SEIZIÈME LEÇON
Messieurs,
Toutes les causes économiques, toutes les modifications survenues clans Tatmosphère sociale, que je vous ai signalées dans la première leçon de cette année, n'auraient pas sufîi à elles seules pour changer si rapidement la face d'un monde. Il fallut encore que se produisit l'influence personnelle et très efficace d'une génération exceptionnelle d'illustres amateurs, en tête desquels brillaient tous les rois de France.
Je vous ai montré qu'à l'aide des monuments exécutés par ces puissants personnages et à l'aide aussi des inventaires de leurs richesses mobilières et de leurs collections, nous pouvions avoir une idée exacte de leurs tendances artistiques et de la nature de leur esthétique. Je n'ai fait qu'indiquer ce point que vous auriez à approfondir vous-mêmes et qui peut devenir, pour un élève de l'école du Louvre, l'objet d'une thèse ou de travaux historiques et biographiques bien intéressants.
Après avoir réservé les personnages de Charles V et de Charles VI, je n'ai pas voulu sortir delà famille royale. Maissi j'en étais sorti — et c'est ce que devrait faire un historien absolument consciencieux et qui voudrait être complet — la liste des noms à citer aurait été fort longue.
11 faudrait énumérer la plupart des enrichis et des financiers de
Tépoque, ces financiers qui menaient grandement la vie jusqu'au jour où ils étaient pendus à Montfaucon ; tous les hauts fonctionnaires de l'Etat, les favoris, tout un monde, — monde étrange. Les Braque et leur chapelle dont quelques fragments ont survécu. \'oir mention dans le Musée des monuments français, tome II. Braque mourut en 1388. — Les Montaigu, à Marcoussis. 11 faudrait ■entreprendre la monographie des amateurs illustres du xiv^ siècle, le tableau de mœurs d'une époque dépravée et pervertie et néanmoins souverainement artiste. C'est ce que je ne peux pas faire. Je me bornerai à vous montrer à la tâche le plus éminent d'entre eux qui fut Charles V. Je parlerai ensuite des artistes que lui, la cour de France et les grands seigneurs ont le plus employés.
Pour Charles ^^ et pour les autres princes de la Maison de ^'alois. l'art et le luxe, en même temps qu'ils étaient un goût naturel, furent un moyen de gouvernement. Un certain nombre d'historiens, Guilhermy notamment et Emeric David, ont fait preuve de clairvoyance et se sont aperçus de cette A'érité.
« Nos rois, dit Emeric David, surent habilement profiter des progrès de l'art et de l'industrie, pour en faire un instrument de leur grandeur. Plus riches que les seigneurs, ils parvinrent à les eifacer tous par la somptuosité de leurs habitations. L'or dont «lies brillaient frappa la multitude et éblouit les grands eux-mêmes. Philippe le Bel et Charles V étendirent et consolidèrent leur puissance, autant par l'imposant appareil dont les environnaient les beaux arts que par l'agrandissement de leurs domaines. L'orgueil féodal, vaincu par cette magnificence, fut réduit à s'incliner devant la majesté royale. » [Hisl. delà sculpture française, p. 75.)
Charles V est, de tous les rois de Finance antérieurs au xvi® siècle, celui qui professe pour les arts le goût le plus vif et le plus éclairé. Je ne vous répéterai pas le passage de Christine de Pisan que je vous ai déjà cité. Nous sommes en état de l'apprécier bien mieux. Nous pouvons juger Charles V à l'œuvre.
11 avait fait construire ou réparer un grand nombre d'édifices, parmi lesquels il faut citer le Palais de Paris, que saint Louis avait occupé, le Louvre, les châteaux forts de Vincennes, de Melun et de Saint-Germain-en-Laye, l'hôtel Saint-Paul, non loin de la porte Saint-Antoine, à Paris, et le château de plaisance de Beauté-sur- Marne près A'incennes.
Il fit élever de nombreuses constructions militaires sur un excellent modèle, celui de la Bastille Saint-Antoine. Ces redoutes, destinées généralement à défendre Tapproche des villes et à protéger leurs portes, furent une des belles créations de l'architecture du xiv" siècle. La Bastille Saint-Antoine commencée en 1370, achevée en 1382, fut remaniée et agrandie par Charles VI. L'architecture militaire du xiv*^ siècle est tout à fait remarquable. L'art sut profiter des besoins de la guerre. Mais nous avons surtout à parler des châteaux.
« Les travaux de Charles V' dans les résidences royales présentent à l'étude un intérêt tout particulier, « a dit Guilhei'my [Annales archéoloc/iques, t. XXII, 66.)
On peut dire avec certitude qu'ils ont inauguré une période nouvelle pour une des parties les plus importantes de l'architecture civile. Là se trouve, en etTet, le point de départ de la transformation du donjon féodal en palais, de l'appropriation de la vieille forteresse bâtie pour la guerre, du passage à des habitudes plus délicates et plus pacifiques. Mon regretté maître, Jules Quicherat, expliquait admirablement cette transition. J'en appelle au souvenir de ceux qui ont eu le bonheur de l'entendre.
Le Louvre de Philippe-Auguste était à la fois une citadelle redoutable, un chef-lieu politique et un lieu d'expiation pour les grands vassaux qui avaient oublié leurs devoirs envers leur souverain seigneur. C'est de la grosse tour du Louvre que relevaient tous les fiefs tenus directement du roi de France. Charles V fît du Louvre une résidence somptueuse parée de toutes les l'essources de lart. Rien ne surpassait en magnificence l'escalier principal, chefd'œuvre de Raymond du Temple.
Charles V était à peine monté sur le trône que les travaux du Louvre se trouvaient en pleine activité. Le 27 septembre 1365, Raymond du Temple achetait de Thibault de la Nasse, marguillier de l'église des Saints-Innocents, vingt tombes à quatorze sous parisis l'une, pour les marches de sa grande vis, c'est-à-dire de l'escalier dont nous allons bientôt parler. Cet escalier fut la partie la plus personnelle de l'œuvre de Charles V au Louvre. Le reste fut une sorte de réfection. Le champ n'était pas libre: Charles \' fut obligé de conserver au château du Louvre la forme générale que GouRAJOD. Leçons II. 8
114 LES CONSTRL'CTIONS DE CHARLES V
Philippe-Auguste lui avait donnée. Les travaux furent dirigés par le roi lui-même.
