‹ Leçons professées à l'École du LouvreChapitre 12 sur 93 · TREIZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TREIZIÈME LEÇON

AU REGARD STRABIQUE

Je laisse encore sous vos yeux la série des sculptures dont je vous ai parlé dans notre dernière réunion. Je désire que l'expression de cet art s'impose à votre mémoire parce qu'il sert à marquer le point de départ de la période qu'on est convenu d'appeler l'époque de la Renaissance.

Si l'observation consciencieuse et raisonnée de l'art de cette époque avait été pratiquée plus tôt, la pénible démonstration que je tente aujourd'hui ne serait pas nécessaire. Le seul savant qui l'ait interrog'é avec intelligence est Guilhermy, et il n'a pas compris parce qu'il s'est placé à un faux point de vue.

Je développerai d'abord ce que j'appelle le côté illettré de ma démonstration.

La porte ici est ouverte à tout le monde. La présence des illettrés ne serait pas déplacée à certains cours de l'école du Louvre et ne leur serait pas inutile. Je pose en principe qu'il n'est pas nécessaire de savoir lire et écrire pour être ou devenir un. connaisseur en fait d'objets d'art. Je pourrais en citer de nombreux exemples.

En parlant devant un auditoire aussi choisi que celui auquel je m'adresse, j'ai, en quelque sorte, à m'excuser de faire aussi bon

marché de la culture littéraire. Mais je dois cependant à la vérité de déclarer que, si la culture littéraire est un précieux auxiliaire dans l'étude des arts, cette culture ne saurait se substituer à la pratique intime et directe des monuments. Voilà ce que tous les professeurs d'esthétique et d'histoire de l'art doivent avoir le courage et la loyauté de proclamer. Ne nous faisons pas d'illusions. La littérature ne peut pas tout remplacer et l'éducation littéraire la plus brillante et la plus raffinée ne peut jamais dispenser, dans les choses qui nous occupent, d'un apprentissage technique. Après tout, pour comprendre un objet d'art, il suffit d'être artiste par la main ou seulement par l'esprit : il suffit de réfléchir, de comparer, en un mot de savoir regarder, voir et analyser.

C'est cette éducation de l'œil que je fais passer avant tout et c'est le procédé à l'aide duquel il est désirable de voir renouveler l'enseignement de l'histoire de l'art dans notre pays

Examinons une nouvelle série de monuments à peu près contemporains de ceux que je vous ai montrés et qui appartiennent presque tous à la seconde moitié du xiv" siècle.

Mais d'abord je veux ignorer même ce détail. Que cette série nous serve à expliquer comment on doit procéder d'après la méthode que je crois la bonne méthode. Considérez plus particulièrement, dans les œuvres de cette série, le dessin des yeux. Pour grouper ainsi, il suffit de voir et d'avoir l'esprit classifîcateur. Un aveugle pourrait lui-même faire ce classement par le toucher.

1° Philippe comte d'Évreux et roi de Navarre. On lit dans le Recueil de Gaignières et au bas d'un dessin représentant le monument de Philippe : « Tombeau dans lequel sont les cœurs de Philippe, roi de Navarre, comte d'Évreux, et de Jeanne de France, sa femme, qui est le troisième au milieu du chœur des Jacobins de la rue Saint-Jacques. Il est de marbre noir, les ligures de

marbre blanc, et autour est écrit Je vous ai déjà cité cette

épitaphe.

Le tombeau fut érigé par sa fille, vraisemblablement entre les années 1350 à 1360.

2° Blanche d'Évreux-Navarre, reine de France. Blanche épousa en 1349 Philippe de Valois, dont elle fut la seconde femme. Elle mourut à Neauphle-le-Château en 1398 et fut enterrée à Saint-Denis.

Peut-être se fit-elle faire un tombeau en même temps que ceux de ses père et mère, quand elle fut devenue veuve. Identité dans le travail,

3" Marie d'Espagne, comtesse d'Etampes puis d'Alençon. Fille de Ferdinand d'Espagne dit de la Cerda, elle fut mariée en 1335 à Charles d'Evreux, comte d'Etampes, et en 1336 à Charles de Valois, comte d'Alençon. Elle mourut en 1389. Son second mari, Charles de Valois, fut tué à Crécy en 1346. Le tombeau a été nécessairement exécuté de 1346 à 1389. La statue de son mari a l'air peut-être un peu plus ancienne : je a'Ous l'ai déjà montrée mais je n'insiste pas.

