Revue archéologique^ 1846, t. II. p
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Que les ennemis du nom romain se donnent la main, et Rome, sa tradition d^hé^émonie, ses espérances de domination universelle, tout cela va disparaître. Rome va devenir la Jérusalem du Nouveau Testament. Ce peuple de conquérants militaires et d^envahisseurs moraux ne sera plus représenté que par une race d^exilés, dispersés dans le monde et noyés dans le milieu barbare. A ce moment, c'en eût été fait à tout jamais de la vieille culture classique, de Topprcssion morale latine, si les événements religieux et politiques n'avaient amené la France, ou, pour parler plus exactement, Tempereur des Francs à se faire, dans une certaine mesure, le champion déterminé de la survivance de la civilisation gréco-romaine, c'est-à-dire de lart byzantin, romain encore et seulement par le nom et par le lien religieux.
Ce fui alors que les progrès rapides de l'Islamisme effrayèrent rOccident. Races anciennes, races nouvelles, les peuples se serrèrent en présence du danger et formèrent bataillon carré. L'hostilité instinctive du Nord contre le Midi changea d'objectif. L'ennemi héréditaire, l'ennemi de race, ce ne fut plus l'Italien et le Romain, ce fut TArabè. Désormais le Romain, l'Italien travesti déjà en Byzantin, devint l'allié. Le Barbare, le Franc, commença à se laisser appeler Boami par l'Arabe, sans que ce nom l'offensât plus qu'il ne nous offense aujourd'hui en Algérie. Ce fut la première inauguration de la dangereuse croyance à une prétendue solidarité latine. Le véritable ennemi public, c'était le Sémite, le Sarrazin, le Musulman. La haine religieuse se confond avec la haine ethnique. Avant tout, sus à Mahomet ! L'Europe, presque toute chrétienne ou à la veille de l'être complètement, ne connaît plus qu'un paganisme : le Mahométisme. Toute notre épopée française, toute la littérature de notre haut moyen âge conserve la trace de ce sentiment populaire. Tout naîtra chez nous de cette pensée : l'élan prochain des croisades, la situation de la France à la tcte des races germaniques, 5a prépondérance en Orient, l'opinion que la France est le champion du droit, le soldat de la Providence et le bras séculier de la papauté. L'instinct populaire ne s'y est pas trompé. Faisant bon marché de l'exactitude historique, il a bravement mené Charlcmagne à la croisade, parce que c'est Charlemagne, parce que ce sont ses prédécesseurs immédiats qui avaient moralement et effecti-
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vement commencé la grande œuvre de résistance du Nord à la pénétralion du Midi. L'Occident avait été sauvé à tous les points de vue par le ressort du tempérament septentrional. La Latinité en profita et ne tardera pas, dès les premiers temps romans, à conspirer dans la sphère de Tart contre son sauveur. C'était déjà sa destinée.
Mais cette hostilité de foi, cette divergence de principes moraux qui divisaient Chrétiens et Musulmans, n'empêchèrent pas, entre les deux races, la communication de certains principes d'art. Elles avaient, en effet, puisé toutes les deux aux mêmes sources orientales; elles étaient indépendantes de la tradition classique latine pour une part considérable, et, dans leur course à peu près parallèle, elles pouvaient quelquefois s'entre-croiser respectivement pendant Certaines périodes de leur développement personnel. Les points de contact sont faciles à signaler.
<( On donne assez improprement, dit VioUet-le-Duc \ le nom d'ogive à la figure formée par deux arcs de cercle se coupant suivant un angle quelconque. Ce n'est guère qu'au vi® siècle que nous voyons poindre l'ogive sur les bords de la Méditerranée, en Egypte, au Caire, et là elle apparaît déjà comme le résultat d'un calcul. C'est suivant ces méthodes que procédèrent les architectes d'Alexandrie, dès le vil® siècle de notre ère et que procéda l'école des Nestoriens, qui s'éleva bientôt à un degré remarquable de splendeur chez les peuples d'Orient, pères de l'architecture à laquelle on donna le nom d'arabe. Il était réservé aux architectes du Nord de la France de s'emparer de l'arc brisé et d'en faire le point de départ d'une structure neuve, d'un art original. Les Clunisiens qui, dès le XI® siècle, étaient maîtres en l'art de bâtir et qui avaient formé une école d'architecture déjà brillante, furent les premiers qui surent appliquer Vogive à la construction non seulement des arcs,* mais des voûtes. En relations constantes avec l'Orient, ils en rapportèrent l'arc brisé; mais ce ne fut que sur le sol français que cet arc détermina une révolution dans l'art de la construction. »
L'origine orientale de l'arc brisé a été également acceptée par Jules Quicherat. « Il est démontré aujourd'hui, lit-on dans les Mélanges
