Il Aiippeliiit Ludovic Vilel
serez accablés d'évidence; on vous poursuivra de la démonstration. Toute la procédure scientifique sera mise en mouvement. Le doute ne sera plus possible. Le fait, à peine discuté ou pas même soupçonné, deviendra chose banale. Je veux m'arrêter, cependant, un instant au seuil de cette révolution qui se prépare, et, désormais certain de son avènement, confiant dans la formidable artillerie d'arguments contre laquelle ne tiendront pas les barricades des partis pris intéressés, je viens demander à nos contradicteurs de se convertir avant qu'elle ait matériellement triomphé. Demain, la palinodie leur sera plus difficile. Qu'ils se rendent, qu'ils se donnent avant de s'être laissé prendre. Quoi qu'il arrive, on n'aura rien à me reprocher. Je me suis acquitté de la triple sommation et je ne réponds plus des conséqu^ces.
Arrivons maintenant à l'examen et à l'inventaire de la succession barbare recueillie par l'art moderne. Ce sera un des étonnements de l'avenir qu'il ait fallu attendre la fin du xix* siècle pour qu'une vérité d'évidence ait eu besoin, en face de négations préjudicielles, de distractions impardonnables et de chinoiseries de procédure, d'être démontrée scientifiquement. Gomment, à une époque d'analyse subtile et de psychologie pénétrante comme la nôtre, a-t-on pu si longtemps, en dehors de quelques penseurs isolés, méconnaître dans le style de l'architecture gothique la part très appréciable, on pourrait dire considérable, des influences traditionnelles de l'art de charpenterie ? Notre éducation esthétique, dirigée uniquement dans la donnée classique, a tellement perverti notre sens critique que nous en sommes arrivés à ne pas oser croire nos yeux et notre raisonnement spontané.
Ce que proclamerait d'instinct l'homme le moins versé dans l'histoire si on lui montrait le dessin d'une cathédrale gothique, nous n'6sons pas nous enhardir à supposer qu'un certain prototype a été
LKS SOURCES Dl' STYLE ROMAN 281
nécessairement Tun des facteurs vraisemblables de cette vaste conception architectonique. Nous nous sommes réservé de consulter l'autorité dof^matique souveraine en cette matière, la Faculté, comme on aurait dit du temps de Molière, et, nous armant avec exagération contre les illusions de nos sens, nous sommes allés chercher avec ardeur la solution de la question dans l'étude acharnée de Tantique et dans l'exécution du style classique.
Sommes-nous devenus assez docilement latins ! Ne pas sentir que, pour une part notable, c'est le sang et Tâme de la charpenterie qui animent la masse et circulent dans ce grand corps de pierre! Faudra-t-il plusieurs siècles d'élaboration préparatoire et l'accumulation de plusieurs milliers d'in-folio, rédigés dans des langues disparues, pour permettre d'introduire devant le tribunal de l'opinion publique l'examen du problème? Je ne le pense pas et je brusquerai le procès.
Sans l'existence et l'intervention de la charpenterie, jamais l'art gothique, comme l'art indien, comme l'art russe, comme tous les arts des races indo-germaniques ou caucasiennes, n'aurait reçu la définitive expression qu'il présente. C'est à la charpenterie et aux survivances de ses traditions qu'il doit un certain nombre de ses caractères. Le nier serait fermer les veux à la lumière. La science historique, si hautaine et si aristocratique qu'on la veuille ou qu'on la suppose, n'a pas le droit de rejeter le contrôle de nos sens ni d'en mépriser les indications; au contraire, elle a seulement le devoir d'en expliquer, d'en vérifier et d'en éclairer les perceptions î Kh bien ! la science historique, je ne crains pas de le dire, a manqué à son devoir, en commençant son étude synthétique de l'art gothique, sans tenir compte de cet élément puissant, de ce coefficient très digne d'intérêt, qui es^^(L•uvre de la construction en bois, cette œuvre du bois qui, avec l'art industriel du mobilier, a été longtemps dépositaire du trésor intellectuel de plusieurs des races dont s'est formée notre nationalité, jusqu'au jour où, par un phénomène d'atavisme, l'art gothique en a ^\\é dans la pierre quelquesuns des principaux traits.
