LES VILLES NEUVES
Messieurs,
Dans la précédente réunion, j'ai esquissé la biographie de quelques-uns des sculpteurs du Nord de la France pendant le premier quart du xiv'' siècle. J'ai particulièrement insisté sur la vie et les œuvres de l'un d'enti'e eux, Jean Pépin d'Huy, d'origine flamande, comme la plupart des artistes que j'ai eu occasion de citer. J'appelle de nouveau votre attention sur ce point de fait. Quelques-uns des sculpteurs les plus en renom du commencement du xiv'^' siècle, tout bourgeois de Paris qu'ils sont devenus, n'en ont pas moins vu le jour dans les Flandres ou dans les provinces limitrophes des Flandres, comme l'Artois et le Ilainaut. La nationalité des coryphées de l'art parisien est très importante à établir, car elle servira à vous expliquer plus lard l'évolution de plus en plus sensible opérée en ce moment par notre Ecole française. Les archives nous avaient déjà beaucoup appris à cet égard. Mais aucune conclusion générale n'avait été tirée des renseigne-
Ji I, ART IH" MIDI
menls fournis par elles quoique ces renseignenieuts concordassent pleinement avec la marche «générale des faits et avec les tendances révélées par lexamen des monuments contemporains. J'insiste donc sur cette conclusion. L'art flamand prend petit à petit droit de cité dans Paris et dans l'Ile de France. Je m'en remets aux découvertes ultérieures de textes du soin de placer plus en évidence cette démonstration.
L'intuition des vérités historiques peut devancer de beaucoup leur démonstration complète. Nous en savons déjà assez pour pouvoir défier les archives de venir nous démentir. Je suis même convaincu qu'il aura sufTi de mettre en relief cette simple vérité pour lui attirer des partisans. J'attends donc avec confiance de l'avenir l'exhumation de pièces nouvelles et la découverte de preuves plus convaincantes encore. Les causes gagnées ne manquent jamais de défenseurs.
Depuis que je vous ai fait part de certaines opinions sur les influences ethnographiques subies par l'art au xn*" siècle, de nouveau\ documents sont venus se joindre aux anciens pour confirmer la thèse exposée devant vous. Vous n'avez pas oublié la belle statue de Philippe III le Hardi dont je vous ai montré une photographie el dont l'original est à Saint-Denis. Je vous ai dit que cette statue — un véritable chef-d'ceuvre — était la première statue funéraire des Rois de France qui fût en marbre et qu'elle était également la première qui nous donnât un portrait. Je n'en savais pas plus long à son égard et je a'Ous ai seulement invité à la regarder comme le point de départ de la série des effigies royales des derniers princes de la famille de Saint-Louis, dont je a-ous ai montré des moulages. Eh bien! grâce à la découverte d'un érudit, M. Bernard Prost, la question a fait un pas depuis notre seconde levon. La statue de Philippe le Hardi fut exécutée postérieurement à 1298 et elle était posée, appareillée à Sainl-Denis avant 1307. Un texte formel ne permet pas d'en douter. Je laisserai au [savant qui a retrouvé le nom des deux auteurs de la figure de Philippe le Hardi le plaisir de le publier pour la première fois dans la (iazelle des Beaux- Ar la. ^^\di\?, je veux dès aujourd'hui faire honneur
1. Voir Gazette des Beaux-Arts, tome xxxv. p. 322, et xxxvi, p. 2.35.
L ART DU Mini
à la coniniunicalion que j'ai reçue en vous annonçant que l'un de ces sculpteurs est artésien.
Conclusion : Donc non seulement clans les premières années du xix'' siècle, mais même dans les dernières du xni*' les artistes du Nord étaient en vogue à Paris, — ils y exécutaient des chefsd'œuvre, et ces chefs-d'œuvre, qui déjà avaient, comme je vous l'ai dit, le caractère de portraits, étaient encore conçus dans le style général de l'art du xni" siècle.
Au tableau de l'état de l'art dans le Nord de la France, j 'ai voulu opposer ensuite un autre tableau de l'état de l'art dans le Midi ; et afin de n'avoir pas à revenir sur le groupe des ouvrages du Midi, j'ai dépassé un peu, dans ce second tableau, les limites de temps que j'avais respectées dans le premier. Je vous ai dit que l'esprit général du grand art français de la sculpture me paraissait s'être mieux conservé dans le Midi que dans le Nord, loin de l'intïuencc directrice et envahissante de Paris. J'ai commencé à vous montrer ce que fut cet art à Bordeaux, à Limoges et à Toulouse. Je vous ai expliqué le puissant aliment que l'art du Nord, transplanté à la fin du xni'" siècle au sud de la Loire, avait trouvé dans les provinces méridionales. Je vous ai parlé des papes français du XIV'' siècle, de leurs familles, de leurs créatures qui, originaires de la Guienne, du Limousin, du Languedoc et de l'Auvergne, développèrent dans ces provinces un grand mouvement d'art dont le caractère est à déterminer. Nous y avons constaté et nous y constatons aujourd'hui beaucoup de liberté et une véritable grandeur dans la conception du travail, — de la naïveté et quelquefois de la lourdeur et même de la grossièreté ou tout au moins de la dureté dans l'exécution.