1. Dictionnaire raisonné d'architecture^ t. VI, p. 421 à 425.
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d'archéologie \h (Arch. duMoyen Age. p. 438-439), que le cintre brisé eut ses premières applications dans Tarchitecture des Perses, et cela, dès le temps des Arsacides; qu'il fut longtemps pratiqué dans la Haute-Asie, sans que les Romains ni les Grecs, qui en eurent connaissance, jugeassent à propos de se l'approprier; que les Arabes le transportèrent en Afrique et en Espagne ; enfin que les Chrétiens occidentaux y eurent recours dès leurs premiers essais d'églises voûtées; qu'il fut adopté plutôt comme pis-aller que comme une forme à laquelle on trouvât de l'agrément. Les yeux s'y habituèrent peu à peu à l'usage. »
Le cintre en fer à cheval, dont la formule est celle du plein cintre outrepassé, était aussi regardé comme de provenance arabe par Jules Quicherat. « Il n'y a, dit-il, que la vue des monuments arabes qui ait pu suggérer cette forme de cintre. Qu'elle ait été importée d'Orient ou de l'Espagne, ce fut certainement avant l'époque des Croisades. Son emploi dans l'architecture romane ne descend pas en deçà de l'an 1100. » (ibid. 439) « L'arc en fer à cheval, ajoute l'éditeur de cette partie des Mélanges d'archéologie^ M. R. de Lasteyrie, a dû être fort employé à l'époque carolingienne, si on en juge par les miniatures de cette époque qui en fournissent de nombreux exemples. On en voit d'assez accusés dans l'église de Germigny-les-Prés, dont l'attribution au commencement du ix® siècle est indiscutable. » Je produirai devant vous de très nombreux spécimens de l'arc en fer à cheval dans le domaine de l'architecture et dans celui de la décoration.
« Le cintre tréflé, dit encore Jules Quicherat, combinaison de trois segments de cercles produisant la figure d'un trèfle, est une fantaisie d*origine orientale, mais qui, au contraire de certaines combinaisons précédentes, ne parut pas chez nous avant le xn° siècle. »
Je prouverai encore la communication qui s'établit entre l'art occidental et l'art arabe par l'importation de nombreux objets mobiliers, peints et sculptés, de provenance orientale, qui existent aujourd'hui chez nous et sont ou ont été conservés, de temps immémorial, dans les plus vénérés des trésors d'églises. Je fais allusion î\ des miniatures, à des manuscrits, à des flambeaux et bassins de cuivre, à de petits meubles et ustensiles décoratifs, ù des griffons de
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bronze, à des cristaux de roche, à des verreries, à des ivoires, à des pièces d'armure, à des étoffes. Cette importation considérable, énorme déjà en elle-même, fut multipliée en outre, pendant tout le moyen âge, par la contrefaçon sicilienne et vénitienne.
Les chansons de geste parlent continuellement d'objets d'art et de pièces d'armes qu'elles désignent comme des œuvres orientales, sous le nom fabuleux d'œuvre de Salomon^. C'était le produit du travail arabe.
L'intérieur de la maison seigneuriale, au moyen âge, le at home du chevalier, eut certainement une véritable couleur orientale qui dut influer, dans une certaine mesure, sur la direction de l'art tout entier. Cette indéniable transmission, je vous la démontrerai jusqu'à l'évidence, en vous faisant constater Texistence de copies plus ou moins adroites, plus ou moins conscientes, d'inscriptions coufiques et de formules graphiques arabes, exécutées par des artistes occi> dentaux sur des monuments de notre art national, même dans des églises^, aussi bien que sur les produits de l'industrie française, notamment sur ceux de l'émaillerie.