J'estime qu'il est injuste et presque odieux d'avoir, dans la grande œuvre de la civilisation occidentale, méconnu la part magnifique de tous les fiers charpentiers nos ancêtres, d'avoir oublié tous
ces legs successifs des ouvriers du bois, les Gaulois, les Francs, les Saxons, les Normands. Notre prétendu anoblissement latin nous a tourné la tête ; nous n'avouons que nos ascendants de la ligne méridionale, et c'est volontairement que nous ignorons une partie de notre filiation véritable. Les chroniqueurs ont parlé, en effet, des habitudes de construction des hommes du nord qui nous ont précédés sur le sol français. Ce n'est pas caresser une chimère, ni forger une hypothèse que parler de Tétat par lequel nous prétendons que Tarchitecture a passé dans notre pays. Les principes inhérents aux tempéraments respectivement nationaux que cette architecture personniliait, n'ont pas tous péri; C'est à notre analyse à en retrouver les survivances et à restituer, par la pensée, les germes puissants dont la sève ne s'est pas éteinte au moment où elle a été absorbée par un corps nouveau. C'est une faute de l'archéologie contemporaine d'avoir laissé supprimer tout un rameau de notre généalogie intellectuelle et couper une racine de l'arbre de nos traditions.
On n'a jamais raisonné que sur l'œuvre de la pierre ; on n'a jamais supposé que l'œuvre de la pierre avait pu être influencée par l'œuvre du bois. On a cru que les deux arts juxtaposés étaient restés étrangers l'un à l'autre pendant leur long développement parallèle et que, l'un des deux ayant totalement disparu aujourd'hui, il n'y avait plus à s'en inquiéter, en un mot qu'il était aussi impossible qu'inutile d'en rechercher les traces. Vous verrez que c'est là une grave erreur.
Un moment est arrivé où la fragilité de l'art du bois, au milieu des ruines fumantes des invasions, découragea définitivement ses plus fermes adeptes, ses sectateurs obstinés, et où le goût de la construction en pierre se généralisa de plus en plus parmi les populations politiquement unifiées qui habitaient notre territoire. Jusque là une forte génération de constructeurs héréditaires, répandus dans toute la chrétienté, grecs d'Orient et byzantins chassés par les iconoclastes, italiens de Ravenne et de Milan, Lombards ou assimilés Comacini^ avaient, eux et leurs élèves, suffi aux besoins relativement restreints des nations nouvelles de l'Occident, qui se contentaient, pour le reste, de leurs arts spéciaux comme de leur costume. En Gaule, après la disparition des légions et des ateliers
oiliciels de conslruciion organisés par Tempire romain, une corporation étrangère d'ouvriers du bâtiment avait en effet conservé le maniement du ciseau et le monopole presque exclusif de la déco<ration de tout édifice élevé en matière plus durable que le bois. Mais Teffort de cette armée mobile de francs-maçons, opérant directement par sa main-d'œuvre ou indirectement par son influence, finit par s'affaiblir et par s'épuiser. Le vieux personnel constructeur ne put subvenir aux incessantes et immédiates exigences de sa clientèle occidentale. Le temps vint où, dans certaines contrées, le monde barbare dut vivre sur ses propres ressources et n'eut plus pour architectes et pour artistes décorateurs que les charpentiers de la vieille souche nationale, à qui il se mit à demander des édifices de pierre. Que s'est-il passé alors?
Voilà le moment psychologique par excellence que j'attendais pour me renseigner par des observations. Voilà l'heure que j'ai guettée pour savoir, comment et dans quelle mesure Tavenir de la construction en pierre avait pu hériter du passé septentrional. Il s'est fait indiscutablement alors une tradition, une transmission. Un corps de métier a succédé pour une large part à un autre corps de métier; une technique a succédé partiellement et localement à une autre technique ; l'instinct d'une race a succédé à l'instinct d'une autre race ; une matière première a succédé à l'emploi d'une autre matière ; le Bis des charpentiers gaulois, saxons, germains, Scandinaves, parqué jusque là dans sa spécialité, a succédé sur une foule de points comme architecte et comme sculpteur au fils des maçons byzantins, des lombards, des Comacini, ou tout au moins a travaillé à côté de lui. L'âme celtique, germaine, Scandinave, a pu respirer plus librement et manifester ses sentiments.