Les comptes de Pierre Culdoë « lieutenant de Jean de Dauville, chastelain du Louvre », (publiés par la Revue archéologique, t. VIII, p. 670-760, etc!), connus aussi par les extraits de Sauvai (t. II p. 17, 20), nous font pénétrer dans tous les détails de l'entreprise. Sauvai nous a laissé, dans le tome second de ses Histoires et Recherches des Antiquités de la Ville de Paris, une description détaillée du Louvre de Charles V, et Viollet-le-Duc l'a reconstitué et dessiné en partie dans un des articles du cinquième volume du Dictionnaire raisonné de l'architecture française.
Glarac (I, 292) en a donné également une bonne description. Il en existe plusieurs vues anciennes :
1° Dans un tableau provenant de l'ancienne abbaye de Saint- Germain-des-Prés, recueilli et sauvé par Lenoir et conservé aujourd'hui au musée du Louvre ;
2'' Dans une miniature d'un manuscrit de la bibliothèque de Chantilly.
o A propos de l'escalier, pour le rendre plus visible et plus aisé à trouver, écrit Sauvai, t. II, p. 23 et suiv. : Maître Raimond le jetta entièrement hors d'œuvre en dedans de la cour, contre le corps de logis qui regardait sur le jardin, et pour le rendre plus superbe, l'enrichit par dehors de basse taille, et de dix grandes ligures de pierre couvertes chacune d'un dais, posées dans une niche, et portées sur un pied d'estal. Au premier étage de côté et d'autre de la porte étaient deux statues de deux sergents d'armes, que fit Jean de Saint-Romain, et autour de la cage furent répandues par dehors, sans ordre ni symétrie, de haut en bas de la coquille, les figures du roi, de la reine et de leurs enfants mâles ; Jean de Liège travailla à celles du roi et de la reine ; Jean de Launay et Jean de Saint- Romain partagèrent entre eux les statues du duc d'Orléans et du duc d'Anjou ; Jacques de Chartres et Gui de Dammartin, celles des ducs de Berri et de Bourgogne, et ces sculpteurs, pour chaque figure, eurent vingt francs d'or ou seize livres parisis. Enfin cette vis était terminée des figures de la Vierge et de saint Jean, de la façon de Jean de Saint-Romain. Et le fronton de la dernière croisée était lambriqué des armes de France, de fleurs de lis sans nombre, qui
avaient pour support deux ang'es et pour cime un heaume couronné, soutenu aussi par deux anges et couvert d'un timbre chargé de fleurs de lis par dedans. Un sergent d'armes haut de trois pieds et sculpté par Saint-Romain gardait chaque porte des appartements du roi et de la reine qui tenaient à cet escalier. La voûte qui le terminait était garnie de douze branches d'ogives, et ornée dans le chef des armes de leurs majestés et dans les panneaux de celles de leurs enfants, et fut travaillée tant par le même Saint-Romain que par Dampmartin, à raison de trente-deux livides parisis ou quarante francs d'or. »
Cette forme d'escalier fut copiée partout en Europe — jusqu'au xvi^ siècle — ce fut un type partout reproduit et dont l'Allemagne possède encore des exemples.
« Dans la chambre du roi et de lareine, il n'y avait que des tréteaux, des bancs, des formes et des faudesteuils ou. fauteuils, et pour les rendre plus superbes, les sculpteurs en bois les chargeaient dune confusion de bas-reliefs et de rondes bosses; les menuisiers les entouraient de lambris et les peintres les peignaient de rouge et de rosettes d'étain blanc. La chambre de parade où Charles V tenait ses requêtes fut peinte de cette sorte en 136B par Jean d'Orliens (Jean d'Orléans) et parée de ces meubles et de ces ornements par les charpentiers et menuisiers. Dans le milieu de la face de cette salle, parallèle à cet avant-portail, était pratiquée la principale porte de la chapelle du Louvre. Raymond du Temple la couronna d'un grand fronton gothique de pierre de taille et Jean de Saint-Romain, sculpteur, eut six francs d'or ou quatre livres seize sols parisis, pour le remplir ou lambrequiner d'une image de Notre- Dame, de deux anges tenant deux encensoirs, et de cinq autres jouant des instruments et portant les armes de Charles V et île Jeanne de Bourbon. «
Les murailles furent ornées en 13;i5 de treize figures de pierre, qui représentaient chacune un prophète, ayant un rouleau en main, qui furent exécutées à l'envi par les meilleurs sculpteurs du siècle. Nous pouvons avoir une idée de ces statues par la vue des miniatures du peintre du duc de Berry, exécutées par Beauneveu.
Hôtel Saint-Pol. — L'hôtel Saint-Pol fut, comme le Louvre, une des constructions privilégiées de Charles V.
Le roi, pour la former, réunit un grand nombre dhôtels particuliers situés entre la rue actuelle Saint-Paul, le quai des Célestins, la rue du Petit Musc, la Bastille et la rue Saint-Antoine.
Cette demeure de l'hôtel Saint-Paul différait du Louvre. L'espace qu'il embrassait était beaucoup plus vaste. Le développement des bâtiments permettait au roi de s'isoler davantage et de jouir au milieu de la ville des plaisirs de la campagne ; il y avait une métairie et une ménagerie. — Une rue de Paris en a conservé le souvenir par son nom. C'est la rue des Lions-Saint-Paul. Il y a encore à Paris des noms de rue qui remontent au xiv*^ siècle et que nous recommandons à la piété historique du conseil municipal de Paris.
« Quant aux chapelles, dit Sauvai, tome II, p. 281, Charles V enrichit la plus grande du même hôtel Saint-Paul de douze ligures de pierre représentant les Apôtres, hautes de quatre pieds et demi, et garnies chacune de coutelas, de croix et des autres marques de leur martyre. Charles VI, depuis, les fit peindre richement par François d'Orléans, le plus célèbre peintre de ce temps-là ; leurs robes et leurs manteaux étaient rehaussés d'or, d'azur et de vermillon glacé de fin sinople ; leurs têtes accompagnées d'un diadème rond de bois, qui portait un pied de circonférence, brillaient encore d'or, de vert, de rouge et de blanc le plus fin qui se trouvât. Ces diadèmes revenaient à dix sols parisis la pièce ; et la peinture de chaque apôtre à quatre livres aussi parisis. »
DIX-SEPTIÈME LEÇON
Messieurs,
Jean de Saint-Romain fnt un des principaux sculpteurs de Charles V, « réputé, dit Sauvai, le plus fameux du temps. )^
Il travailla au Louvre, à la décoration de l'escalier. Il avait fait les statues du duc d'Orléans et du duc d'Anjou avec Jean de Launay. Il exécuta aussi pour le même escalier les statues de la Vierge et de saint Jean. Tout cela a disparu. Il était Tauteur d'une sculpture de haut relief placée au-dessus d'une porte du Louvre. Cette sculpture représentait la Vierge entourée de neuf anges qui l'encensaient et formaient un concert autour d'elle. On peut avoir une idée de ce qu'était cette œuvre en regardant une composition à peu près semblable qui existe encore au château de La Ferté-Milon construit par le duc d'Orléans. .Cette sculpture qui est admirable méritei'ait bien d'être moulée au Trocadéro '.