Nous examinerons s'il n'y a pas lieu de tenir compte de l'occupation partielle et temporaire des Arabes sur certaines parties du territoire de la France, surtout en Languedoc et en Provence, et si ce séjour n'a pas donné lieu à quelque chose de plus positif que les légendes recueillies par la poésie épique.
Enfin, nous nous garderons d'oublier de signaler les nombreuses ambassades, les relations directes et régulières qui existèrent entre les princes arabes et les rois de France et dont les chroniqueurs nous ont conservé le souvenir. Eginhard a donné la liste de quelques-uns des présents offerts à Charlemagne par le khalife Haroun- Errachid. Les envois ne consistaient pas seulement en bêtes curieuses.
1. Cette expression servait à désigner un objet exécuté avec une grande habileté, sans spécifier un mode particulier de travail et sans acception de matière ; car, pour TEurope du moyen âge, comme pour TOrient, Salomon était devenu le type de la sapience. Il faut lire là-dessus un très remarquable article de M. de Longpérier, intitulé : Vasearaho-siciliende VœuvreSalemoniRevuearchéologique, 1865, t. XII, p. 356 et suivantes).
2. Ce fait a été relevé par VioUet-le-Duc, notamment dans le Dictionnaire raisonné d*architecture^ t. VIII, p. 198. Cf. aussi Gailhabaut, L'Architecture du V- au XVIÏI* siècle, t. II.
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en éléphants et en horloges. L'art oriental put nous pénétrer directement et authentiquement par cette voie. Un Koran, écrit en lettres coufiques, conservé actuellement à la Bibliothèque Nationale sous le n^ 399 du fonds arabe, était regardé autrefois comme ayant figuré parmi les cadeaux reçus par Charlemagne. Le fait est probablement erroné, ainsi que le laisse supposer le dernier auteur du catalogue. Il n'en constitue pas moins, parmi nous, la preuve de Texistence d'un vague sentiment de certains rapports internationaux qui se nouèrent sur le terrain de Fart, entre chrétiens et musulmans, pendant le haut moyen âge. Quelques pièces d'ivoire de travail indou, conservées chez nous de temps immémorial, et dont Tune appartient actuellement au cabinet de médailles de la même bibliothèque, ont légendairement la même provenance, sans que la science ait confirmé ou infirmé définitivement Topinion reçue sur leur mode d'acquisition. Je vous montrerai, d'autre part, qu'une des mosaïques de l'église de Germigny-les-Prés est la copie d'une miniature persane. Enfin, je vous ferai constater que plusieurs des éléments de la décoration romane préexistaient et coexistaient dans l'ornement de certains manuscrits syriaques et coptes antérieurs à l'an 1000.
Telles sont les sources diverses où vinrent puiser les créateurs du style roman.
Qu'on n'essaye pas, à propos de ce qui précède, de me mettre en contradiction avec l'admirable savant qui a si bien démontré comment, à Tépoque romane, les simples besoins de la construction religieuse ont conduit peu à peu l'Occident vers le style pratiqué partout pendant cinq cents ans. Les deux opinions sont absolument conci- Hables. Constater la précoce direction morale et intellectuelle du monde chrétien dans un sens déterminé, sa prédestination en quelque sorte, ce n'est pas nier le mérite des ouvriers qui successivement, dans leur pleine initiative, ont apporté leur part de collaboration à l'œuvre générale.
Les Romans, ainsi que Ta très bien démontré Jules Quicherat, ont, à l'aide d'éléments anciens, créé en toute liberté un style nouveau dont l'expression suprême a été l'art gothique. Ce n'est pas contredire cette vérité que d'établir qu'il en devait être ainsi de toutes manières et que des antécédents généalogiques et des causes historiques avaient de longue main préparé le résultat final.