L'étude d'une partie du milieu social où cet art eut l'occasion de se produire, étude à laquelle nous allons nous livrer bientôt, vous expliquera la nature de ses tendances et manifestera à vos yeux les traits caractéristique que j'ai cru reconnaître en lui. Comme je vous l'ai démontré déjà mercredi dernier, l'art du Midi de la France mérite bien pourtant d'être étudié pendant la période qui nous occupe. Nulle part on ne remua chez nous, à cette époque, autant de pierres, autant de moellons, autant de briques que dans le Midi. Les constructions militaires notamment trouvèrent à s'y développer d'une excellente manière, et l'architecture fournit alors
56 i/art nr midi
la sculplure de nombreuses occasions de se dislinj^'^uer. Reprenons le cours de notre examen dans quelques-uns des principaux centres du Midi.
Arrivons à Carcassonne. Le ch(i?ur deSaint-Nazaire est, au point de vue de l'architecture, le monument le plus exquis du xiv"" siècle. Autour du chœur contre les piliers, sculptures du xiv'' siècle, grandes figures conçues dans le sentiment du xni''. Pas trop de mièvrerie dans lexécution. Le grand soufïle persiste encore. Dans le clKt-ur, statue en marbre dun évèque (xiv'' siècle) sans petitesse ni recherche dans l'exécution. Dans une chapelle, à gauche de la nef, on voit une autre statue d'évêque, c'est celle de Pierre de Roquefort mort en 13"21. Pierre de Roquefort fit rebâtir le chœur de l'église et deux chapelles voisines du transept. Cette statue est debout sous un dais figuré sur le mur. Elle date de I3"25. Elle est gravée dans \'iollet- Ic-Duc. Diction, d'nrchi lecture, t. IX. Les deux figures de diacres qui l'accompagnent sont un peu plus petites que nature. Les statues de Saint-Pierre et de Saint-Paul, voisines de celles-ci, sont empreintes du même style. C'est bien encore là l'art dii xui'" siècle prolongé : c'est le xiii'' siècle qui se survit à lui-même. On y remarque le même esprit, la même expression générale.
Carcassonne, ville basse : belles églises du xiv'' siècle à une seule nef très large et assez basse, sous les vocables de saint Michel et saint Vincent.
Le style du xiv'' siècle, dans le Midi, aux environs de Toulouse est un style très pratique et d'un joli effet, sans le caractère grandiose et le cachet mystérieux de nos églises du Nord pendant la période précédente. Les églises de Saint-Michel et de Saint-\'incent de Carcassonne, celle du Taur à Toulouse, peuvent servir à caractériser le XIV'' siècle dans ses plans de petites églises.
C'est petit de proportion, mais non pas d'exécution. Les profils n'en sont pas pauvres, maigres ou tranchants comme les lames de rasoir. Nulle part l'affaiblissement ne se fait sentir; une sculpture grasse et ample accompagne bien ces constructions où tout est encore assez sincère et assez franc. L'art ne trahit pas une inspiration factice et en quelque sorte convenue, imposée par un certain milieu ambiant. Laissez-moi employer des termes un peu familiers, mais bien expressifs. C'est encore de l'art de plein air, tandis que
l'art du midi 57
dans le Nord, avec ses rafTiuemeiiLs d'exécution, Tari lend à devenir un art de serre chaude, un art d'atelier
Pendant que nous sommes à Garcassonne, je ne puis pas me dispenser de traiter une grosse question qui se dresse devant nous et que les conditions affectées dans la construction de cette ville m'amènent naturellement à vous exposer. On ne peut pas isoler un art du milieu politique et social dans lequel il est né. C'est une idée générale que j'aurais bien des fois à vous exprimer. Je vous ai assez facilement explicjué le caractère de l'art parisien du Nord de la France en vous montrant ce qu'était Paris au xiv" siècle et comment s'y étaient formées certaines mœurs publiques résultant de l'organisation politique. Je vous ai déjà signalé l'influence que les Papes français, tous issus de nos provinces méridionales, avaient dû et pu avoir sur le développement de l'art dans ces mêmes provinces. Je crois devoir vous signaler maintenant une autre source très importante d'influences directrices. C'est l'existence de très nombreux et très actifs chantiers ouverts à la fin du xiii" siècle et au commencement du xiv'' dans toutes nos provinces méridionales par les besoins nouveaux et les exigences inattendues d'un mouvement politique et social fortement prononcé.