Une véritable révolution s'est faite nécessairement dans l'art de bâtir, le jour où on a cessé de construire en bois et où, clients et fournisseurs de cette architecture nationale barbare ont, sans abdiquer leurs instincts, changé la matière qu'ils employaient. Un principe nouveau s'était nécessairement introduit dans l'économie de l'architecture de la pierre, devenue l'architecture unique. Et les historiens de l'art n'ont pas daigné s'inquiéter des conséquences morales et matérielles de ce brusque changement! Ils attendent patiemment la révélation d'un texte et relisent toujours Vitruve,
284 LES SOURCES DU 'sTYLE ROMAN
Bien plus, ils ne se sont pas doutés de Texistence de cette crise. Ils ont cru que l'absorption, par Tart de la construction en pierre, de ce puissant corps de métier de la Charpenterie, avait pu se faire sans produire des résultats. Ces résultats, nous les examinerons avec soin, car ils ont laissé des traces si évidentes que, non seulement nous avons le droit d'affirmer que la charpenterie barbare est un des facteurs nécessaires de Tart gothique, mais encore, nous pourrons vous donner une idée de ce qu'était cette charpenterie. Nous retrouverons son empreinte sur la construction en pierre, qui lui a succédé, et les textes des historiens nous aideront à en compléter l'image.
Il ne faut pas que le ridicule où sont tombés les premiers essais des Lenoir, des Le Brigant, des la Tour d'Auvergne et des autres fondateurs de l'Académie Celtique, nous décourage des spéculations et des recherches dirigées dans le sens de nos origines barbares, de nos filiations septentrionales, de notre généalogie orientale. Il ne faut pas qu'un mauvais sentiment de respect humain éteigne en nous tous les bons et généreux instincts dont les pauvres archéologues du commencement du siècle furent animés. Imitons le bel exemple de M. d'Arbois de Jubainville, qui n'a pas désespéré de la cause celtique et qui a repris, au nom de la science, un dossier et un procès en apparence abandonnés et définitivement classés. La situation, d'ailleurs, n'est plus la même qu'il y a cent ans. Quand les premiers ouvriers de l'archéologie française tentèrent de remonter aux origines de nos arts nationaux et d'en définir la personnalité complexe, ils se trompèrent quelquefois grossièrement, parce qu'ils ne pouvaient pas encore comparer. Ils ne se trouvaient pas dans la position privilégiée que les progrès de notre temps nous ont faite et dont l'érudition a pour devoir de profiter. Ils ne purent pas, ce qui est aujourd'hui si facile, analyser le style roman, le disséqiier, isoler chacune des parcelles et chacun des éléments de sa composition, en transcrire la formule comme celle d'un mélange chimique et d'un amalgame de laboratoire. Les fouilles des cimetières gaulois, mérovingiens et carolingiens, méthodiquement conduites, ne nous avaient pas encore édifiés sur la nature des différentes personnalités ethnographiques, sur les diverses civilisations, sur les divers tempéraments moraux et intellectuels, dont s'est formée la nation
LES SOCRCËS bV STVLE ROMAN "ISb
française. On n'avait pas encore rapproché ces témoignages matériels des renseignements documentaires qui les éclairent et les rendent éloquents. Réduits à ne procéder toujours qu'au nom de rintuition, par la méthode dangereuse de Ta priori^ nos nobles prédécesseurs se livrèrent quelquefois aux conceptions les plus extravagantes. Maladroits et intempestifs avocats d'une cause juste, ils perdirent leur procès.
Depuis, une réaction violente eut lieu. La critique, très légitimement mécontente de leurs défaillances, justement indignée de leurs erreurs, répudia et condamna tous leurs elforts. En présence des railleries méritées, auxquelles ils avaient donné trop de prise, elle rompit brutalement avec eux. Le rideau tomba brusquement sur ces perspectives trop hâtivement ouvertes et l'horizon fut tout d'un coup singulièrement rétréci. Lne doctrine historique, sévère, revêche, méticuleuse, impitoyablement littéraire, qui se croyait exempte de préjugés, parce qu'elle se bouchait les oreilles et fermait les yeux, succéda aux illusions des premiers et imprudents évocateurs de l'âme nationale. Elle bafoua, aux applaudissements de la foule, les apôtres insuflisants du caractère primitif de l'art français.