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On doit comprendre maintenant que la source multiple du style roman, que le point de départ de notre premier grand art national est profondément complexe. Nous nous sommes complu trop longtemps à étendre, sur nos origines familiales, un voile qu'il faut enfin soulever. Plusieurs de ces éléments d'art décrits précédemment, plusieurs de ces instincts que nous refoulons et que nous avons cherché à étouffer par trois cents ans de pédagogie exclusive, font pourtant bien partie, comme vous Tavez vu, de notre tempérament ethnographique. Nous les tenons de nos ancêtres et non des moindres, de ceux qui nous ont donné leur nom, qui ont fondé notre unité nationale, non pas dans la servitude comme aux temps galloromains*, mais dans la liberté, qui ont jeté les fondements de notre droit public et posé les bases du majestueux développement de notre histoire. Renier ces principes et ces instincts de race serait manquer de courage. Il a été imprudent et dangereux de les méconnaître. C'est une impiété et un acte d'ingratitude de les combattre*
Il y a des langues latines. Mais y a-t-il aussi actuellement, en ethnographie, des nations latines ? Au point de vue de Tart, c'était la grande erreur de l'enseignement des siècles passés de croire à l'existence d'une certaine famille latine idéale, et aux liens de fraternité qui unissait toutes ses branches. Avant l'invasion des Barbares, il n'y avait pas de race latine en dehors de l'Italie. Depuis l'invasion des Barbares, il n'y a plus, même en Italie, de race latine pure, et c'était le moment où se formait la race française et où se différenciaient les nationalités. Nous avons trop oublié, et pendant trop longtemps, que le monde a été modifié à la fois en morale par le Christianisme, et, en fait, par l'introduction dans l'Occident des peuples nouveaux et des civilisations septentrionales. De toutes les chaînes forgées par Rome pour maintenir la cohésion de son empire, une seule a survécu d'abord à la disparition de cet empire, c'est la communauté originelle de trois langues occidentales.
Continuons à parler notre dialecte latin. C'est un hommage suffisant rendu aux maîtres temporaires qui nous l'ont imposé. Mais
1. Sur le sentiment étrange qui, pendant la période gallo-romaine, tendait à constituer, dans un certain]milieu aristocratique, une patrie latine au détriment de la patrie celtique, voyez les Études sur V Histoire de V Allemagne, de M. E. Lavisse, dans la Revue des Deux-Mondes, numéro du 15 juillet 1885, p. 40i.
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n^oubltons pas que noire esprit, comme les monuments de Tart le prouvent surabondamment, était, à partir du vi^ siècle, demeuré réfractaire au joug latin. M. G. Paris a eu bien raison, h propos de la Gaule, de déclarer que malheureusement « pour un peuple changer de langue, c*est presque changer d'âme. » Sachons garder cependant ce qui nous reste de cette âme nationale primitive. Sachons sur ce point rester ou redevenir celtes et français. Souvenons-nous que nous avons été aussi grands que jamais à Tépoque où nous avons pratiqué le style commun aux races septentrionales, ce style français par excellence, que les peuples méridionaux ont cru flétrir du nom de gothique.
Voisine, dans quelques-unes de ses inspirations, de la grande âme grecque des temps primitifs et de l'époque homérique ; inspirée et éclairée par la Grèce chrétienne ; devenue française par ses contacts et ses alliances a vecTâme consanguine de ses sœurs barbares; retrempée, après la première pénétration latine, par de nouveaux afllux de fesprit indo-germanique, Tâme celtique retrouvera ses ailes. Les partisans de la culture exclusivement latine et méridionale la croyaient morte. Non, Messieurs, elle est immortelle et n'était qu'endormie. Ce sera l'honneur du xix* siècle de l'avoir réveillée.
DEUXIÈME ET TROISIÈME LEÇONS 17 et 24 DÉCEMBRE 1890
Messieurs,
Dans notre dernière réunion je vous ai prouvé que le style roman, loin fTétre exclusivement sorti de Vart romain et gallo-romain^ était an contraire un mélange des plus complexes^ non pas un corps simple mais un corps composé.
Je puis aborder maintenant Tétude successive de chacun des éléments qui ont formé par leur mélange le style roman.
Aujourd'hui nous examinerons l'élément celtique ou gaulois.
