faits dans leur succession chronologique. Elle nous donne bien plus, cette lidèle confidente de la conscience populaire. Elle s'inspire toujours de la logique des événements et formule, d'une façon pittoresque, la philosophie de l'histoire. Ses jugements rétrospectifs se confondent avec la prédestination providentielle et ne font que nous révéler les secrets de la préméditation divine. Vox Populi.

Mais celte hostilité de foi, cette divergence de principes moraux entre le christianisme et entre l'islamisme, n'empêchèrent pas entre les deux races la communication de certains principes d'art.

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