Jean de Liège est cité souvent sous les noms de Hennequin de Liège et de Hennequin de la Croix, suivant une assimilation très acceptable de Du Seigneur. Bien qu'employé par les comtes de Flandre,
1. Le moulage est aujourd'hui au musée du Trocadéro (aile de Passy).
Jean de Liège habitait Paris, près de la Croix du Trahoir, c'est-àdire près de la porte Saint-Honoré et de la rue de TArbre-Sec. Il l'ut en grand crédit auprès de Charles Y . C'est Jean de Liège qui fut l'auteur du tombeau de Charles V dans la cathédrale de Rouen. (Dehaisne, Histoire de l'arf flamand^ tome L p. 483.)
Charles V, avant de monter sur le trône, avait été duc de Normandie. Il témoigna l'alFection qu'il avait pour cette proA'ince en voulant que Rouen, sa capitale, possédât son cœur après sa mort. Il fit faire de son vivant le tombeau qui devait le recevoir L'exécution du monument fut confiée à Jean de Liège. La première pierre fut posée en 1367. On y travaillait, dit le chanoine Dehaisne (tome I, p. 483), au mois de décembre 1368, puisque, en date du 5 de ce mois, le roi ordonne de payer à Hennequin de Liège trois cents francs sur la somme, considérable pour l'époque, de mille francs dor qui lui est due : « à cause d'une tombe d'albastre et de marbre que nous li faisons faire, laquelle nous avons ordonné estre mise en cueur de l'église de Rouen où nous voulons que notre cœur soit enterré quant il plaira à Dieu que nous yrons de la vie à trespassement.»
Un mandement de Charles Y du 5 juin 1369 fait savoir que Jean de Marville devint, dans la chapelle fondée à Rouen par Charles V, le collaborateur de Jean de Liège. Le tombeau était en marbre. Charles Y y était représenté de grandeur naturelle, revêtu de ses insignes royaux et portant la couronne ; dune main, qui tenait le sceptre terminé par une fleur de lys, il relevait le pan de son manteau et de l'autre il tenait son cœur.
Jean de Liège fit à l'escalier du Louvre les statues de Charles ^' et de Jeanne de Bourbon Peut-être fit-il celles des Célestins? l-'n tout cas celles des Célestins sont contemporaines et on peut s'en faire une idée. J'ai la preuve qu'il a travaillé aux Célestins. Charles V fît exécuter par Jean de Liège, un tombeau dans l'église de Saint- Maurice de Senlis, celui de son fou, Thevenin de Saint-Léger, qui mourut en 1364 (Voir Sauvai, t. I, p. 331).
« Ce prince, qui a passé pour le plus sage de nos rois, ne s'est pas contenté d'avoir des fous et des plaisants, il leur a encore dressé des mausolées presque aussi superbes que celui du connétable Du Guesclin. Car j'apprends des registres de la Chambre des comptes,
qu'il en fit enterrer un dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois. Sur une grande tombe de marbre noir, était couchée de côté une figure peinte et grande comme nature, dont la tête et les mains étaient d'albâtre, les cuisses, les jambes, les pieds et le corps de marbre blanc, et qui servit de modèle au mausolée qu'il fit Taire en 1375 à Thevenin »...
« Comme on ne retrouve plus le second dans Saint-Germain, ajoute Sauvai, je me contenterai de décrire l'autre sur le devis que j'en ai vu à la Chambre des comptes. Sur une tombe de pierre de liais, longue de huit pieds et demi, sur quatre et demi de large, était étendue une grande figure peinte de même matière et de même posture que celle dont je viens de faire la description. Quantité de figures de pierre, rehaussées de peintures, distribuées par étage dans les niches, bordaient ce tombeau, et l'environnaient de toute part ; un grand arche de pierre, revêtu de crestelets et couronné d'un tabernacle chargé d'ornements de sculpture et de sept figures peintes le terminait. Une épitaphe, gravée sur une grande pierre, apprenait les folies de Thevenin. Le tout était soutenu de cols, de piliers, d'arcs-boutans, de pignonceaux amortis, et coûta vingt-huit livres seize sols parisis, qui faisaient alors une somme considérable ».
« Au reste, par le tombeau qu'on voit encore à Saint-Maurice, il est aisé de juger de celui qui était à Saint-Germain et qu'on ne voit plus. Il consiste en une tombe de pierre de liais longue de huit pieds et demi, sur quatre et demi de large. Au milieu est gravée et couchée sur le côté une figure en habit long, dont les pieds sont d'albâtre de rapport, et de même le visage apparemment, car il ne reste plus que la place. Pour coiffure elle a une calotte terminée d'une houppe ; sur les épaules se voit un froc fait en capuchon, deux bourses sur l'estomac et une marotte à la main. A l'entour sont taillées, avec une délicatesse et une patience incroyable quantité de petites figures dans les niches et enfin pour épitaphe ces paroles : « Ci-git Thevenyn de Saint-Léger, fol du roy nostre sire, qui trespasssa le cinquième juillet l'an de grâce MCCCLXXIIII (1374). Priez Dieu pour l'âme de luy. »
Jean de Liège fut l'auteur du tombeau de Jeanne de Bretagne, comtesse de Flandre [Histoire de Vart en Flandre, tome I, p. 477),
« Hennequin de Liège, faiseur de tombes, demeurant à Paris pour faire et rendre preste et assise à Orliens, à ses coûts et périls, la
tombe et sépulture de Madame bien et deubement 450 écus ».
Pavé ce prix et commandé à cet artiste connu par d'autres travaux, le tombeau de la comtesse de Flandre devait être une œuvre remarquable. Il n'en subsiste rien ; pas même un dessin ou une description.
Jean de Liège paraît avoir travaillé longtemps. Un artiste du même nom exécuta des sculptures en bois pour Philippe le Hardi à la Chartreuse de Dijon, mais il ne semble pas qu'on doive les confondre.