Deux mots seulement pour compléter la dernière leçon. Je vous disais, mercredi dernier, que je ne savais pas pourquoi, de toutes les provinces françaises, c'est la province de TIle-de-France, au Nord de Paris, qui avait le mieux conservé le souvenir gaulois et le tempérament national primitif. Je constatais le fait comme Viollet-le Duc, lui aussi, Tavait constaté avant moi^. Je vous signalais, sans
1. La deuxième leçon étant très incomplète et ne renfermant presque que des citations d'auteurs, nous Tavons fondue avec la 3* leçon.
3. Un savant qui dans cette matière de Thistoire des Gaulois, me permet de mettre à profit pour vous sa grande expérience, m'a fait observer très judicieusement que cet esprit local et particulier du milieu ethnographique de Tlle-
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pouvoir l'expliquer, une loi mystérieuse qui, après avoir assuré à ce pays, représenté aujourd'hui par les départements de la Seine, de rOise et de l'Aisne, une véritable indépendance au début de la Renaissance du xi« siècle, lui réservait, en dernier lieu, le grand honneur d'être le berceau de l'École gothique, pendant la deuxième moitié du xii® siècle.
Les fouilles et les travaux de MM. Pilloy et Moreau, l'existence de nombreux cimetières francs établissent que la civilisation barbare s'était installée de bonne heure chez les rois de Soissons, de Laon et de Paris, et qu'elle avait pu y détruire, plus que partout ailleurs, les traces de la civilisation romaine ou en combattre les influences.
Dans la vallée de l'Aisne, de l'Oise, dans une partie du bassin de la Seine et delà Marne, le triomphe exclusif des Francs, c'est-à-dire des barbares les plus réfractaires de tous à la pénétration latine, avait permis aux vieux éléments gaulois de se dégager, de reparaître et de s'étaler de nouveau au soleil.
On a pu dessiner les cartes des limites de ces influences barbares à l'aide des cimetières francs et bourguignons, à l'aide aussi de la forme donnée aux agglomérations de la population et à sa répartition proportionnelle dans les centres urbains et villageois, enfin à l'aide des traces laissées par les races dans la couleur des cheveux et des yeux et dans la taille des individus.
C'est une preuve parallèle que nous fournissent les conclusions dictées par l'examen des œuvres d'art.
L'art gaulois, comme le sang gaulois, sans jamais tarir, s'amalgama et s'assimila le sang barbare dans certaines contrées, destinées par des volontés supérieures à devenir le cœur d'une nationalité renouvelée et rajeunie.
La Gaule vaincue et romanisée s'était orientée vers le Midi. Lvon en avait été en quelque sorte la capitale ; et la province romaine, comme Rome elle-même, n'avait pas cessé d'exercer sur la Gaule entière une attraction magnétique.
Avec les invasions barbares, l'inclinaison forcée, la flexion vers le
de- France coïncidait précisément avec les limites du territoire soissonnais où les fouilles des dernières années nous ont niontin; que l'afllux de sang barbare avait été le plus abondant. M. Flouest a parfaitement raison.
Midi se redresse. L'équilibre se modifie. Le vieux système de la gravitation des éléments gaulois autour des éléments méridionaux se détraque. Le centre de gravité tend à remonter vers le Nord. L'embr^'on d'un nouveau centre national, et cette fois septentrional, se dessine. Ce centre s'appellera-t-il définitivement Tournay, Laon, Soissons, ou Paris *^ Peu importe! Il est attendu dans un rayon déterminé et il apparaîtra à un moment donné dans ce rayon. Il fait désormais partie des nécessités historiques. C'est là qu'un organisme est né ; cet organisme veut vivre et rien ne pourra s'opposer à son développement. Le rôle fatidique de Paris existe déjà en puissance au vi« siècle.
Le noyau de la France est en train de se former.
En étudiant l'art aussi bien que l'économie politique, nous assistons véritablement à la conception de notre nationalité française, au travail de chimie organique et intellectuelle dont elle est issue. Le spectacle est digne de retenir notre attention.
Nous n'avo^is rien à envier à la race latine dont la civilisation, après nous avoir opprimés pendant quatre siècles, avait été obligée de reculer et de repasser les Alpes, jusqu'au jour où le pédantisme du xvr siècle ramena sur nous le joug oublié.