Cette doctrine fut naturellement poussée à s'entourer de précautions, à s'armer de tous les procédés de la méthode exclusivement historique et à en exagérer les prescriptions. Les arguments sur parchemin, sur papier timbré et scellé, se virent seuls admis à la barre. Pour compter parmi nos ancêtres, il fallut, sous peine de déchéance, s'être fait inscrire en temps utile au greil'e de l'histoire. Les peuples sans traditions écrites se trouvèrent écartés du débat et leur témoignage fut récusé comme inutile à entendre. On devine quel pouvait être le jugement après une pareille instruction. La tradition littéraire et l'humanisme continuèrent alors sans entraves leur œuvre néfaste et anti-scicntilique. Les routines pédagogiques, vieilles déjà de trois siècles, triomphèrent délinitivement devant l'opinion publique et exultèrent de cette faillite des premiers révé^ lateurs de la personnalité nationale. L'importance de l'élément méridional fut non seulement exagérée, mais encore cet élément, improprement déclaré latin, alors qu'il était grec, lut proclamé Tunique inspirateur de notre civilisation moderne dans le domaine
28<î Lus soUnctîs br stVle roSîan
de l'art. Au nom de la science, Home n'apparut pas âeulemenl comme Téducatrice des derniers siècles de la vie européenne, — ce qui est vrai, — elle fut encore regardée comme Tinitiatrice de notre art moderne dès ses premiers débuts et réputée, à travers une décadence, la mère de notre art gothique, — ce qui est faux.
Les conséquences de cette espèce d'erreur judiciaire furent terribles. Des industries recommandables, de libérales carrières, de très honorables fonctions, des institutions publiques, se fondèrent sur cette base devenue légale par la consécration de l'opinion savante. Ces industries, ces carrières, ces fonctions, ces institutions, ont vécu légitimement et vivront longtemps encore de Texploitation de cette idée. Il y a là des droits acquis, respectables, si bien, qu'aujourd'hui, la croyance à notre pure et directe généalogie romaine est, dans notre pays, un article de foi administrative, une véritable institution nationale, presque une loi de l'Etat. Cela fait partie du corps social actuel, tout au moins des traditions historiques de l'administration. Voilà la fiction contre laquelle, dans la liberté absolue et illimitée de ma conscience scientifique et sur le terrain exclusivement doctrinal, je ne crains pas de me dresser.
Je viens d'indiquer ce que nous répondront l'œuvre de la pierre et Tœuvre du bois dès que nous les interrogerons. Vous connaissez sommairement l'interprétation de leur esthétique respective. D'une part, nous avons trouvé, presque partout, la main de l'Orient et de la Grèce. D'autre part, nous avons senti qu'un fonds de principes spéciaux apportés et développés par les Barbares s'était, pendant trois siècles, amassé et capitalisé avant de venir alimenter l'art roman et de faire la fortune de l'art gothique. Quant aux allégations de la pédagogie classique, qui nous avait dépeint jusqu'ici le travail des vn% viii**, ix® et x® siècles comme étant exclusivement la continuation normale et régulière de la décadence latine, comme la
Les sol'hceî4 bi* sTVLt noMAN 287
conclusion nécessaire de Tari gallo-romain et le trait d'union entre lui et Fart roman, vous savez ce qu'il faut en penser.
Aveuglés par le culte exclusif de l'antiquité païenne, hypnotisés par un certain brillant de civilisation, les humanistes de la Renaissance n'ont pas supposé qu'il ait pu exister dans le monde une autre source de lumière, un autre foyer de chaleur. Ils ont donné à Tart moderne un faux point de départ.
Il est surprenant que la conclusion dernière à laquelle nous sommes conduits par l'étude a posteriori de la question soit précisément celle que le simple a priori^ ordinairement si dangereux, aurait pu dicter, en empruntant les conclusions de l'histoire générale. Le christianisme a renouvelé le monde, le monde matériel comme le monde moral. C'est par l'art antique redevenu grec et oriental, à la suite de circonstances qui s'appellent la formation de l'empire d'Orient et le mouvement chrétien ; c'est par l'art byzantin, c'est-à-dire par un art dont l'élément purement latin avait été assez sévèrement éliminé ; c'est par l'art gréco-asiatique qu'a pu se faire la transmission à l'avenir du passé de la civilisation méditerranéenne. Baptisé aux fleuves de la Syrie et de la Judée, cet art grec rajeuni a, concurremment avec l'art barbare dont l'esprit se révèle à partir du vi» siècle, été le premier inspirateur de l'art moderne. Dans l'ordre des influences méridionales, c'est ce principe grec qui a été momentanément le point de départ unique de l'esthétique européenne, jusqu'au jour prochain où les élémentfi barbares septentrionaux survenus du dehors ou réveillés sur place le pénétrèrent et plus tard, parvenus eux-mêmes à la maturité, l'emportèrent en l'absorbant dans le tourbillon de l'art gothique.