André Beauneveu. — Nous savons par un passage de Froissart qu'en 1.S9I) André Beauneveu était le surintendant des travaux de sculpture et de peinture du château de Mehun-sur-Yèvre, travaux qu'il exécutait ou faisait exécuter sur les propres indications du duc Jean de Berry. Il ne reste rien du château de Mehun-sur-Yèvre, mais nous apprenons, toujours par Froissart, qu'André Beauneveu, né à \'alenciennes, avait beaucoup travaillé dans le Hainaut, son pays natal, en France et en Angleterre. Cette date de 1390 donnée par Froissart coïncide à peu près avec l'exécution des admirables statues de Dijon sculptées par Jean de Marville et par Nicolas Sluter. Elle doit aussi se rapprocher de la date d'exécution des remarquables statues de la cheminée de la grande salle du Palais de Justice de Poitiers.
Le duc de Bourgogne, qui avait à sa cour des maîtres comme Sluter, envoya celui-ci en 1393-1394 visiter, à Mehun-sur-Yèvre, les travaux commandés par le duc de Berry et dirigés par Beauneveu. La renommée de Beauneveu était si grande que les maîtres des œuvres du château d'Hesdin en Artois tirent dans le même but le même voyage, par ordre du duc de Bourgogne. Les comptes de la trésorerie de ce duc en font foi.
Louis de Maie, comte de Flandre, avait conlié à André Beauneveu l'exécution de son tombeau, qui devait être placé dans la chapelle Sainte-Catherine de Notre-Dame de Courtra3\ Dans cette chapelle, était une statue de sainte Catherine fort remarquable. M. le chanoine Dehaisne l'attribue à Beauneveu lui-même, j'avoue que j'hésite. La tête de la sainte est absolument idéale et ne rappelle en rien le style profondément naturaliste de Beauneveu.
QUELQUES ARTISTES Df TEMPS DE CHARLES V 121
Mais Beauneveu comptait déjà de bien plus illustres patrons que ceux que nous avons nommés. Il avait eu pour client le roi de France lui-même, et ce roi c'était Charles V. C'est à Beauneveu qu'en 1364 et 1365 Charles V conlia la mission de sculpter les tombeaux de Philippe A'I, de Jeanne de Bourgog^ne, de Jean II, celui de la reine Jeanne de Bourbon, elle sien. Ces tombeaux étaient destinés à l'ég-lise de Saint-Denis, c'est-à-dire que Charles ^" s'était adressé à l'artiste le plus habile qu'il pût connaître. Lire les comptes réimprimés dans le tome III cV Alexandre Lenoir, son Journal et le Musée des Monuments Français.
M. Léopold Delisle a établi qu'André Beauneveu a enluminé le manuscrit du fonds français n° 13091 en lui appliquant la mention d'un inventaire de 1401, ainsi conçue : « Un psautier, écrit en latin et en français, très richement enluminé, où il y a plusieurs histoires au commencement de la main Maistre André Beauneveu. » M. Delisle a fait sa démonstration dans les Mélanges de paléographie et de bibliographie, Paris 1880, p. 195, et dans le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale de Paris, tome I, p. 62.
Les miniatures du livre des Grandes Heures du duc de Berry exécutées avant 1416, probablement vers 1402, sont incroyablement en avance sur l'époque et sur l'art italien. Le paysage apparaît et il est traité avec un sentiment exquis. Voir la Gazette des Beaux-Arts, février, avril et mai 1884 et avril 1887.
Pierre Beauneveu, probablement parent d'André Beauneveu de Valenciennes. — Piéride Beauneveu travailla pour le duc de Bourgogne. C'est lui, dit M. le chanoine Dehaisne, qui fouilla avec tant d'habileté la pierre d'une partie des culs-de-lampe et des clochetons qui accompagnent les statues agenouillées du duc et de la duchesse de Bourgogne placées autrefois au portail de la Chartreuse de Dijon. Dès 1389, Pierre Beauneveu avait reçu de la duchesse des lettres qui lui assuraient le salaire très élevé de 5 gros parisis, pour sculpter ces motifs d'ornementation.
JeandeThory (bourgeois de \'alenciennes), sculpteur employé par Charles V. — Les registres aux choses communes, dit M. le chanoine Dehaisne, nous révèlent en outre l'admission à la bourgeoisie (de Valenciennes), en 1370, de Jean de Thorv, tailleur d'images, dont on
rencontre le nom dans un mandement de Charles V, roi de France, en date du 18 juin 1378, où il est dit ; « XXX francs paiez à Jehan de Torry, ymagier, pour un ymage de Saint-Pierre Gélestin qu'il a fait pour nous. « (Léopold Delisle, Mandements et actes divers de Charles F, Paris 1874).
DIX-HUITIÈME LEÇON
Messieurs,
Je vous ai parlé de Jean de Saint-Romain et de ses oeuvres. Je vous ai parlé longuement de Jean de Liège et de ses œuvres. Je vous ai parlé d'André de Beauneveu, de Valenciennes. J'ai examiné encore d'autres sculpteurs : Pierre Beauneveu de Valenciennes, Jean de Thory, autre sculpteur également de Valenciennes et employé par Charles V. Nous avons déjà rencontré les noms de Jacques de Chartres, Jean de Launay, Guy de Dammartin, Drouet de Dammartin. Ces deux derniers architectes et sculpteurs. Je vais continuer aujourd'hui cette énumération.
Elle a son importance sans doute. Mais à mes yeux, il est une chose bien plus importante à vous exposer et à vous faire toucher du doigt. C'est la manière dont on travaillait pendant que les artistes signalés ci-dessus passaient des contrats avec les rois et les princes du sang, pendant qu'ils touchaient des à-comptes sur leurs registres de dépenses.
Je croyais qu'à force de me répéter, je serais compris de tous mes auditeurs. Il n'en est rien malheureusement. Les conversations que j'ai eues avec plusieurs d'entre eux m'ont prouvé le contraire. Certains auditeurs se figurent encore qu'on peut apprendre et
savoir l'histoire de la sculpture en fixant dans sa mémoire un certain nombre de noms ainsi que les dates de naissance et de mort des principaux artistes et en se désintéressant du reste. C'est déplorable. Savez-vous pourquoi les personnes auxquelles je fais allusion suivent un cours quelconque? C'est pour se dispenser de travailler par elles-mêmes. Il faut qu'en vingt leçons elles aient recueilli assez de notions pour se donner à elles-mêmes et pour donner aux autres l'illusion d'une préparation personnelle !
Cela dit, je reviens aux sculpteurs de Charles V.
