DU COMMENCEMENT DU XIV« SIÈCLE
Pour bien marciuer dès le principe et faire comprendre à ses élèves le caractère de son enseignement, Courajod consacra son premier entretien à l'examen de quelques moulages de monuments du xiv'^ siècle: têtes des statues tombales de Philippe IV, de Louis le Hutin, de Philippe V, de Robert l'enfant, des apôtres de la Chapelle de Saint-Jacques-aux-Pèlerins, de Catherine de Courthenay etc., etc'- H ne fit remarquer les caractères communs ou divergents et les opposa, pour les définir, à des types de la sculpture du temps de saint Louis.
Il avait jeté sur le papier, pour accompagner ses commentaires critiques, quelques notes comme celles-ci :
Quand vos yeux seront devenus sensibles à l'expression diverse des œuvres d'art ; quand vous percevrez toutes les nuances ; quand vous saurez bien regarder ; quand vous aurez manié les monuments dont nous parlons, je vous communiquerai les documents destinés à éclairer ces monuments.
Ces textes alors ne vous paraîtront pas composés de mots vagues, indéfinis, vides de sens. La lecture ne vous en sera pas fastidieuse. Nous ne nous débattrons pas les uns et les autres dans le domaine froid et désert de l'abstraction. Les mots prendront immédiatement une forme dans votre pensée et s'appliqueront à des objets tangibles qui auront été ou qui seront encore sous vos yeux.
Je ne saurais donc trop vous recommander et je ne saurais trop CornAJori. Leçons. 3
aussi pratiquer devant vous les groupements à priori des œuvres classées tout d'abord à Taide de leurs caractères extérieurs et par l'analyse de leur style. C'est là, à mes yeux, le commencement de la sagesse. Cela doit précéder tous les éclaircissements historiques.
Je vous déclare bien franchement que je ne crois pas à un texte ou du moins que je suppose que l'application d'un texte est erronée quand ce texte ne concorde pas pleinement avec ce que m'enseigne la comparaison raisonnée de certaines séries de monuments. Dans bien des cas, les monuments se suffisent à eux-mêmes pour proclamer leurs origines. Il faut seulement savoir les interroger.
Pour comprendre un objet d'art et même pour lui assigner un rang et une place dans la série des manifestations successives de l'activité humaine, il n'est pas nécessaire de toujours compulser les documents d'archives. Le marbre et la pierre ne sont pas plus muets que le parchemin noirci, et il est temps que l'histoire de l'art soit écrite pour les artistes et par les artistes et non pour le grand public par des collectionneurs de bouts de papier. Examinez donc, d'abord et avant tout, les (cuvres. Apprenez à voir.
Question de la matière. — Toutes les statues du xni" siècle sont en pierre. Les plus belles en pierre de liais — liais cliquart — piei're de Vernon et de Saint-Gloud, — Pour les tombeaux, dans le nord de la France, à la fin du xni^ siècle, apparut le marbre — ou u albâtre » des inventaires. Un des premiers exemples à citer et à coup sûr le plus important, est celui de Philippe III (Philippe le Hardi) sculpté en marbre. Le marbre est employé aussi pour Philippe IV le Bel, pour Louis X le Ilutin, Philippe V le Long et Charles IV.
Autre signe particulier - — uniformité dans la composition et monotonie. De l'uniformité de la composition des statues funéraires, de leur ressemblance entre elles il y a une conclusion à tirer : ces monuments provenaient de certains ateliers de sculpteurs et d'une même industrie spéciale.
Cette conclusion inévitable est confirmée par les documents. Il y avait des tomhiei's, c'est-à-dire des artistes qui se chargeaient de faire des statues pour les cimetières de la noblesse ; à cette époque, les cimetières, c'étaient les églises.
Nombreuses statues d'hommes exécutées pour des tombeaux à
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Saint-Denis. Gliarles comte de \'alois, mort en 1325 [Monogr. de Saint-Denis, p. 259); Charles comte d'iiltampes, mort en 1336 [Monogr. de Saint-Denis^ p. 272-273); Robert d'Artois, mort en 1318, statue exécutée avant 1320 [Monogr., p. 253), par Pépin de Huy, et venant des Gordeliers ; I^ouis de France, comte d'Evreux, mort en 1311, venant des Jacobins; prétendu Hugues de Châtillon, XIV'' siècle. Identité absolue avec Louis de France.
A défaut de style, le costume.
Costume des hommes à cette époque : Bliaut ou surcot par dessus la cotte de mailles ; capuchon de mailles rabattu sur les épaules; brassard lacé au poignet, très serré ; jambes couvertes par des plaques de fer appelées plates ; souliers de mailles.