4*^ Autre Statue de Jeanne de Bourbon -[- 1377. Statue de marbre placée au-dessus de ses entrailles dans l'église des Célestins. La statue qui fut faite par Beauneveu a disparu. Les figures placées sur les entrailles des princes sont représentées portant un sac ou paquet. Celles qui surmontent le cœur du personnage sont représentées souvent tenant leur cœur dans la main. Exemple : Charles d'Anjou, frère de saint Louis, à Saint-Denis.

0° Jean de Dormans, chanoine de Paris. Ce personnage fut chanoine de Paris et de Chartres et chancelier de l'église de Beauvais. Il mourut à Sens en 1380. Le collège de Beauvais fut fondé en 1370. La statue est au musée du Louvre.

6" Statue identique du frère de Jean Dormans nommé Renaud, mort en 1386, même style, même caractèi^e. La statue est seulement un peu moins belle.

7** Léon V deLusignan, roi d'Arménie, venantdes Célestins. Léon de Lusignan, dernier roi de la petite Arménie, après avoir perdu ses États, vint en France en 1378 et mourut au Palais des Tournelles à Paris, le 29 novembre 1393. Charles VI avait fait inhumer Léon de Lusignan dans l'église des Célestins. La statue provenant de ce tombeau est placée aujourd'hui à Saint-Denis.

8" Louis de Champagne, comte de Sancerre. Il fut le frère d'armes de Du Guesclin et de Clisson et fut nommé maréchal de France en 1368. Gouverneur général des provinces de Languedoc et de Guienne, il reçut en 1380 les clefs de Châteauneuf de Randan après la mort de Du Guesclin, se trouva à la bataille de Rosbecque en 1382 et soumit Marseille en 1384. Connétable de France" en 1397, il fit rentrer le pays de Foix sous l'obéissance du roi en 1398, se démit en 1401 du gouvernement du Languedoc et mourut le 6 février 1402.

9" Philippe d'Artois, comte d'Eu. Ce prince se signala à la prise de Bourbourg en 138.3 et suivit en 1390 Louis II, duc de Bourbon, dans sou expédition d'Afi'ique. Nommé connétable en 1392 après la disgrâce d'Olivier de Glisson, il suivit en Hongrie Jean sans Peur qui portait alors le titre de comte de Nevers, et se trouva en 1396 à la bataille de Nicopolis où il fut fait prisonnier. Il mourut à Micalizo le 16 juin 1397.

10" Tombeau de Jean de Bourbon, comte de La Marche, époux de Catherine de Vendôme, mort l'an MCCCXGIII. Cheveux longs, mais les yeux traités comme ceux de la tête du xiv" siècle du Louvre, en marbre (Musée de Vendôme).

11° Tombeau de Catherine, fdle de Jean VI, comte de Vendôme, épouse de Jean de Bourbon, comte de La Marche, née le 28 septembre 1364, morte le vendredi saint, l""" avril 1412. Les yeux comme à la tête du Louvre et à celle du château d'Eu et à celle des Bueil du Trocadéro.

Voir dans les Recueils de Gaignière les dessins du tombeau de Jean de Bourbon, 1'^'" du nom, comte de La Marche, de Vendôme, dans la chapelle Saint-Jean de l'église cathédrale de Saint-Georges de Vendôme.

12° Guillaume Duchatel, tué au siège de Pontoise en 1441, pannetier de Charles VII, écuyer du Dauphin. Charles VII le fit enterrer à Saint-Denis.

13° Inconnu du musée du Louvre, trouvé à Saint-Denis. — Faux Bureau de la Rivière du musée de Cluny. — Tête donnée à l'Union Centrale par M. Maciet. — Dame de Bueil. — Seigneur de Bueil.

Comparez attentivement et retenez bien le caractère particulier de la facture des yeux de toutes ces statues ^

1. Dans le tome III du Journal de Lenoir, Courajod est revenu sur ce groupement des statues « atteintes de strabisme. »

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