Oubliez, si vous voulez, tous les noms que je vous signale, quand je ne peux rattacher ce nom à une œuvre déterminée, connue et tangible. Mais gardez un souvenir de tous les hommes dont par un moyen quelconque je vous ai fait voir le mode de travail.
De Jean de Saint-Romain, le plus réputé sculpteur de son temps, dit Sauvai, du Louvre de Charles V, il ne reste rien. Qu'importe ! A l'aide d'une œuvre encore existante à la Ferté-Milon, vous pouvez imaginer ce qu'était le fameux bas-relief du Louvre représentant la Vierge encensée par des anges et charmée par un concert de chérubins.
Des travaux de Jean de Liège on pourrait croire que rien ne subsiste. Prenons garde. Ne nous résignons pas trop facilement à ne connaître qu'un nom vague. Il est très possible que Jean de Liège, qui avait la spécialité des statues de Charles V et de Jeanne de Bourbon, ait exécuté celles du couvent des Célestins où il a travaillé. Il n'est pas invraisemblable qu'employé par le duc d'Orléans aux Célestins de Paris et auteur d'un bas-relief de la Présentation Notre-Dame, il ait sculpté aussi le bas-relief de la Ferté Milon, qui est le couronnement de la Vierge.
Mettez-vous donc dans la tête la vision des figures de Charles V et de Jeanne de Bourbon des Célestins, et, par une association d'idées, rapprochez ces œuvres du nom de l'artiste signalé par les textes.
En tous cas, mettons les choses au pire. Admettons que Jean de Liège ne soit l'auteur ni des statues des Célestins ni du bas-relief de la Ferté-Milon. Cependant nous pouvons certainement nous faire une idée de sa manière à l'aide de deux œuvres très remarquables qui furent contemporaines des siennes ; et désormais un nom vide de sens prendra à vos yeux une forme déterminée.
Il faut que vous soyez en état d'évoquer l'image des sculptures du Louvre de Charles V. Il faut que vous voyiez en esprit la vis dont je vous ai parlé. Relisez les documents et appliquez-les aux œuvres contemporaines en transportant mentalement ces œuvres sur les murs du Louvre, tels que Glarac, Sauvai, Quicherat, etc., les ont reconstitués.
Quant à André Beauneveu, vous devez le connaître à fond, tant comme miniaturiste que comme sculpteur. Il est important que vous possédiez bien son œuvre, les statues de Philippe VI, de Jean II, de Charles V.
Thomas Privé. — Cet artiste sculpta en 1397, avec la collaboration de Robert ou Robin Loisel, le tombeau de Duguesclin pour le compte du roi de France. Le devis du monument, ou, si Ion aime mieux, la pensée générale fut demandée à Raymond du Temple, Tarchitecle de Charles V. C'est Raymond du Temple qui en confia l'exécution à Thomas Privé et à Robert Loisel.
On peut lire les documents dans les Archives de l'art français, tome III, p. 130-132-133. « A Thomas Privé et Robert Loisel, imagiers ettombiers, demeurant à Paris, pour avoir faict de leur mestier les ouvrages qui ensuivent :
« La sépulture de Messire Bertrand Duguesclin, lequel ouvrage consiste, par marché faict avec les dessus dits, par maître Raymond du Temple, maître-maçon du roi, notre sire, VIII^^ par mandement du roy du 18 octobre 1397, etc. »
Robin Loisel. — Tombier et sculpteur exerçant à Paris à la date du 15 août 1383 (Voir sur lui les Archives de l'art français, t. V, p. 337 et le Bulletin de la Société de Vhistoire de Paris).
On lit dans le testament d'Isabelle de Bourbon, mariée en 1336 à Pierre V de Bourbon, duc de Bourbon :
« Nous eslisons la sépulture d'icelluy notre corps en l'église des frères meneurs (mineurs) de Paris en la fosse et soubz la tumbe de marbre, où le corps de feu notre chère dame et mère gist, sur laquelle tombe nous voulons et ordenons un ymage d'alabastre fait à notre semblance estre mis et acheté de nos biens. »
En 1383, Robin Loisel fut chargé d'exécuter ce tombeau. On lit [ibidem, page 338) : « A Robin Loisel, tombier, demourant à Paris, pour sa peine et sallaire d'avoir fait et pourtrait l'ymage et façon
de la dite dame Isabelle de Bourbon avec plusieurs autres ymag'es et menues choses faictes environ ledit ymage assise aux frères meneurs de Paris, sur sa tombe, par quictance donnée le xv^d'aoust CCCIIII" et III (1383) 80 livres parisis. »
Le tombeau d'Isabelle de Bourbon fut détruit dans l'incendie des cordeliers en 1580. Mais on peut connaître la manière de Robin Loisel en regardant le tombeau de Duguesclin qu'il exécuta en 1397 en collaboration avec Thomas Privé.
Jean de Marville. — Ce nom, dit M. le chanoine Dehaines, s'écrit aussi de Merreville, de Mereville, de Memeville et de Menneville; il peut venir soit de Merville (Nord), comme le feraient croire les formes Menreville et Mereville, soit de Mervel, hameau voisin de Saint-Frond dans le pays de Liège ou de Marville, sur les confins du Luxembourg; ce qui paraît certain c'est que cet artiste est d'origine flamande. Nous en avons la preuve dans le prénom d'Hennequin que lui donnent les premiers comptes où il est mentionné. »
D'ailleurs nous voyons Jean de Marville, pour la grande œuvre qui lui fut confiée par le duc de Bourgogne, s'entourer presque exclusivement d'artistes originaires de la Flandre.
Etats de service de Jean de Marville : — 1369, tombeau de Charles V dans la cathédrale de Rouen ; 1372, ses gages comme imagier et valet de chambre de Philippe le Hardi; 1373, il vient demeurer à Dijon; de 1374 à 1378, il travaille pour le compte de la maison de Bourgogne; 1383, acompte sur les salaires de plusieurs ouvriers « qu'il a tenus pour certaines besoingues. C'est assavoir : un tabernacle de bois, ymages et estoffes qu'il a fait à ses despens de son métier; » 1383, il commence l'exécution du tombeau de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne ; 1384, ses gages, frais d'un voyage fait à Dinant pour l'achat de pierres destinées à la tombe du duc ; dépenses et salaires des ouvriers pour la tombe commencée dès l'année 1383; 1386, gages et paiement d'ouvriers avec leurs noms. Parmi eux se trouve ClauxSluter en 1386. Mêmes dépenses en 1388 ; 1389, polissage de la tombe par des ouvriers venus de Paris; mort de Marville, 1390. Ses harnais, son attirail, sont achetés par le duc et donnés à son fondeur.
