‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 4)Chapitre 69 sur 124 · DANS L'ART ITALIEN · texte numérisé non relu

DANS L'ART ITALIEN

Messieurs,

Dans notre précédent entretien, nous avons vu ce que devint ritalie, sous Tinfluence d'abord purement morale de la pensée gréco-syrienne et ensuite sous Tétreinte du pouvoir grec, pouvoir très positif, très effectif, puissance naturellement exprimée et parfaitement appréciable sur le terrain politique. La prépondérance de Télément grec en Italie n'est donc pas une chose nuageuse, impalpable.

Ce que vous saviez déjà par Tétude des monuments gravés dans le livre de Cattaneo et par quelques projections de pièces décoratives que j'ai mélangées à dessein aux images que nous avons vues, c'est-à-dire par le reflet dans l'art de l'activité italienne, vous avez compris ce que fut, en quelque sorte, l'état d'âme de la péninsule du i**" au VII* siècle et durant le vu* et le viii® siècle. J'ai justifié par des considérants tirés de l'histoire les sentiments et les conclusions auxquels je vous avais amenés par l'analyse des objets d'art.

Nous avons à examiner aujourd'hui ce que devint l'art italien sous l'action de courants directeurs qui succédèrent à ceux qu'avait

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créés la domination néo-grecque, domination d'abord purement morale, religieuse, comme je vous Tai démontré, et ensuite matériellement effective.

Aujourd'hui je ferai surtout mes preuves à Taide d'arguments historiques et j'appuierai principalement ma doctrine sur des considérations politiques ou d'économie politique, et quand je parlerai d'art, je m'appuierai sur l'opinion des livres spéciaux el des auteurs clairvoyants. L'image ne viendra qu'après, quand vous serez préparés à la recevoir.

Je veux, en effet, varier mes procédés de démonstration dans la laborieuse explication que j'ai entreprise de la byzantinisation fatale^ nécessaire^ inéluctable^ de l'Occident, de l'Europe chrétienne. Je crains que vous ne compreniez pas l'image quand elle précède au lieu de suivre le texte qui la commente.

Nous traiterons aujourd'hui du caractère des arts chez les peuples barbares qui vinrent arracher l'Italie au pouvoir politique de l'Empire d'Orient. Nous examinerons s'il y eut, oui ou non, à ce moment^ rupture dans la direction et dans l'omnipotence du byzantin isme.

L'Italie était grecque au vii^ et au viii® siècle ; vous savez à quel degré inouï elle l'était. J'espère que vous n'avez pas oublié les résultats de notre dernière leçon. Rien n'avait pu Parrêter dans cette voie où elle se précipitait; rien, pas même l'arrivée des Barbares. Attention ici !

C'est même une chose très curieuse à remarquer. Ce premier contact avec les Barbares de race germanique qui venaient détruire l'Empire romain dont ils avaient été les éternels ennemis, ce premier contact avec les Barbares fut bien pour la civilisation occidentale le signal de l'affranchissement vis-à-vis de la formule exclusivement latine et romaine, mais ce ne fut pas, sous certaines réserves, un obstacle à la diffusion de la doctrine néo-grecque. Loin de là, ce premier contact eut lieu, dans une certaine mesure, au bénéfice de l'art néo-grec. Il est facile de le comprendre.

Rappelons en quelques mots quelle fut l'œuvre des Goths et de leurs congénères, Suèves, Vandales, Alains, dont je vous ai parlé l'année dernière et dont nous avons expliqué les origines septentrionales et orientales et la marche successive en avant.

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En 395, les Wisigolhs quittent la rive gauche du Danube.

En 401, ils sont aux portes de Tltalie, veulent y pénétrer et échouent dans leur première tentative. Mais ils reviennent à la charge et dominent facilement Tltalie. Rome tombe au pouvoir des Wisigoths en 410.

Après la mort d'Alaric, Ataulf épouse Placidie et évacue Tltalie. Il se porte vers TEspagne et vers le sud de la France.

L'art goth, ou l'art professé en Italie sous les Goths, a été profondément néo-grec ou byzantin.

L'idée que Tart goth, Kart des Goths, à Ravenne, est de source byzantine est une idée qui, après avoir été niée pendant bien longtemps, est aujourd'hui admise universellement. Elle a trouvé place même dans les livres de la plus courante vulgarisation, à l'étranger.

