‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 4)Chapitre 89 sur 124 · COMPARAISON DES ARCHITECTURES PRB-ROMANE ET GOTHIQUE · texte numérisé non relu

COMPARAISON DES ARCHITECTURES PRB-ROMANE ET GOTHIQUE

Vin» siècle — où sont appliqués les principes de construction des aqueducs romains.

Nef de Saint-Leu d'Esserent. Le gothique se dessine et s'affirme sans réticence. C'est un plan vigoureux et robuste qui monte d'un jet vers le ciel, en plein air et en plein vent, qui ne ment pas à ses origines. Ce n'est pas le résultat d'un bâtard compromis. Ce n*est pas un croisement d'espèces opéré en serre chaude, furtivement, par un jardinier ou un horticulteur qui trompe la nature. Ce n'est pas le résultat de cette école néo-latine, néo-gallo-romaine, dont vous verrez tout à l'heure les débiles produits et que les cloîtres carolingiens avaient fait naître.

Rien ne sera plus intéressant que de juxtaposer aujourd'hui l'expression sincère ' et spontanée de cette puissante école romane devenue gothique à l'expression avilie et dégradée de l'école restée romaine.

Des littérateurs de bonne foi, des historiens romanistes ont cru que rien n'était changé et que la routine romaine et gallo-romaine continuait son petit bonhomme de chemin du ix^ au xiii^ siècle. Kh bien, j'affirme qu'en permettant de croire cela, l'archéologie abuse de la confiance qu'on a en elle.

Il y a eu substitution d'enfant à un moment donné, comme dans un drame de l'Ambigu. Comme on dit vulgairement, on a changé l'enfant en nourrice.

L'histoire a cru qu'elle réchauffait toujours dans son giron un débile descendant des décadents gallo-romains ; c'était au contraire un vigoureux rejeton de la race barbare que l'Europe occidentale nourrissait à la mamelle.

A propos de la vue de la nef de Saint-Leu d'Esserent, de Notre-Dame de Laon et du chœur de Vézelay, je justifierai l'appréciation de Fénelon. Tout est en l'air, tout est suspendu. Tout est dans un menaçant équilibre. On voit que la construction est fractionnée, morcelée dans le sens de la hauteur, de la ligne verticale. C'est à peine si la ligne horizontale est encore rappelée par un mince bandeau, par quelques cordons. Le mur n'existe plus; il n'est qu'un remplissage ; il ne sert à rien porter. Il n'y a plus de plein; il n'y a plus de chair dans le corps d'architecture; tout est nerf^ tout est ossature. Le squelette apparaît sans la peau.

458 COMPARAISON DES AReîIITBCTURES PRE-ROMANE ET GOTHIQUE

J'aurai Toccasion de vous montrer nombre de cloîtres construits suivant le principe de la double colonne posée à la barbare. Vous devez bien en connaître quelques-uns par vous-même.

Jamais Tidée de mettre deux colonnes, deux étais Tun devant Tautre ne serait venu à la pensée d'un architecte pratiquant Tari de la décadence romaine.

C'est absolument contraire à ce qu'enseignait V^itruve ; la preuve, c'est qu'on a appelé cette mode une mode barbare et que les Barbares l'appliquèrent dès le xi^ siècle. Ils l'avaient prise incontestablement à leurs habitudes de constructeurs en bois.

L'art gréco-romain était trop loin de sa source, de ses origines, pour revenir de lui-même au procédé primitif de l'étai, de la chandelle, de l'étrésillon ingénument avoué.

Les églises du type carolingien furent continuellement remaniées et transformées, même dans leurs conditions essentielles, par les siècles suivants.

Le XI®, le XII* siècle et les suivants taillèrent dans les églises comme on taille dans l'étofTe d'un habit pour en changer la forme et en y ajoutant des pièces.

Nous ne pouvons guère parler de tout cela autrement que par conjectures. D'abord, parce qu'un très petit nombre de ces églises ont pu survivre aux terribles ravages des Normands et furent universellement et systématiquement brûlées jusqu'en 910. Mais, de plus, ces églises ou ces restes échappés aux mains des Barbares, eurent encore à redouter un radical changement de mode provenant d'un changement de direction politique^ économique et sociale dans l'Occident métamorphosé par le sentiment barbare.

Une fois que le style roman et le style gothique — ce qui est au fond la même chose — une fois que le style roman et le style gothique, après avoir été d'abord et longtemps instinctifs, eurent trouvé leur loi, ils imposèrent cette loi à toutes les défroques des siècles passés.

Aujourd'hui, les églises de ce type sont, d'une manière relative, extrêmement rares en Occident, quoique à l'origine elles aient dû être nombreuses, conformément à l'immense effort de la dynastie carolingienne. C'est à ce type d'édifices qu'il faut appliquer les textes des capitulaires de Charlemagne. Ces textes parlent de

Page 1