Jean de Marville participa, je ne sais précisément dans quelle mesure, à l'exécution des figures du duc et de la duchesse de Bour-
gogae qui se trouvaient des deux côtés de la porte de la chartreuse de Dijon. Ces sculptures sont d'admirables chefs-d'œuvre de souplesse, de vérité, de naturalisme. J'aurai à en reparler à propos delà sculpture bourguignonne.
François d'Orléans, peintre de Charles 'V^I, a fait momentanément œuvre de sculpture, notamment en moulant le visage et les mains de Charles VI en 142'2, et en exécutant l'effigie destinée au catafalque le jour de l'enterrement à Saint-Denis. Les travaux de sculpture de François d'Orléans sont constatés par les comptes de Charles VI en 1422 : a Item la représentation du corps dudit feu seigneur, mise et portée en la litière devant dicte, fut faicte du grand espaisseur et forme que ledit feu seigneur estoit en sa bonne santé et vestue icelle forme de son pourpoint, qui éstoit de drap de damas noir et chaussée de ses chaussures, afin que il fut justement faict en sa dite forme et semblance. Et estoit le mole du corps, des jambes et des bras faict de futaines et toiles pour estre plus fermes. Et pardessus sondit pourpoint estoit vestu en état royal, et le chief et visage d'icelui moslé et faict sur son propre visage et après le vif, le plus proprement que on a peu, et ledit chief garny de poil au plus près de la chevelure que portait ledit seigneur, et aussi les mains moslées et faictes après le vif et vestues de gans blancs brodez, etc. >■>
Raymond du Temple. — Maître des œuvres de maçonnerie des rois Charles V et Charles VI, j'estime qu'il faut le classer aussi parmi les sculpteurs. En effet, il a donné de nombreux devis de sculpture, notamment pour le tombeau de Duguesclin en 1397. On a un texte publié par M. Moranvillé. C'est Raymond du Temple qui dirigea toute la décoration sculptée de la vis du Louvre et se fit représenter sous les traits d'un des fameux sergents d'armes qui gardaient la porte du roi.
En 1376, Raymond du Temple avait un fils étudiant à Orléans; le roi lui avait fait l'honneur d'être parrain de cet enfant.
Une cédule publiée par Jules Quicherat constate un don de deux cents francs d'or fait par Charles V au fils de Raymond du Temple, son filleul, « pour lui acheter des livres et autres choses nécessaires pour lui » ; une autre pièce publiée également par le même savant est la reconnaissance du jeune Charles (Charles du Temple comme
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lui-même s'appelle, après avoir reçu son prénom du roii, déclarant qu'il a reçu ses deux cents francs d'or à Paris, le 6 novembre 1377 au moment où, après ses vacances, il retournait à 1" c étude dOrléans ».
La libéralité de Charles ^' envers Charles du Temple est motivée parla satisfaction que lui causaient les services du père, son « bien aimé sergent d'armes et maçon ». Raymond du Temple cumulait avec les fonctions d'architecte celles de garde du corps, car les sergents d'armes étaient les huissiers militaires institués par Philippe- Auguste « pour son corps garder », selon l'expression des Grandes Chroniques. Or, cette circonstance explique pourquoi les sergents d'armes figuraient sculptés à côté des statues des rois, dans le grand escalier du Louvre. Raymond du Temple avait trouvé dans ce système de décoration un moyen indirect de signer son œuvre, tout en glorifiant par un monument durable le corps dont il faisait partie.
Raymond du Temple, qualifié quelquefois de maçon, l'est aussi de « Maistre des œuvres de maçonnerie du roi ». Il fut employé par le duc d'Orléans à la construction de l'hôtel de Bohême, ainsi qu'à celle de la grande chapelle d'Orléans aux Célestins. II scellait ses lettres et quittances d'un petit cachet de 18 ™"* de diamètre, portant pour effigie une tête barbue dessinée de profil tournée à gauche et entourée, pour la légende, des mots : Scel Ramont du Temple.
Les deux pierres de Saint-Denis représentant les sergents d'armes sont datées par le costume des figures qu'elles représentent, et l'on peut affirmer, sans crainte d'erreur, disait Quicherat, qu'elles ont été exécutées de 1370 à 1400. Elles datent réellement de 1376, comme l'établit Guilhermy.
Durant ce siècle, l'artiste est encore l'ouvrier. A partir du roi Jean et surtout de Charles V, commence à se dessiner un changement considérable, qui devait se continuer à la cour des ducs de Bourgogne. L'artiste devenait le favori, le commensal, souvent l'agent secret et le confident des princes ; l'architecte a le titre de sergent d'armes ; le peintre de A'alet de chambre. Ils entrent dans la domesticité, à côté des familiers d'un ordre inférieur, et ces charges n'étaient pas de vains titres. Le miniaturiste Pierre André était huissier de salle chez le duc d'Orléans. Faire attention à ces sergents d'armes, à ces huissiers à la masse levée repré-
sentes près des rois. Les peintres et les miniaturistes se complaisaient à les reproduire. Ce sont leurs propres portraits ou ceux de leurs camarades, amis et parents.
Raymond du Temple eut deux fils: 1° Charles ou Chariot, filleul de Charles V; '2'' Jean, qui fut architecte comme son père et lui succéda dans les fonctions de maître des œuvres de maçonnerie du roi en 1402.
... Un chapitre important de l'histoire de la sculpture à la fin du xiv'" siècle doit être consacré à l'orfèvrerie, qui, dans bien des cas, n'est pas autre chose que l'application de la sculpture aux matières précieuses.
Nous avons conservé quelques monuments de luxe, des ustensiles de table et des bijoux du xvi'' siècle. Le temps a détruit presque tous ceux du xiv". Mais les inventaires nous révèlent l'existence de monuments véritablement extraordinaires, qui prouvent le deg-ré extrême atteint par la civilisation et par la politesse sous Charles V et sous Charles VL
On constate, dans les inventaires des rois et des grands personnages, l'abus de l'émaillerie qui s'appliquait à tout. Le développement de l'émaillerie à cette époque prouve que l'art en général était au plus haut degré imprégné de réalisme.
On ne peut s'expliquer les descriptions de certains inventaires qu en regardant les œuvres de l'émaillerie du xvi'^ siècle, c'est-à-dire de deux siècles plus tard.
Il est positif qu'en lisant telle description de l'inventaire du duc d'Anjou, on croit voir le bouclier de Charles IX.