Nombreuses statues de femmes : Blanche de Champagne, statue exécutée à Limoges en cuivre fondu et battu, dans les premières années du xiv*^ siècle, en 1306 environ (Musée du Louvre). (Les œuvres en bronze ou en cuivre étaient nombreuses au moyen âge. Les églises en étaient remplies comme celle de Braisne). — Marguerite d'Artois, femme de Louis de France, comte d'Évreux, morte en 1311 (Basilique de Saint-Denis). Faire attention que les statues de femmes représentées sur les tombeaux qui leur sont communs avec leurs maris doivent être ordinairement datées de la même époque que la statue du mari. Ce fut la coutume constante de tout le moyen âge et même de la Renaissance. Catherine de Médicis, près de trente ans avant sa mort, se fit représenter morte à côté de Henri IL — Prétendue Marie dAvesnes, en réalité femme inconnue, vêtue àlamodede 1310, marbre (Musée du Louvre). — Blanche de France, fille de saint Louis, morte en 1320, marbre (Basilique de Saint- Denis). — Clémence de Hongrie, femme de Louis X, morte en 1323, mais sans certitude absolue dans Tattribution au point de vue du nom, avec toute certitude au point de vue de la date approximative, marbre; Jeanne de Flandre, femme d'Enguerrand l\, sire de Coucy à Saint-Martin-de-Laon, commmencement du xiv^ siècle, marbre (moulage au Trocadéro). Princesse inconnue, supposée être Blanche de Bretagne, marbre (Basilique de Saint-Denis, moulage n° 223 du musée du Trocadéro). Jeanne d'iu'reux, femme de Charles IV, marbre. (Saint-Denis). Jeanne d'Évreux mourut quarante-trois ans après son mari.
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Costume des femmes : coiirure. résille et petits sacs ou bourses contenant les cheveux; par dessus la résille venaient le voile, la guimpe, la mentonnière, etc. Surcot ou bliaut à larges manches, ou robe de dessus à manches courtes. Le bliaut ou robe de dessus laisse apparaître les manches de la robe de dessous. Cette robe de dessous a de très nombreux boutons au bas des manches; grand manteau retenu sur les épaules par une cordelière.
La plupart du temps les personnages n'étaient pas représentés avec les rides dun âge avancé, mais dans toute la grâce de la jeunesse (surtout au xiii'' siècle). Il ne faut donc pas demander à une figure sculptée sur un tombeau, surtout à une ligure de femme, de représenter la personne morte à lâge quelle avait au moment de son décès.
Nous nous sommes fait une idée, d'après des œuvres classées, de l'état de l'art pendant les vingt-cinq premières années du xn*" siècle ' .
lùudions maintenant la vie de quelques-uns de leurs auteurs. Grâce à de récents travaux d'histoire, les documents font moins défaut qu'on ne pourrait le supposer.
Un des artistes les plus renommés de l'époque fut certainement Jean Pépin de Huy ou de Witt (Huy, village près de Liège), dont le nom indique l'origine et qui est l'auteur de la statue de Robert l'Enfant, déposée à Saint-Denis, et moulée au Trocadéro. Il s'intitulait « Tombier et bourgeois de Paris ».
En 1311, Mahaut d'Artois lui commande l'exécution dune tombe pour son mari Othon, comte de Bourgogne. Il reçoit en mai et juin jusqu'à 161) livres « pour cause de une tombe de marbre qu'il doit faire pour le cors Mgr de Bourgogne ». (V. Mahaut comtesse d'Artois et de 6ot;r^of/7je par Jules-Marie Richard, Paris, 1887, 8", p. 312 et suiv.) Par marché passé l'année suivante entre la comtesse et le sculpteur, celui-ci devait faire « un ymage d'un chevalier armé, un escu, une espée, unes bracieres, entour ledite ymage, un lyon sous
1. Courajod avait fait passer sous les yeux de ses élèves et coninienlc rapidenienf des photojiraphies du Clirisl ii])i),ir;iissiinl ,'i la Madeleine. pro\cnant de Sainl-Denis, d'une partie delà clôture du cliœur de Notre-Dame, des fijjrures de saintes de Mantes, de la Vierfie de Maisuncelles, du portail des libraires de llouen, etc...
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les piez duclit ymage, et deus anyelos ans deus espaules, qui tendront.les mains à un orillier qui sera sous le cliief dudit ymage, et lettres tout enlour la tombe devant dite ». Cette statue tombale devait être l'aile u dalbàtre blanc, bon et lin » et payée 140 livres parisis.
« Sur les côtés de cette tombe, supportant la table de marbre où était couchée limage du comte Othon, Jean de Iluy et un autre imag-ier, Jean de Brequessent, qui travaillait à Hesdin en 1299, sculptèrent des arcades etdes personnages, peut-être des pleurants, dont la description n'est pas parvenue; tous les deux donnèrent quittance de 6i livres reçues le 21 décembre 1313 « pour les arches et les ymages dalbastre de la tombe Monsgr de Bourgogne ». Un autre sculpteur Pierre Boie était aussi employé à ces travaux.
