TROISIÈME LEÇON
(// Janvier 1888)
L'ART SOUS CHARLES VI
Messieurs,
Après ce que j'ai eu l'honneur de a'ous exposer dans notre précédente réunion, vous ne pouvez plus douter de l'existence à Paris et dans le Nord de la France, pendant la fin du xiv" siècle, d'un état de civilisation très avancé. Il me reste à vous faire connaître quels furent les produits de cette civilisation dans le domaine de la sculpture. C'est une tâche très compliquée et très difficile, pour l'accomplissement de laquelle je réclame toute votre attention, en même temps que je vous demande toute votre indulgence pour la laborieuse démonstration entreprise par moi.
La période que nous étudions est une heure solennelle dans l'histoire de l'art. C'est l'heure où la Renaissance, c'est-à-dire l'art gothique, transformé et rajeuni par le naturalisme, va prendre une physionomie qui restera à peu près celle de l'art moderne.
Commencée sous Charles V, ainsi queje l'ai déjà prouvé, la grande évolution qui transforma définitivement les principes de l'art, continue sous Charles VI. C'est à ce moment que, suivant moi, se manifeste véritablement et d'une manière bien évidente le mouvement en avant de la Renaissance. C'est à ce moment que les principes nouveaux dont elle procède se produisent et s'affirment d'une manière bien caractérisée.
A partir des règnes de Charles V et de Charles VI, la France CouRAjoD. Leçons II. 10
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inspirée par l'école des Flandres inaugure un art nouveau, un art sur lequel l'Europe vivra plus de deux cents ans, un art enfin sur lequel l'Italie, plus heureuse, plus habile et mieux conseillée, saura mettre le sceau définitif, mais dont le brevet d'invention appartient au Nord de l'Europe et que cette contrée avait ouvertement et largement pratiqué quelque temps avant l'Italie.
Il faut que vous ayez des notions précises sur ce que fut la sculpture en France et en Europe pendant le règne de Charles VI : jje vais donc entrer dans de nombreux détails qui pourront être fastidieux, mais qui cependant sont indispensables.
D'abord quelques signes caractéristiques à vous rappeler. — Naturalisme des têtes et des mains. Recherche et, dans une certaine mesure, affectation de la vulgarité. Cependant n'exagérons pas. Je m'adresse à un auditoire intelligent qui interprète ma parole. Je ne puis, à propos de chaque règle, vous signaler les nécessaires exceptions de cette règle.
Il y eut des exceptions et de nombreuses exceptions, même dans le courant le plus fort de l'art naturaliste. Et d'ailleurs ce courant, s'il finit par tout dominer, ne fut pas unique au début.
Il n'en est pas moins indiscutable qu'il |y eut sous les premiers Valois un retour vers la copie directe de la nature. J'ai eu l'occasion de démontrer récemment, dans une conférence faite à l'Union centrale des arts décoratifs, que l'usage de mouler d'après nature fut pratiqué pendant tout le moyen âge et particulièrement pendant la seconde moitié du xiv'' siècle. Vous n'en douterez pas en regardant certains visages de statues. Vous en avez plusieurs spécimens sous les yeux sur cette table.
Le courant naturaliste dont nous avons signalé l'existence sous Charles V continua sous Charles VI. Nous pouvons en fournir plusieurs preuves. Voici le moulage de la tête de la statue de Marie de Bourbon à Saint-Denis, venant de Poissy. C'est une statue en marbre blanc et noir. C'est le portrait dune dominicaine : robe blanche, manteau noir.
Marie de Bourbon, sœur de la reine Jeanne de Bourbon et par conséquent belle-sœur de Charles V, fut nommée, en 1380, prieure du monastère de Poissy, où elle avait reçu le voile en 1351. Après avoir, dit Guilhermy, gouverné les religieuses de cette illustre
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abbaye, avec une sag'esse, une régularité et une douceur admirable, elle mourut le 10 janvier 1402 (nouveau style) et fut inhumée dans le choeur de Téglise conventuelle. Sa statue en marbre blanc et noir s'y voyait encore au siècle dernier, appuyée contre un pilier adroite de la grande grille etaccompagnée de colonnettes de cuivre ainsi que d'autres ornements de même matière. L'épitaphe était en vers français. La figure a seule échappé à la destruction. J'ai fait mouler pour vous la tête de cette statue. Qu'on montre l'ensemble de cette statue à ce qui s'appelle un homme très fort, c'est-à-dire un de ces demi-savants comme il s'en rencontre partout et qui sont toujours prêts à donner leur avis, il répondra que c'est une œuvre médiocre du xvi* ou peut-être du xvn'^ siècle. Il se refusera à la croire plus ancienne, à cause de la vulgarité et du naturalisme. Eh bien ! Il n'en est rien. La statue date, au plus tard, de la première année du xv"^ siècle (1401).
Je puis l'établir. Lenoirdit dans son journal, à la date de lan Vl : N° 925. « Le 28 ventôse reçu du citoyen Tearet, marbrier, à titre d'échange, contre des fragments de marbre, les objets suivants : Une statue en marbre noir et blanc et en pied, de Marie de Bourbon, sœur de Jeanne de Bourbon, femme de Charles Y, provenant de l'abbaye de Poissy », etc.
Dans la dernière édition manuscrite du catalogue du musée des monuments français, on lit : 438. — « Acquisition faite à l'acquéreur du couvent des dominicaines de Poissy. Statue en pied, en marbre noir et blanc, de Marie de Bourbon, sœur de Jeanne de Bourbon, femme de Charles V, abhasse de la susdite abbaye, morte en 1401, » et la planche 71 du Musée des monuments français nous représente la statue telle qu'elle était alors, les deux mains croisées (Elles ont été refaites). Lenoir en parle encore dans les éditions subséquentes de ses catalogues, notamment en 1810 (p. 204). La Marie de Bourbon de l'abbaye de Poissy est dessinée dans Gaignières, cabinet des Estampes. Gaù/nères d'Oxford. Pet réserve f" 31 . Le monument est donc bien parfaitement authentique.
Cette statue, dont la généalogie est déjà si certaine, n'est pas inconnue. On la peut voir à Saint-Denis. Guilhermy l'a décrite; mais elle n'a jamais été citée comme un type de l'art sous Charles Yl, et nous sommes obligés aujourd'hui en quelque sorte de la découvrir.