Lisez les inventaires de la fin du xiv^ siècle ou des premières années du xv*^ siècle. On n'a pas une idée des raffinements de luxe qui furent alors pratiqués par la société élégante et par l'aristocratie parisienne.
A côté dune cour comme celle de Charles VI, la cour de Louis XII et de François P% cent ans après, paraît être en retard. Lisez. — J'affirme que la lecture des inventaires de Charles V et de Charles VI nous prouve l'existence, à la fin du xiv'^ siècle, dune civilisation, d'une culture artiste au moins égale, sinon supérieure à celle du xvi^ siècle.
Inventaire du duc d'Anjou : n° 101. Un mallart, c'est-à-dire un
COURAJOD. Leçoxs II. 9
130 QUELQUES ARTISTES Dl" TEMPS DE CHARLES V
canard de rivière, d'argent, tout esmaillé et à col vert, et en son bec tient un poisson par la bouche duquel ist eaue et au bout de sa queue est une feuille longue, en laquelle a pertuis, par laquelle entre l'eau dedans le ventre dudit mallart. Et sied ledit mallart sur une fontaine de cristal, enchacée d'argent. Et dessouz ledit cristal a un grant bacin profont et bellont et est ledit bacin ondoïé de vert et d'or à plusieurs herbages et bestes sauvages, et poise en tout MI mars V onces. »
\'oilà une pièce qui annonce les cristaux de roche taillés et montés du xv!** siècle. A sa lecture on se croirait dans la galerie d'Apollon, ou dans les galeries Sauvageot. Bernard Palissy, avec ses rustiques figulines, moulées sur nature, n'est pas plus réaliste.
Voyez aussi l'inventaire de Charles V publié une première fois dans ses parties principales par le marquis Léon de Laborde en 18Ô1, republié par M. Labarte.
Inventaire du duc de Guyenne, publié dans la Revue archéologique par Léopold Pannier.
État des jovaux donnés à la reine Isabelle, lors de son arrivée en Angleterre et réclamés par la France en l'année 1400. Isabelle de Franco, troisième enfant de Charles VI et d'Isabelle de Bavière, née le 9 novembre 1389, avait épousé, le t^"^ novembre 1396, Richard II, roi d'Angleterre, mort en 1399 (Douët d'Arcq, Cho'x de pièces inédites relatives au règne de Charles \'I, publiées pour la Société de l'histoire de France, t. II, p. 273).
Inventaire des joyaux delà couronne, 1418; ibidem, p. 279.
Autre preuve du naturalisme et de la perfection de l'école française fournie par la vue du petit cheval d'or ou du Rôssel d'or d'Altœtting en Bavière. C'est une pièce très probablement dérobée par Isabeau de Bavière au trésor des rois de France et que, par la complicité de son frère, elle fit passer en Allemagne. M. Labarte, Annal, arch., t. 26, pages 204 et suivantes, établit très bien que le Rôssel d'or doit être considéré comme une œuvre française et parisienne et qu'elle fut donnée comme cadeau d'étrenne en 1404, par Isabeau de Bavière à Charles VI, qui y est représenté à genoux devant la Vierge placée sous un dais, ou plutôt sous une tonnelle de feuillage, Pisanello n'avait pas vingt ans à ce moment et, dans sa peinture d'une madone à Vérone, il ne fit que s'inspirer du même
sentiment naturaliste. Cette œuvre n'était pas isolée dans le trésor des rois de France ; à l'aide des inventaires on peut reconstituer l'existence d'autres pièces qui étaient évidemment aussi bien françaises et parisiennes.
En 1401, époque très rapprochée de celle où fut fait le Rôsseld'or, Herman Roussel avait aussi le titre d'orfèvre et valet de chambre du roi (Laborde, Ducs de Bourgogne, t. III, p, 176 et 198).
Jean Mainfroid, de Paris, était, dans les premières années du XV® siècle, orfèvre et valet de chambre du duc de Bourgogne. {Ducs de Bourgogne, I, p. 18, 39), etc. Enfin Hance Croist, également orfèvre à Paris, était en 1404, orfèvre et valet de chambre du duc d'Orléans, frère du roi [Ducs de Bourgogne, III, p. 77-158, 215),
Il y avait à Paris, à la fin du xiv® siècle, une école d'orfèvrerie et d'émaillerie.
« Les sculptures en orémaillé, dit M. Labarte, se faisaient encore usuellement dans les premières années du xv® siècle. Charles VI a constamment habité Paris ; aucune autre ville n'avait une réputation égale à celle de la capitale pour les travaux d'orfèvrerie artistique, et il n'est pas à croire que le roi, au milieu des agitations où il vécut, ait fait exécuter ailleurs que sous ses yeux des pièces qui exigeaient une quantité d'or et d'argent considérable. »
Plusieurs des orfèvres de Charles V devaient exister encore au commencement du xv^ siècle; Hennequin Duvivier, qui avait fait les belles pièces d'orfèvrerie offertes par ce prince à l'empereur Charles IV, lorsqu'il vint à Paris en 1378, était devenu orfèvre et valet de chambre de Charles VI. Il l'était encore en 1386-1387.
J'aurai donc de bonnes raisons de vous dire que de 1360 à 1410, pour l'orfèvrerie comme pour le reste, une véritable Renaissance avait été sur le point de se produire en France, qu'à ce moment il n'y avait pas de pays en Europe qui pût nier la supériorité de la France, ou du moins le degré de culture qu'elle avait atteint dans le sens du naturalisme, qui était le sens du développement suivi alors par l'art.
Il y a des objets semblables au Rossel d'or qui ne figurent pas dans l'inventaire de Charles V, mais qui figurent dans les inventaires de Charles VI (Ms.fr., n° 21446, f° 21).
Une statuette d'or passée depuis en Allemagne et longtemps possédée jusqu'en 1801 par une église d'Ingolstadt.
Le sceptre d'or de Charles V peut être l'œuvre de Hennequin Duvivier ou de Claux de Fribourg-. Le comparer avec la description de l'inventaire de Charles V, n" 3449.