Quant à l'art romain, à l'art latin, dans sa dernière expression gallo-romaine, il ii'a été que le père nourricier d'abord, et ensuite il n'a été que le tuteur, le pédagogue, le conseiller de l'art occidental moderne, cherchant toujours, à toutes les époques, à substituer ses doctrines personnelles aux instincts et aux sentiments naturels de son pupille, s'appliquant à faire mentir le sang, — comme la langue> hélas! sous l'inspiration du génie latin, avait trahi. Vax matière d'art nous ne sommes pas les fîls, nous sommes seulement les élèves de l'antiquité latine.
L'éducation peut légitimement diriger, mais non pas combattre
•288 l.lîS SOURCES bV STYLfc ROMAN
et proscrire les instincts d'une race. Pourquoi Técole ^chez nous s'est-elle substituée à la famille et conspire-t-elle contre celle-ci, en ne poursuivant pas d'autre idéal que J'idéal latin, en ne visant pas d'autre but que la résurrection d'une civilisation morte?
Vous savez, par nos démonstrations de Tannée dernière, quelle a été la nature de la première civilisation chrétienne et aussi quelle a été la nature du premier tempérament barbare. Le monde moderne, quoiqu'on puisse dire, est chrétien et barbare. C'est une double i'aute de l'avoir lait sortir de la voie voulue par Dieu, que lui traçaient ses origines, et de lui avoir imposé une organisation artilicielle, une civilisation jcompliquée d'archéologie rétrospective, un art factice en contradiction fréquente avec ses instincts et son tempérament, un art imposé par une minorité d'idéologues et d'antiquaires, un art non pas créé pour le servir, mais pour le gêner, et contre lequel il est constamment obligé de réagir et de se révolter.
Un peuple n'est heureux qu'à condition d'obéir à sa destinée et de développer, normalement et sans interruption, ses facultés naturelles, suivant certaines lois providentielles, dans un moule social conforme à sa constitution physique, intellectuelle et morale. Ce peuple souffre quand les fonctions automatiques de son organisme sont entravées, quand sa croissance spontanée est arrêtée, quand la sève sortie de ses racines est détournée des canaux naturels vers de parasites végétations, gretféessur lui, par les erreurs de l'histoire, pendant le cours d'une longue vie.
Le malaise actuel, dont on dit que gémit notre époque, ce qu'on appelle la question sociale, n'est peut-être pas autre chose. L'art aussi a sa question sociale. Auscultons-nous, peuples de l'Occident. Étudions la constitution de notre esprit par l'analyse des divers éléments ethniques dont elle est formée.
11 nous faut un art rigoureusement conforme à notre tempérament et qui soit véritablement une fonction naturelle de notre activité, une manifestation sincère de notre conscience. Cet art, dans une harmonieuse combinaison d'éléments dont l'histoire et la psychologie fourniront la liste et les proportions, devra, pour renouer la chaîne des traditions, faire appel à toutes les énergies des principes ethniques qu'il renferme, faire chanter toutes les voix de l'âme populaire, faire vibrer toutes les fibres du cœur national et
n'en laisser aucune s'alrophier ou s'ankyloser. Voilà à quoi servira en Europe Texamen de conscience respectivement national que je provoque.
C'est particulièrement à l'histoire «le l'art, telle qu'elle est pratiquée au Louvre, à nous révéler comment s'est formée la conscience de l'art français et de quels principes personnels cette conscience est composée. Artistes, vous voyez qu'ici l'archéologie n'est pas dangereuse. Elle ne forge pas des armes contre l'indépendance du goût contemporain ; elle ne tisse pas des liens pour enchaîner vos inspirations, voire même vos caprices; elle ne vous demande pas d'abjurer votre siècle et de vivre monastiqucment selon la règle austère d^une civilisation disparue. Bien au contraire, elle ne travaille qu'à dégager votre liberté originelle des envahissements de la pensée étrangère et des entraves des esthétiques mortes. Elle vous enseigne à rentrer sous la loi librement consentie par vos ancêtres. Elle veut rendre possible le retour à l'état d'âme particulier qui a présidé au plus merveilleux épanouissement de notre génie français. Elle ne s'applique à vous faire connaîti'e le passé que pour vous consoler des chaînes du présent et pour vous permettre d'affranchir l'avenir.
CoriiAjoi». Leçons. 19
DECXIÈMK LKÇON
\i) DÉCEMBRE 18U1.
ETAT DE L'OPIJNION