‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 4)Chapitre 55 sur 124 · I.Êîî sorncKs br styIi; Rf»iAN · texte numérisé non relu

I.Êîî sorncKs br styIi; Rf»iAN

avaient des charpentes de bois ; elles ont été détruites, et si l'on veut se faire une idée de leur stvle, il faut avoir recours aux conjectures. Serait-il téméraire de penser qu'elles ressemblaient, dans une certaine mesure, aux grandes basiliques de Syrie, qu'elles avaient comme elles des porches à frontons triangulaires, des absides à colonnes extérieures, des façades à tours, sinon semblables à celles de Tourmanin ou de Kalat-Sem'an, du moins inspil'ées par le mcme esprit et constituant des types intermédiaires entre les prototypes orientaux et les formes occidentales des xi® et \'ir siècles^. »

Vous savez déjà, ou il vous sera bientôt facile de savoir, comment ont été accueillies en France les conclusions si neuves du beau livre de la Syrie centrale. Je ne peux pas vous montrer ces basiliques dont l'image a été si ingénieusement évoquée dans une hypothèse par M. de Vogué. Je ne peux pas, moi non plus, vous faire connaître exactement la physionomie de leurs porches, de leurs frontons, de leurs absides. Tout cela a été brûlé et démoli. Mais je puis vous prouver qu'antérieurement au xi'* siècle, dans les monuments construits en pierre, une même école décorative a fleuri d'un bout à Tautre du monde chrétien, que la formule de Tart ornemental a été la même partout, et que cette formule n'était pas latine mais, au contraire, grecque et orientale.

VioUet-le-Duc et Quicherat n'ont pas eu le temps de porter leurs investigations de ce côté, ils n'ont voulu tenir compte de l'invasion du style by/antin qu'à partir du xi** siècle. En ce qui concerne la sculpture, je vous prouverai que l'Occident était pris d'assaut dès le vi** siècle. I^'art néo-grec, sous différents drapeaux, ne cessa pas d'y tenir garnison, ni d'occuper militairement le pays, concurremment avec Tart barbare, jusqu'à la constitution définitive du style roman.

Je suis, vous le voyez, conduit fatalement à cette conclusion : au moment de l'ouverture de la succession de l'Antiquité païenne et pendant les cinq ou six siècles qui suivirent, l'Occident n'a guère hérité de la culture romaine, en matière d'art, que ce qui lui a été transmis par l'intermédiaire de l'art néo-grec. Chaque principe,

i. Syrie centrale. Introduction, p. 21.

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chaque élément de la construction et de la décoration dut, en quelque sorte, aller se faire contrôler, estampiller et naturaliser à Byzance, pour avoir droit de cité dans le monde barbare, monde nécessairement méfîant, très exigeant sur la marque de fabrique, en raison même de son ignorance, monde très naïf et très positif, raisonnant à la manière du valet d'Amphitryon ou de la matrone d'Éphèse. La véritable personnalité romaine authentique des vi**, vn° et viii® siècles, au point de vue civil, politique et social, était celle [qui vivait, qui régnait, qui tenait table ouverte, qui portait la pourpre et qui la distribuait. F'oin des grandeurs rétrospectives, des civilisations enterrées et des principes sans application actuelle. Vitruve, avec son idéal architectonique, n'était plus qu'un nom dépourvu de sens pour une société barbarisée.

Etait beau, était riche, était romain et non païen tout ce qui sortait de la capitale chrétienne de TEmpire. On doit, il me semble, constater qu'un jour vint où chaque pièce de ce qu'on peut appeler le bagage de l'art latin, fut obligée de réclamer la contremarque byzantine pour obtenir de circuler dans l'Occident chrétien, délivré de Rome par les barbares. Ce fait sera rendu bien évident par l'étude minutieuse du style de la décoration et de la sculpture. Sans doute certains éléments, relevant exclusivement du vieux style grécoromain et demeurés, jusque-là, profondément latins, certains principes comme l'ove, le rais-de-cœur, la feuille d'acanthe, comme ce qu'on a nommé par antiphrase passagère la grecque, se sont maintenus pendant un certain temps, mais à la condition d'ctre rajeunis, remis au goût du jour, replacés sur l'enclume orientale et refondus dans le moule byzantin, c'est-à-dire transfigurés par l'expression et par l'exécution.