Orfèvres de renom sous Jean II, Charles V et Charles VI : Jean de Montreux, orfèvre du roi Jean; Claux de Fribourg qui fît une statuette d'or de saint Jean pour le duc de Normandie et une superbe croix pour le même prince devenu roi ; Jean de Picquigni, auteur du diadème du duc de Normandie; Robert Retour, orfèvre en la conciergerie de Saint-Paul; Hennequin, chargé de la façon des trois nouvelles couronnes de Charles V ; Henri, orfèvre du duc d'Anjou; Nicolas Giffart, excellent orfèvre de Paris, que Louis, duc d'Orléans, employait le plus volontiers ; Hance Croist, déjà nommé, qui fit pour Valentine une nef en forme de porc-épic en or; Pierre Blondel qui, en 1387, répare le ciboire suspendu devant le grand autel de l'abbaye de Saint-Bertin, et qui, le 19 septembre 1394, reçoit 12 liv, 15 s. t. pour avoir orné, outre le scel d'argent du duc d'Orléans, ce deux fermouers tout d'argent émaillés pour mettre au livre de Boèce » ; Jean de Clebourg qui travailla pour Isabeau ; Jean de Clichi, Gautier du Four et Guillaume Bocy, orfèvres de Paris, qui firent, sur Tordre de l'abbé Guillaume, en 1408, la magnifique châsse de Saint-Germain-des-Prés en forme d'église ogivale.
Inventaire du trésor de Saint-Denis: f" VII'"^ VI, v° « Item, deux images d'angels et une image de femme, d'argent doré, assis sur hault entablement, le hault garny de feuilles entre deux sauvages et devant derrière et par les cotez semez de fleurs de lys de basse taille, et entre les dictes trois images deux autres images l'une de roy et l'autre de royne à genoulx, aussy d'argent doré, garnis sur leurs testes de couronnes semées de fleurs de lys et aussy de basse taille sur champ d'azur et au bout du costé dextre une petite image d'enfant à genoulx, le tout assis sur un entablement à cinq pants sur dix lyons, le tout d'argent autour du dict entablement et esmaulx semez de fleurs de lys d'or et des armes du dauphin, excepté au derrière d'icelluy entablement en lectres plattes d'or à champ d'azur. Ce joyau d'argent fit faire le roy Charles, fils du roy Jean VI. »
« Et y est en or envaisselé garny de pierreries le menton de la benoite Magdelaine et ce don en fit le roi le jour de saint Nicolas
sixième jour de décembre Tan mil trois cens soixante huict auquel jour fut du dict l'oy compère et tint son premier fils sur fonds. »
F° VII'''', II, r°. « Item s'est trouvé es dites armoires un reliquaire servant à porter le saint Cloud aux processions et en icelluy cinq imag"es d'or assises sur un entablement d'argent doré à huit pants. C'est assavoir l'image monseigneur saint Charlemagne, ses armes de l'empire et de France en une losange attachée à sa poictrine, l'image Monsieur saint Louis, tehant icelluy image un entablement d'or assise sur une couronne aussy d'or et pendante au dict entablement deux chaines rectes d'or et au bout d'icelluy deux vis. Au devant du dict image Charlemagne un image de roi à genoux sur un oreiller à cottes d'armes semées de fleurs de lys; mains joinctes lespée et la dague à ses costez. Et devant ledict saint Louis un image de royne aussi à genoulx sur un oreiller, mains joinctes sur la robbe, les armes de Bavière et devant la dicte colonne un image d'enfant à genoulx sur un oreiller, mains joinctes, une teste à manteau semé de fleurs de lis et daulphins. Le tout d'or, l'entablement d'argent doré percé à jour par les costez et garnis de fleurs de lys et de daulphins. Une place vuide d'un daulphin au pied devant, une table d'argent doré aux deux boutz d'icelle esmaillé des armes du roy et de la royne et entre icelles armes escript Charles sixième de son nom roy de France donna ce joyau à l'église Saint-Denis le jour dudict saint l'an M III<-' III"" et le dix-huitième de son règne. »
Nombreuse argenterie des rois de France attestée par les inventaires. Toute la richesse mobilière consistait presque en argenterie. Non seulement cette argenterie était fabriquée en France, dit Emeric David, mais le roi lui-même afl"ectait de s'enorgueillir du mérite de cette fabrication ; une occasion solennelle lui donna lieu de manifester ce sentiment.
En 1378, l'empereur Charles IV étant venu en France accompagné du jeune roi des Romains, son fils, la ville de Paris leur oflrit à l'un et à l'autre de magnifiques présents en orfèvrerie, « moult bien ornée et dorée ». Le roi leur fit présenter des aiguières et une coupe d'or, dont les embellissements en émail représentaient le ciel et les signes du Zodiaque. Parmi ces objets se trouvaient notamment deux grands flacons d'or, où, suivant les termes de l'historien, «. estoit figuré en ymages eslevées (c'est-à-dire en bas-relief) com-
ment saint Jacques monstroit à saint Charles-magne le chemin en Espaigne par revelacion ».
Le duc de Berry, en offrant ces pièces à l'empereur Charles IV, lui dit : « Le roi vous salue et il vous envoie de ses joyaux tels comme à Paris on les fait. »
Ces pièces d'argenterie à figures, étaient l'ouvrage d'un orfèvre nommé aussi Hennequin, Christine de Pisan nous l'a raconté dans le Livre des faits et bonnes mœurs de Charles V.
Cet Hennequin est Hennequin Duvivier, dont il est question dans la préface de l'Inventaire de Charles V, publié par M. Labarte.
J'aurai à revenir sur le chapitre de l'orfèvrerie, mais j'ai dû tout d'abord vous signaler le caractère particulier de l'art enivré de richesse, d'une richesse quelquefois de mauvais goût. Il faut d'abord voir l'or: c'est la note dominante dans la couleur du tableau. Cette note est aveuglante. Il faut que vous en ayez la sensation.
J'espère que quelques principes, quelques caractères généraux se détacheront déjà pour vous de l'enseignement de l'école du Louvre pendant cette première année. Il est entendu désormais que le xiv* siècle mérite d'être étudié et qu'il faut faire remonter jusqu'à lui les origines de l'art de la Renaissance, c'est-à-dire de l'art qui a succédé à l'art du moyen âge. Il est une autre vérité qui doit ressortir de nos études et de nos examens. C'est que l'art du xiv® siècle, dans le Nord de la France, a été essentiellement flamand. Ce point est tellement capital que j'aurai à y revenir longuement. Mais il faut que, dès maintenant, vous ayez une connaissance générale de ce fait. L'étude du style, l'étude des textes nous conduisent toutes deux aux mêmes conclusions. Les œuvres de l'époque sont empreintes au plus haut degré du caractère naturaliste, réaliste et flamand. Les textes nous révèlent que tous les artistes renommés et à la mode avaient vu le jour dans les Flandres. Tous ou presque tous les artistes employés à la cour de Bourgogne étaient flamands. Je vous en parlerai longuement l'année prochaine.