‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 4)Chapitre 50 sur 124 · L ELEMENT ARABE · texte numérisé non relu

L ELEMENT ARABE

Elles avaient, en effet, puisé toutes les deux aux mêmes sources orientales ; elles étaient indépendantes de la tradition classique pour une part considérable et, dans leur course parallèle, elles pouvaient quelquefois s'entre-croiser respectivement pendant certaines périodes de leur développement personnel.

Nous verrons que c'est ce qui arriva.

Nous avons donc à compter avec Tart arabe.

Qu'est-ce que Tart arabe? C'est une grosse question que je n'ai pas la prétention de résoudre en une heure.

« Nous n'entreprendrons point, dit M. Bourgoin, de rechercher les origines de l'art arabe.

« Il nous suffira de reconnaître sommairement :

« 1° Que la très vieille civilisation asiatique a été dans les temps anciens l'initiatrice de l'art grec.

« 2° Qu'après une réaction de l'Europe sur l'Asie, l'art grécoromain s'est profondément appauvri et que, devenu barbare, il a donné naissance à l'art bvzantin.

« 3® Qu'une réaction ultérieure, due à l'initiative conquérante et religieuse du peuple arabe, a suscité le prodigieux développement de l'art oriental, qui s'épanouit dans tout son éclat entre la civilisation de l'extrême Orient, si fraîche encore dans sa sénilité, et notre moyen âge occidental, alors si neuf dans sa virilité.

« Dans l'art arabe, dit le même auteur, l'inspiration reste sèche, abstraite et complètement indépendante du spectacle de la nature vivante. 1/ Arabe procède du dedans au dehors ; il se pose des problèmes et les traduit graphiquement par le calame et par le compas. Puis, faisant appel à la technique, qui met en œuvre les qualités plastiques et décoratives de la matière, il restreint encore ces qualités et les réduit à des éléments nettement circonscrits qu'il enferme dans le cadre raide des lignes de son épure. Des reliefs géométriques oii dominent les faces et les arêtes, des reliefs d'une plastique rudimentaire et sans développement, qui se réduisent à des pastillages et à des ciselures engravées, incisées et entaillées, des matières décoratives simplement appliquées, incrustées ou marquetées ; enfin, des tons à plat, simplement réchampis et sertis, tel est, ou à peu près, tout le matériel décoratif de l'art arabe.

« Do ce que l'inspiration de TArabe est sèche et purement abs-

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traite, il résulte que son développement intellectuel ou artistique est resté peu varié et n'a pas eu d'ouverture sur des horizons nouveaux. »

u La nature même du pays et le caractère de ses habitants se prêtaient h une telle entreprise. L'Arabie est un haut plateau rocheux, nu, sec, sans rivières... Aussi les indigènes ne connurentils d'autre vie que celle de nomades. Ils erraient donc à travers le désert immense, chassés par le vent, brûlés du soleil. Là, rien n'arrêtait leur regard ; l'horizon était sans limites, le sol sans accident, le ciel sans nuages. Seuls, les grands tourbillons de sable déchiraient l'air au souille embrasé du simoun. Nulle part une forme, un contour précis qui tîxe \\vi\ ou guide l'imagination! Partout l'infini, sur la terre comme au ciel ! C'est là la véritable raison d'être du monothéisme abstrait des Arabes et des Hébreux, de ce culte sans images, commun aux uns et aux autres. La vie du désert développe à l'excès les qualités réflectives. C'est le séjour par excellence de la contemplation et de la rêverie dans ce qu'elles ont de plus passionné et de plus fantastique. Mais il n'y faut point chercher les notions plus exactes de la matière et de la forme. Le désert peut inspirer des poètes ; il ne fera jamais des statuaires ! » (Lubke, Essai sur V histoire de l'art, p. 297.)

Reconnaissons-le : les Arabes n'ont jamais été ni architectes, ni sculpteurs.

I/invasion des Arabes fut si foudroyante qu'à la mort d'Omar ((Viil, soit trente-quatre ans après l'apparition de Mahomet, le territoire de l'Islam s'étendait de Tripoli aux frontières de l'Inde, et de l'océan Indien au Caucase, couvrait l'Arabie, la Syrie, la Palestine, la Perse, l'Egypte et une partie de la côte nord d'Afrique. A peine un siècle encore, et il aura conquis l'Inde jusqu'au Gange, toute l'Afrique septentrionale, la Sicile et l'Kspagne.

L'ornementation des Arabes n'est pas un accompagnement ou une accentuation de la forme. Elle procède par surfaces et couvre les parois d'une profusion de dessins, où le génie national se révèle librement sous ses aspects les plus mobiles, les plus capricieux, les plus insaisissables.

Sur ces draperies de stuc qui pendent aux murailles comme des tapis de Perse, on voit les ornements linéaires, zigzags et entrelacs

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vli' i«uUc xtuHo. s.» mêler à un monde de végétaux et d'animaux dont i oMxtoiico tioal de la fantaisie et a l'apparence du rêve. Aucune lonno UN est liuie, circonscrite ; chacune tient h la précédente et loïK'lïe v\ la suivante ; et tout cela court et roule, se cherche et se t'uit, s'uttaohe et se quitte sans trêve ni repos.

lei la décoration échappe manifestement aux lois de la construcluui î mais son rythme allègre et endiablé n'en introduit pas moins eonuue un élément de régularité dans la confusion générale.

Il V avait de grandes alïînités entre le tempérament décoratif des SeauKlinuves et des autres peuples septentrionaux et le tempérament ileeoralif des Arabes. Je vous prouverai ces afTmités en examinant, IV soir, avec vous, plusieurs objets de la collection Louis F'ould, ut^tanunent le vase gravé de la page .179 et le chandelier ou llamheau gravé sous le numéro 2459, et en le comparant avec la série lies chandeliers en bronze d'origine Nord-Européenne que vous connaissez.

\'ous verrez comment le Monde a su et pu se passer de Rome, au grand bénéfice de l'art. Le Nord et le Midi s'éclairaient spontanément et réciproquement en se renvoyant leurs éclairs.

On enseigne depuis trois cents ans une histoire de Tart ad usiini Delphini. L'influence latine ayant insidieusement repris le monde, on a supposé que sa puissance n'avait subi aucune éclipse. C'est une erreur énorme !

Pris entre les deux tempéraments germanique et arabe, entre les deux courants d'inspiration orientale à haute pression, le génie décoratif latin faillit être étouffé. Il ne comptait plus que peu ou bien peu, au moment oii se formait le monde moderne. Ce génie latin ne survécut que grâce aux traditions héréditaires des vieilles corporations de maçons, dépositaires uniques des secrets et des éléments de la décoration romaine, et qui favorisèrent et firent prévaloir ces éléments dans l'application du style byzantin aux monuments élevés en Occident.

Vous verrez l'année prochaine que l'ancien art oiîiciel des Gaules, l'art gallo-romain, le ci-devant art universel de l'Europe, le pauvre art latin désormais déformé et déconfit ne vivait plus guère que dans les souvenirs, les procédés et la pratique des corporations de Francs-Maçons.

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