‹ Leçons professées à l'École du LouvreChapitre 15 sur 93 · DEUXIEME ANNEE · texte numérisé non relu

DEUXIEME ANNEE

Les premières leçons furent surtout consacrées à une révision de ce qui avait été dit au cours de la première année. L'auditoire de Courajod s'était notablement accru; il voulait mettre ses auditeurs au courant.

Il disait à la fin de la leçon du 21 décembre 1887 :

Ceux d'entre vous qui m'ont fait l'honneur d'être assidus aux entretiens de l'année dernière trouveront sans doute que je me répète. Mais songez, Messieurs, que, dans un enseignement qui est tout de persuasion et d'enchaînement d'idées, il faut d'abord que je mette sommairement mes nouveaux auditeurs, les absents de l'année dernière, au courant des résultats précédemment acquis. Il faut avant tout que l'auditoire tout entier soit amené au diapason et mis, tant bien que mal, en état de saisir et de comprendre les nouveaux développements de l'art qui feront l'objet du cours de cette année.

C'est le moment de vous annoncer mon programme. Dans les premières réunions nous vous présenterons un tableau l'ensemble de l'art français à la fin du xiv" siècle et sous le règne de Charles VI. Vous y verrez l'éclat de la première Renaissance française et parisienne, jusqu'au jour où elle s'obscurcit pendant les orages de l'anarchie et les malheurs de l'occupation étrangère, au début du XV® siècle. Vous pourrez constater combien la France tient hardiment la tête dans le grand mouvement international de l'art à cette époque. Puis j'interromprai l'histoire de notre sculpture pour vous faire voir le mouvement parallèle de l'art italien pendant le XIV® siècle. J'analyserai devant vous l'œuvre des fondateurs de la Renaissance italienne, pour les forcer à nous avouer tout ce qu'ils ont emprunté à l'art antérieur, à l'art que la France avait si fièrement formulé dès le milieu du siècle précédent. Je vous prouverai

que rintervention de l'art antique dans la grammaire ornementale de la seconde Renaissance générale ne fut qu'un accident et la caractéristique, non de l'ensemble du mouvement, mais seulement d'un épisode. Puis j'étudierai avec vous l'histoire de l'art bourguignon, c'est-à-dire d'un nouvel art français de source flamande qui, après s'être épanoui dans nos provinces de l'Est, couvrit la France de ses monuments. Je pousserai l'histoire de cet art aussi loin que possible dans l'ordre chronologique pendant les leçons de cette année. Mais peut-être ne pourrai-je pas parvenir, avant notre séparation annuelle, à traiter complètement un aussi vaste sujet.

lui tout cas, une idée féconde résultera, je l'espère, de l'exposition des doctrines que je développerai devant vous. La Renaissance n'est pas l'étroite période de l'histoire de l'art qu'on a voulu désigner jusqu'à présent sous ce nom. La Renaissance de l'art moderne a commencé franchement et réellement au xiv* siècle, et la France avec la Flandre ont contribué à ce grand mouvement autant qu'aucune autre nation de l'Europe.

Allez rcAoir dans le corridor du musée de la Renaissance', si vous pouvez la distinguer dans cette cave, la \'ierge dont je vous ai déjà dit quelques mots. Elle appartient bien certainement à la première moitié du xiv'^' siècle, à cause du manteau à la cordelière lâche, à cause de la robe qui ne colle pas sur le buste et dont le corsage l'etombe un peu sur la ceinture. L'enfant Jésus n'est pas nu, c'est là un autre symptôme d'ancienneté.

Remarquez le commencement du véritable naturalisme dans l'expression de la tête. Les yeux restent froids ou, si l'on veut, conservent l'expression conventionnelle qui était déjà à la mode à la fin du xni"^ siècle. La bouche, au contraire, est déjà faite d'après nature. Un modèle réel, bien individuel, incorrect et vulgaire, a posé. Remarquez de plus le caractère et l'expression intime de la composition. L'Enfant Jésus caresse le menton de sa mère d'une main, et joue de l'autre avec un oiseau. Ce sentiment s'est même montré dès le xin*^ siècle. L'expression générale de la tête de la Vierge est indiscutablement naturaliste. On n'y retrouve plus la

1. Cela était dit avant les remaniements et agrandissements du musée de moyen âge, que Courajod ne put réaliser que deux années plus tard.

noblesse de l'allure coutumière à la statuaire du xiii® siècle. Cenest plus exclusivement la femme noble; c'est la mère dans l'abandon de la vie journalière ; c'est la femme un peu vulgaire appartenant même à une classe peu élevée de la société, et qui n'est embellie que par les grâces de la maternité.

J'ai besoin d'insister sur ce phénomène que j'analyse devant vous, parce que c'est la clef de toute une partie de l'art moderne.

Savez-vous à quoi aboutira ce sentiment — bien indiscutablement empreint sur ce marbre — cela aboutira à la sublime, naïve et populaire interprétation du nouveau Testament que nous donneront les écoles flamande et hollandaise. L'âme d'un Rembrandt pourra un jour se développer dans une école qui a eu de pareils débuts. Le Ménage du menuisier. Les Pèlerins d'Emmaûs sont au bout de la voie qu'inaugure l'obscur imagier, auteur de la figure que nous examinons. Sachons-lui gré de ses timides et tâtonnants efforts. Il «tait en train d'affranchir l'art moderne, et l'art moderne existe depuis le jour où l'artiste n'est plus forcé d'employer un langage •convenu et traditionnel pour interpréter la nature et traduire les impressions qu'il en reçoit.

Page 1