« Quand les sculpteurs eurent terminé leur œuvre, la tombe fut confiée aux peintres. Evrart d'Orléans passe un marché avec Jean de Rouen « pour peindre les ymages de la sépulture de la tombe monseigneur de Bourgogne que Diex absoille » moyennant une somme de 8 livres parisis qui fut payée le 25 novembre 1314, Le 4 février 1315 il donne quittance, de 8 livres parisis pour la doreure de la ditetombe. »
(.<■ Ainsi sculptée et peinte, la toml^e était prête à être expédiée à Tabbaye de Cherlieu où le corps du comte Othon reposait dans la chapelle de la Trinité qu'il y avait fondée. Un marché fut passé avec Gobin de Bonin, Jeannin de Vierlis et Girardol Dare pour le transport de la tombe de Paris à Cherlieu, au prix de 100 livres petits tournois, dont une partie ne devait être payée qu'après le transport elfectué dans de bonnes conditions (25 avril 1315).
u En 1315, Jean de Iluy reçoit 32 livres pour la façon d'une petite tombe de marbi-e pour « Jehan, jadis lils madame que Dieu absoille qui gist à Pouligni ». Cette tombe fut peinte, au prix de 20 sous, par Jean de Rouen, puis emballée dans une huche, en une toile bourrée de coton et transportée au mois de novembre en l'église des Dominicains de Poligny où reposaient les restes du petit Jean, mort au berceau.
u Deux ans après, l'autre lils de la comtesse d'Artois, Robert, était inhumé en l'église des Cordeliers de Paris. »
Un marché qui n'a pas été retrouvé fut passé avec Jean de Iluy
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qui dut fournir une tombe pour le prix de 440 livides. C'est ce qui résulte d'une mention de paiement publiée par M. Richard, [loc. laud.^ p. 316).
Ce tombeau, terminé le 9 décembre 1320, date de la dernière quittance, était entouré d'une armature en fer portant des vergettes destinées à soutenir un ciel et quatres courtines que l'on y disposa au mois d'octobre 1320, et le 11 février 1326 Jean de Was, serrurier, demeurant à Paris, rue Saint-Martin, s'obligea à faire u un treilleiz de fer sur la tumbe de feu Robert d'Artois, fiuz de la dite dame, assise aux frères Meneurs à Paris d'autele façon, d'autele euvre et aussi bon et souffîsant comme le treilleiz assis sur la tumbe madame Blanche d'Espaigne assise au dit lieu ».
De ces treillis, qui ont disparu en France et dont on ne retrouve que les traces de scellement dans les murs, il reste quelques exemples en Allemagne : collatéral droit du chœur de Cologne, chœur de Ratisbonne, etc..
La peinture a disparu sous des lavages successifs et on ne peut plus distinguer les châteaux qui chargeaient les pendants du lambel sur l'écusson de Robert d'Artois. Ils devaient être peints ou du moins dorés sur le fond peint et comme ils étaient trop petits de proportions, ils n'ont pas été sculptés sous la dorure.
Jean Pépin de Huy avait encore exécuté, pour la comtesse d'Artois, de nombreux ouvrages. En 1312, dit M. Richard, elle lui achète au prix de 8 livres « une ymage de alehastre ». Le 25 septembre 1322, il reçoit de la comtesse 6 livres parisis pour un dossier d'alhastre noir fait pour le monastère de Sainte-Claire, près Saint-Omer, La même année, il sculpta, au prix de 30. livres « deux ijmages (falhasfre qui furent portées en Artois ». En 1326, il fait pour les Religieuses delà Thieulloye « une ymage d'alhastre » que Pierre de Bruxelles orne de peinture. Enfin, en 1329, il taille encore pour la comtesse « une ymaige de Notre-Dame et une de saint Jacques, doussier et trépier de alebastre, le tout couvert de peinture, au prix de 77 livres que Mahaut envoie aux frères Prêcheurs de Saint-Omer et une ymage de Notre-Dame d'Alebastre, etc.
Jean Pépin de Huy, dont la clientèle aristocratique était des plus brillantes, exécuta encore, à la date du 20 novembre 1326,
ainsi que nous l'apprennent les Archives de l'Art français (t. V, p. 331), le tombeau de Marguerite de Bourbon pour l'église des Jacobins de Paris. Dans le contrat passé au sujet de cette commande, l'artiste est encore qualifié de tomhier et bourgeois de Paris. Remarquons toujours que Marguerite était femme d'un comte de Flandre et que ce point de fait concourt à prouver l'origine flamande du sculpteur choisi pour élever la sépulture de cette princesse aux Jacobins.
On a en outre quelques renseignements sur Jean Pépin de Huy. 11 avait « rang dans la bourgeoisie, nous dit M. Richard, et sa famille tenait une place honorable dans l'industrie parisienne. Il avait pour beau-frère Raoul-le-Ghapelier, tisserand et bourgeois de Paris, demeurant au Ghamp-aux-Bretons ; celui-ci, dans un acte de 1312, lui sert de caution avec Yves le retondeur, domicilié en la Pelleterie et Jean de Mitteri, chasublier, demeurant en Tirechape, ses parents ou ses amis. Les deux sceaux dont il se sert successivement portent les outils de son métier : le premier, un maillet dans une étoile; le second, un buste de face, couronné entre des oulils ; équerre, compas, maillet, ciseau ».
QUATRIÈM1-. LEÇON