La tradition latine périt à ce point que l'art latin, quoique toujours présent dans ses ruines colossales, toujours visible dans le spectre de sa grandeur restée sans sépulture, ne fut plus regardé que comme le souvenir indéfiniment lointain d'une race disparue avec laquelle l'univers régénéré ne se sentait aucune affinité. La conscience de l'art mérovingien et de l'art carolingien qui, tous deux, se proclamaient historiquement romains et qui sincèrement se croyaient, à cause de la main-d'œuvre, directement issus de l'antiquité latine, refusa toujours d'accorder aux monuments

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romains des beaux temps de TEmpire, dès qu'ils avaient perdu le prestige de leur nom, le respect qu'on doit à des ascendants. Quand elle était délivrée des obsessions littéraires, quand elle s'interrogeait en dehors des suggestions pédagogiques du cloître et loin de la culture factice et monacale essayée par Charlemagne, elle sentait bien, cette conscience de notre art, que la vie ne lui était pas venue de cette source.

Qu'on ne s'y méprenne pas ! Le sentiment populaire laissé à luimême, l'instinct d'une race que rien n'est venu gêner dans son développement naturel, sont à la fois le plus sincère des témoins et le plus infaillible des juges. Si l'expérience a prouvé que pendant cinq siècles l'inoculation de l'art latin, malgré la continuité de sa virulence, n'a pu s'opérer, c'est donc que le génie de l'art chrétien était, par son essence, originairement réfractaire à la communication du vieux style latin de l'antiquité païenne et sensiblement différent de lui.

Ne vous effrayez pas, Messieurs, de l'intraitable rigueur de mes propositions. Les très nombreux et très concluants monuments que j'ai découverts et que j'interpréterai devant vous me font un devoir très étroit de parler avec cette assurance et d'une manière aussi absolue. Mais je prévois qu'avant de les connaitre plus d'un auditeur conserve encore des doutes et m'accuse certainement d'exagérer. Eh bien ! qu'on se rassure. Je n'innove pas en théorie. Il y a longtemps qu'elles sont dans l'air, ces opinions. Elles ont été défendues par d'éminents esprits et sur un ton bien plus exalté que le mien. Voici ce que je lis dans un très vieux journal :

« Au temps où le christianisme, après trois siècles de silence et de misère, .sortant enfin des catacombes et des chapelles souterraines d'Italie, s'en vint s'asseoir sur le trône impérial, deux genres d'architecture étaient en présence dans cette autre partie de l'ancien monde, où allait se fonder l'empire grec. Sans parler des chefsd'œuvre d'Athènes et de Corinthe, dont on n'imitait plus, dont on admirait à peine la pureté, on voyait dans ces contrées s'élever des monuments romains, constructions régulières qui affectaient de se soumettre aux principes du style grec antique, mais qui, tout en copiant ses proportions, les altéraient avec maladresse et ne rachetaient tant de lourdeur que par un peu de solidit*^, Malgr? les vœux

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des Empereurs, cette architecture massive ne pouvait s'acclimater sur cette terre de grâce et d'élégance. Une fois les Ictinus éteints, ce n'était pas aux légions romaines à devenir les architectes de la Grèce et de l'Ionie. Une fois la pureté primitive oubliée, il ne pouvait fleurir sous ce beau ciel qu'un style tout nouveau qui — semblable à cette philosophie nouvelle qu'on voyait alors, subtilisant sur Platon, abandonner les traditions de la science antique et s'élever à un monde et à des rêves inconnus — il ne pouvait fleurir, disje, qu'un style nouveau qui osât s'affranchir de toutes les lois consacrées à Memphis, à Athènes et à Rome, briser l'architrave, élever arcade sur arcade, coupole sur coupole et, rêveur et subtil à son tour, retracer, avec la pierre et le marbre, toutes les chimères de l'imagination.