Voici ce que dit Reusens dans son Archéologie chrétienne :

(( Dans deux monuments des orthodoxes, le Mausolée de l'Impératrice Gall et le Baptistère catholique, bâtis tous deux de 450 à 452 et, par conséquent, antérieurs de quatre-vingts ans à Sainte- Sophie de Constantinople, le problème de l'établissement des coupoles ou voûtes hémisphériques sur pendentifs est résolu pour la première fois. »

Or, puisque les coupoles ainsi établies forment le principal caractère distinctif du style byzantin, on peut dire que ce style se trouvait constitué à Ravenne, du moins en germe, près d'un siècle avant son évolution complète dans l'église de Sainte-Sophie.

Le tombeau de Placidie (449-450) est proclamé par M. Auguste Choisy comme un monument de l'art néo-grec.

n II faut, dit-il, citer en première ligne le tombeau de Placidie (tArt de bâtir chez les Byzantins ^pl. XVIII, 2), qui appartient sans conteste au v« siècle.

« Tout y est byzantin.

a La voûte centrale consiste en une calotte sphérique sur pendentifs; les arceaux qui la supportent sont à la manière byzantine.»

Faites bien attention à ce monument. Il me servira beaucoup, plus tard.

Le premier art de Ravenne, de la première moitié du v^ siècle, est bien de l'art goth. Eh bien ! cet art est déjà sensiblement pénétré de l'esprit néo-grec ou byzantin, à un moment où les Grecs et les Byzantins ne sont pas politiquement maîtres de Ravenne.

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Que sera-ce après leur occupation?

J'invoque la preuve qui résulte de la décoration de nombreux sarcophages que nous avons étudiés Tannée dernière.

II est convenu dans la science d'appeler cela de l'art latin ou néolatin. Vous n'avez pas oublié qu'il y a beaucoup de grec et de byzantin dans ce néo-latin. C'est donc tout le contraire qu'il faudrait dire.

î^ Ce qu'on vient de voir des Wisigoths peut se dire des Ostrogoths. Ils avaient, même avant les invasions, été assez pénétrés directement d'éléments byzantins.

Théodoric, né en 455, livré comme otage à Léon I", empereur d'Orient, avait été élevé à Constantinople. Rien d'étrange comme ce manège des empereurs d'Orient, qui se font garder et protéger par leurs ennemis naturels.

Théodoric est lancé par l'Empereur d'Orient sur Odoacre et il envahit l'Itaiie sous prétexte de la restituer à l'Empereur.

Et, en effet, même au temps de la conquête la plus complète, le royaume des Ostrogoths ou du moins le roi des Ostrogoths demeure dans certains sentiments de vassalité morale vis-à-vis de l'Empire d'Orient.

Je suis heureux de pouvoir invoquer à ce sujet l'opinion déjà ancienne de Labarte :

« Une fois en possession de l'Italie, les princes Goths s'efforcèrent d'y rétablir l'ordre et d'y faire refleurir les lettres et les arts. Plusieurs d'entre eux mirent tous leurs soins à arracher à une destruction complète les monuments de l'antiquité.

«Théodoric (mort en 526), après avoir vaincu Odoacre et s'être établi à Ravenne^ s'appliqua à relever le vieil édifice politique et civil de l'Empire.

« Passionné pour les arts et les monuments de l'ancienne Rome, il voulait que les édifices élevés par les Romains fussent restaurés dans leur état primitif, et il ordonnait à cet effet, à l'architecte qu'il avait désigné pour le gouvernement de Rome, d'étudier avec soin les œuvres de l'antiquité ». — Les œuvres de Vantiquité,., c'est-àdire des temps antérieurs au vi® siècle. Et ces temps antérieurs, s'ils comprenaient l'époque latine et gréco-romaine, comprenaient aussi l'époque postérieure à Constantin et à l'introduction de Tesprii byzantin dans l'art.

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« Lorsque Théodoric voulut faire construire de nouveaux édifices, il prescrivit de les élever d'après les principes de Tart antique. Le tombeau de marbre qu'il s'est bâti à Ravenne n'est qu'une imitation des mausolées d'Auguste et d'Adrien et tout à fait dans le goût romain. » (A part certains détails d'ornementation. Nous y reviendrons tout à l'heure).