Regardons avec orgueil nos plaines de l'Ile-de-France, même à Taube du jour éclatant qui les éclairera bientôt. Un mystérieux travail de germination s'y accomplit déjà.
Le ferment gaulois n'est pas mort : vous l'avez vu à l'œuvre. Nous aussi, en contemplant ce long effort et cette tradition obstinée du principe national, nous pouvons dire : c'est là que lentement Dieu sema douce France, et c'est là qu'a poussé le glorieux art français.
Nous allons passer en revue quelques spécimens de Tart gaulois :
Épée gauloise trouvée à Salon (Aube) et décorée d'une tête d'homme. Celte belle pièce doit sa notoriété à un article de Jules Quichcrat.
« L'art celtique, dit Jules Quicherat [Mélanges, t. I, p. 187) est d'une pauvreté excessive du côté de l'imagerie. C'est au point que l'on a pu croire que, pour qu'une race aussi industrieuse que les Gaulois ait laissé si peu de monuments figurés, il fallait qu'ils s'en abstinssent par principe. En elfet, si l'on excepte les types moné-
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taires auxquels ils furent amenés, du moment qu*ils trouvèrent bon de contrefaire les monnaies grecques, il ne nous reste d'eux que quelques figurines en terre cuite trouvées dans les stations lacustres, et les sculptures de Toppidum d'Entremont, conservées aujourd'hui au musée d'Aix-en-Provence. »
« Si on se rappelle les dessins des figurines retirées du lac du Bourget, on m'approuvera de les qualifier d'ouvrages d'enfants... Quant aux sculptures d'Entremont, ce sont des bas-reliefs qui représentent un cavalier et des masques, images probables des têtes coupées que les Gaulois ont conservées comme trophées dans leurs demeures, au témoignage de Diodore de Sicile. Le travail de ces masques, tout barbare qu'il est, ne laisse pas d'être traité avec une véritable énergie. Il a surtout de remarquable un style qui le distingue des autres ouvrages de l'antiquité. Les traits du visage sont massifs, les bouches larges, les yeux bridés, les cheveux tirés du front sur le derrière de la tête. Or ces caractères sont justement ceux du personnage qui surmonte Vépée de Salon. Il nous est donné à présent d'entrevoir que les procédés pour représenter la figure furent les mêmes dans toute la Gaule. »
Stèle du Musée d'Épinal : Quicherat (T. I, p. 402) signale un système d'ornementation « absolument étranger à l'architecture romaine », artalogue à la décoration architecturale de l'extrême Orient ou mieux encore à celle des manuscrits irlandais, u Je ne doute pas, dit-il, qu'il n'y faille voir un échantillon de l'art décoratif des Gaulois... »
Des éléments d'art furent sans aucun doute empruntés par les GaTilois aux Grecs et aux Phéniciens. Les Gaulois étaient entrés en rapport avec l'antiquité classique bien avant la conquête romaine. Ils écrivaient peu. Cependant ils avaient emprunté l'alphabet grec. Le contact avait eu lieu par Marseille et par la Méditerranée. La monnaie gauloise fut imitée de la monnaie grecque ^ .
Il y a eu en Gaule, à toutes les époques, notamment en Provence, une infiltration permanente des arts de la Grèce.
La civilisation phénicienne s'épanouit en Provence. Le Dieu Bel
1. Voir les planches du volume de Fleury ; les planches du répertoire archéologique des Gaules.
l'Élément celtique ou gaulois 49
a eu son temple à Marseille. L'archéologie a pleinement confirmé tout ce que Thistoire a dit de la vieille cité phocéenne.
Il est très important d'établir que les premiers rapports de la Gaule dans le bassin méditerranéen eurent lieu avec les peuples de l'Orient et avec les peuples de la Grèce. Les Romains n'existaient pas dans ce temps-là ou ne comptaient pas.
Cependant, pas d'illusions ; les Gaulois n'ont pas eu de grands arts plastiques.
Us dédaignaient les arts et n^ont connu vraisemblablement que la musique, compagne inséparable de la poésie.