« D'où vient et comment naquit cette architecture nouvelle? Peut-être pourrait-on l'apprendre en étudiant l'histoire et l'esprit des peuples de la Syrie, de la Perse, et surtout de l'Ionie, cette terre si féconde en inventions, et dès les anciens temps plus d'une fois rebelle aux règles du goût sévère et symétrique. Mais ne nous

arrêtons pas à cette recherche Constatons seulement qu'à

Byzance et dans l'Asie-Mineure, au temps de Constantin, on voyait à côté du style venu de Rome, cet autre style que nous venons de décrire. Le génie oriental commençait à secouer ses ailes. Déjà, vers le 11° siècle, il s'était joué, comme un enfant timide, dans les colonnades incorrectes mais brillantes de Balbek et de Palmvre. Puis, grandissant chaque jour, il avait peu à peu conquis son indépendance ; libre, hardi, original, il s'affranchit enfîn sous Justinien lorsque, d'après les dessins d'Isidore de Milet, on vit s'élever à Constantinople le temple de Sainte-Sophie. De ce jour le goût oriental reçut sa sanction dans l'empire byzantin. L'architecture romaine^ délaissée depuis longtemps, fut désormais proscrite^ et le style néo-grec régna sans rival dans toutes les contrées d'Orient,

« Sous cette nouvelle forme qui, à la vérité, fait gémir les admirateurs exclusifs de la pureté antique, mais qui a droit aux hommages plus indulgents des vrais amis du beau, le génie des vieux architectes de la Grèce se réveilla, moins correct, moins sévère, mais brillant de jeunesse et de vie, plus téméraire, plus merveilleux,

« Pour la seconde fois, les Grecs prirent le sceptre de ce f^rand et bel art de bâtir : ce fut d'eux que les Arabes en reçurent le secret; ce fut par eux que les premières leçons en parvinrent à l'Europe entière. »

Vous n'avez probablement pas reconnu quel est l'illustre auteur de cette admirable page. Je ne vous le reprocherai pas. Ce manifeste n'a pas eu de retentissement. Le silence et la nuit se sont appesantis sur lui et, bien qu'il date de plus de soixante ans, qu'il soit sorti d'une plume aussi brillanlc qu'universellement sympathique, on est parvenu à l'étouffer dans ses conséquences pratiques et spéciales et à le faire oublier dans ses conclusions profondément révolutionnaires. Avant les travaux du marquis de Vogué, d'Auguste Choisy, de Charles Bayet, d 'Alfred Rambaud, de Gustave Schlumberger, de Cattaneo, il fallait vraiment avoir du génie pour juger la question avec cette liberté et cette clairvoyance et pour devancer Thcure tardive de la justice, l'heure si lente qui n'est pas encore sonnée et dont je vous demanderai cette année de hâter immédiatement, par votre foi, la venue. Je ne vous nommerai pas encore le prophète *. (]'élait un des plus grands apôtres de l'art français. Son autorité ne peut pas être suspecte ni sa compétence discutable. Je me réserve de foudrover de son nom les incrédules, s'il y en avait, et, quand il conviendra, de rappeler sa mémoire à votre respectueux souvenir. Comme l'âme ardente de Viollet-le- Duc, dont je vous ai cité, l'année dernière, le sentiment en cette matière, elle aussi, cette âme délicate et sensible, mais non trempée pour le martyre, avait tout pénétré, tout deviné, tout aflirmé, en vertu d'une révélation quasi surnaturelle. Car il n'est pas interdit au savant de prévenir l'expérience par son instinct.

La vieille doctrine est passée, indifférente et hautaine, devant ce qu'elle considérait comme une boutade ou un élan de lyrisme, («ependant ce dithyrambe n'était que la conclusion rigoureuse et logique de prémisses qui vous seront fournies dans le cours de cette année. Les preuves matérielles commencent seulement à voir le jour. Elles sortent de terre et des murailles démolies. Nos pièces justificatives vous seront soumises, explicites, innombrables. Vous

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