Les communes se sont constituées depuis longtemps dans le Midi comme dans le Nord. Presque partout elles ont débuté par une période de violence et, là comme ailleurs, la liberté, l'émancipation politique ont dû être revendiquées souvent à main armée. Mais, à la fin du xiii'' siècle, le mouvement communal, entrant dans une phase nouvelle de son histoire, affecte, dans le Midi, une forme toute particulière et se manifeste, pour une part très notable, sous des dehors tout à fait spéciaux. La constitution des communes encouragée par la royauté a cessé d'être un épouvantait pour la noblesse. L'affranchissement est devenu une chose courante et est entré dans les mœurs. Bien plus, le mouvement communal finit par être exploité comme une source de revenu par les seigneurs euxmêmes. En effet, les seigneurs qui n'ont pu lutter victorieusement contre les idées nouvelles se sont résignés à transiger avec elles. Ils cherchent à s'indemniser de l'autorité perdue par des compensations pécuniaires. Ce ne sont plus les manants, ce sont les seigneurs qui se font promoteurs de communes, (^réerde fond en comble une communauté d'habitants, cest là un moven tout trouvé de mettre en
58 l'art du midi
valeur d'immenses espaces de terrains qui ne rapportent pas, ou qui, étant données les conditions économiques de l'époque, ne rapportent que très peu. C'était pour la noblesse et en général pour la propriété foncière le meilleur système à employer, pour exploiter de vastes possessions territoriales. Les seigneurs propriétaires vendent donc ce dont ils ne peuvent tirer un parti utile par eux-mêmes et, du même coup, ils secréentdes contribuables, des sujets qui s'abonnent à un certain système de libertés et d'avantages municipaux. C'est ainsi que toute une clientèle de pensionnaires ou de fermiers se trouve acquise par la noblesse et par l'église, par l'église surtout qui est presque partout la grande propriétaire foncière.
Mais ce sont là des questions de droit, d'économie politique et d'histoire pure, sur lesquelles, je n'ai pas, comme vous le comprendrez, le temps d'insister. Je dois seulement appuyer sur un fait, sur le mode de recrutement de ces communes nouvelles. On peut facilement penser que ces villes, ces communes subitement ouvertes au milieu de déserts incultes ou de forêts impénétrables, ne se peuplèrent pas immédiatement de grands seigneurs de race, de gens nobles, enrichis et parvenus, surtout à une époque où tout est fief héréditaire et où l'homme appartient indissolublement au sol comme l'arbre ou la maison. Ceux qui connaissent l'histoire du moyen âge savent bien que, dans une société constituée comme celle d'alors, on ne changeait son domicile légal que quand on ne possédait rienou qu'on étaitproscrit. Les communautés d'habitants créées parles seigneurs à la fin du xiii'' siècle et au commencement du xiv'" siècle furent donc des asiles ouverts à tout venant, aux proscrits, aux fugitifs, je dirai même aux voleurs et aux assassins. Je n'exagère rien. Mais « honni soit qui mal y pense ». La ville la plus illustre du monde, Rome, n'avait pas eu dans l'antiquité d'autre origine. Je n'exagère rien, du reste, je le répète, je suis en état de vous prouver que dans plusieurs de ces asiles du moyen âge, le crime était tarifé au rabais, sur le taux général et contemporain de la justice. Quelques chartes de fondation disent : Le meurtre qui vaut partout 60 sous d'amende non coûtera que iO flans la ville que nous fondons. .Avis aux amateurs. Quoiqu'il en soit, il résulte simplement du fait du recrutement de cette population composée uniquement de petites gens, qu'un vaste courant démocratique fut créé en France, au
l'art du mtdi 59
XIV'' siècle, tout parliculièremenl dans le Midi où les villes nouvelles furent très nombreuses. Un n'agite pas impunément ainsi de profondes passions politiques sans qu'il en résulte nécessairement des conséquences de diverses natures. C'est là une grosse question d'histoire générale qu'on a eu tort de ne pas étudier davantage, mais qu'en ce qui nous concerne nous nous garderons bien de négliger. L'art du xiv"" siècle dans le Midi, nous vous l'avions déjà fait pressentir, a subi d'incontestables influences démocratiques. Nous allons vous le prouver. Ce n'était pas par goût qu'on vivait au moyen âge dans des rues tortueuses, étroites, fangeuses et mal nivelées. Les lois d'expropriation pour cause d'utilité publique n'existaient pas. Dans une ville, les générations d'habitants nées pendant la période gothique héritaient d'une situation antérieure qu'il leur était impossible de changer. ^Liis les hommes du moyen âge, quand ils bâtissaient une ville neuve, savaient parfaitement en dessiner un plan raisonné, la garnir de remparts réguliers, d'édifices publics, y réserver des places avec des portiques, y conduire des aqueducs et V élever des fontaines, etc. Un grand nombre de villes neuves ou de bastides du Midi datent de la fin du xin" siècle. Mais leurs murailles d'enceintes et leurs édifices ne remontent guère qu'au xiv'' siècle. \'oilà le premier témoignage de l'existence d'un art spécial au Midi et d'un art tout démocratique.