« Du reste, ce prince, ayant obtenu de l'empereur Anastase les insignes de la royauté, avait pris la pourpre, l'habit rpmain, la cblamyde et la chaussure de couleur. 11 fit aussi adopter le costume romain à ses principaux officiers. » Mais le costume romain était celui delà cour grecque de Byzance : les mosaïques contemporaines ou légèrement postérieures en font foi.

Je reprends le texte de Labarte : « D'après ces données que nous fournit l'histoire, on peut regarder comme constant que les Goths, dans l'ornementation des objets mobiliers, ne s'écartèrent en rien des traditions de l'antiquité. »

Mais toujours, quelle antiquité ?

Les Goths de Théodoric appréciaient certainement les œuvres de l'antiquité latine et gréco-romaine. Mais n'oublions pas que c'était avec une éducation déjà grecque et on peut dire qu'ils les voyaient à travers des lunettes grecques.

Parmi les monuments remarquables élevés à Ravenne, achevés par les Grecs au vi® siècle, mais commencés par les Ostrogoths, il faut citer la basilique de Saint-Apollinaire in classe (534-549). Saint-Apollinaire m ciltà existait avant 550 et il avait été commencé par Théodoric sous le nom de Saint-Martin au ciel\ c'était son monument de prédilection ; enfin le célèbre octogone de San- Vitale fut construit avant 542, c'est-à-dire dans un pays à peine soustrait à l'influence ostrogothe.

Aux chapiteaux du Palais de Théodoric à Ravenne, le dessin de l'ornementation, d'après M. Rahn, témoigne d'une influence incontestablement byzantine.

L'influence byzantine est signalée encore par M. Rahn au tombeau de Théodoric.

« Le plan du monument, dit-il, indique Tinfluence romaine et correspond à une époque jeune, barbare. I^ pensée de couronner l'édifice par la plus grande coupole en pierre du monde, l'ornemen-

^1 t«S INFLUENCES BARBARES DANS i/aRT ITALIEN

ImIioii indique aussi un élément étranger mélangé avec quelques Houvouii^ pris à la décoration antique, et révèle une inspiration llUHMUeiiUble de Tart byzantin ». Hubsch a prouvé le dernier point, riulUience byzantine par les profils. Comparez la porte de Saint- A|uiUiiuurQ in classe et certains détails de Téglise de Sainte- Sophio h Constantinople.

Httpprocbements entre le motif de la décoration de Tarmure d'OdoueiH), à Ravenne, et l'ornement du tombeau de Théodoric.

Hysance dominait Tltalie par ses arts avant de l'avoir envahie pur les armes.

Quand les Byzantins, quand les Grecs de Justinien, Bélisaire et NnrHt^s, se mirent à reconquérir Tltalie au point de vue politique, il» n'eurent pas à modifier beaucoup les idées qui, sous les BarbuiH)8, avaient régné dans l'art. Même, durant la conquête barbare, loH Grecs étaient restés les éducateurs ou du moins les seuls inspirateurs de l'Italie.

Veuillez suivre, je vous prie, la rigueur de ma démonstration.

Dans la leçon de mercredi dernier je vous ai fait un tableau de co qu'a été la domination grecque sur l'Italie pendant le vu* et le viii« siècle.

Je n'y reviendrai pas.

Mais je me suis aperçu que j'avais négligé de faire valoir deux arguments très importants, d'abord : l'hellénisation nouvelle de Home par l'afïlux dans la capitale de l'Occident des artistes chassés par les iconoclastes pendant le vni^ et le ix" siècle. La persécution de l'art grec en Orient, c'était la diffusion du même art en Occident. Chez nous cet art ne perdit rien de son prestige.

Ensuite, j'ai oublié de vous signaler la preuve fournie par la langue, que nous pouvons interroger et forcer à déposer, qu'un grand nombre de termes étaient empruntés au grec.

Cependant nous savons que l'Empire politique grec ne put pas se prolonger au delà d'un siècle et demi sur l'Italie. L'esprit latin mélangé d'éléments barbares et appuyé de ces éléments barbares repoussa le joug byzantin. Rome, avec le pouvoir spirituel des papes qui prenait chaque jour plus d'importance, ne voulait pas rester la vassale de Byzance.

L'Italie s'associa encore aux Barbares pour se faire délivrer,

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