Liste des villes neuves : Sainte-Foy, Mazères, Saint-Osbert près de Bazas, Sauveterre (plusieurs), Saint-Gaudens (Tarn), Montpazier (1284), Beaumont (1272), Milières, La I^inde, Castillonès, Villeneuve-sur-le-Lot(1260), Libourne(1270), Marmande, Aigues-mortes, \'illefranche-de-Bouergue, Montflanquin, Valence, Puy-Guilhem, La Sauvetat, Villeréal-en-Agenais, Villefranche-de-Belves, Domme, Montségur, Belin, Cadillac, Créon dans les environs de Bordeaux, Saint-Bome de Tarn, etc..
La ville actuelle de Carcassonne, ville basse, peut servir de type pour démontrer la structure des villes neuves. Le plan de la ville est très curieux ainsi que celui de toutes les villes similaires. On y remarque des fontaines publiques : irrigation des rues bien entendue et permanente, mouvements de terrains et orientation combinés, nivellement préalalable du sol, églises et monuments à des places déterminées sur le même arc par exemple, portails en
60 i/aRT Dr MIDI
ligne avec perspectives ménagées, absides en ligne avec perspective de même. La Place aux herbes coupée par aucune rue est un remarquable square du \iii'' siècle ou du \iv'' siècle; la Grand'rue ouverte entre les deuv églit-es placées aux deux extrémités ; les Halles donnant sur la Grand'rue, mais non coupées par elle...
Il faut arriver à Carcassonne de midi à '2 heures au cœur de Tété pour comprendre que l'orientation de cette ville est une chose savante. Les villes neuves sont habitables en tout temps. Largeur des rues supérieure à celle des vieilles rues d'anciennes villes. Les divisions primitives, originales se retrouvent à Carcassonne dansles dimensions actuelles des maisons. Ces maisons ont toutes une laçade égale sur la rue. Les villes neuves sont les villes de la démocratie par excellence. L'histoire de l'art tient aux côtés les plus intimes de l'humanité.Profonde expression de l'esprit démocratique que la ville neuve! Agglomération de petits bourgeois, de modestes artisans, sans luxe inutile ; réalisation d'une sorte de phalanstère. Toutes les maisons ont eu à l'origine des dimensions égales. Partout se fait sentir une soif d'égalité. — ■ La ville basse de Carcassonne est charmante, fraîche, épanouie, peu monumentale, mais égalitaire.
Pardonnez-moi, Messieurs, cette longue digression sur l'édilité au moyen âge. Elle était cependant nécessaire. Je ne traiterai jamais d'ailleurs de l'histoire politique que pour éclairer l'histoire de l'art. J'ai cru qu'il était bon que vous connaissiez à fond le milieu dans lequel s'épanouissait, au sud de la Loire, l'art du xiv^ siècle. Mais j'ai hâte de revenir à nos sculpteurs. Si nous les connaissons maintenant comme citoyens, nous allons les apprécier comme artistes.
Le chœur de Narbonne est une (cuvre prodigieuse qui fait voir que là le siècle était encore capable d'idées grandioses et tout à fait monumentales Tombeau de l'archevêque Pierre de la Jugée, mort à Pise le 26 novembre 11^76, mais qui paraît avoir commandé, de son vivant, son monument funéraire, 11 est placé entre deux des piliers du chœur de la cathédrale de Narbonne (côté méridional). Ce tombeau a été publié par ^'iollet-le-Duc (Diclion. irarchileclure, t.ix, p. 59, fig. '24). La statue et le bas-relief ont été transportés au Musée de Toulouse. Ce tombeau de la cathédrale de Narbonne, bien que mutilé de la façon la plus sauvage, est encore un véritable bijou, conservant ses peintures d'un goiit charmant et des statuettes d'un
lA\RT DU MIDI 61
excellent style. Ainsi que quelques autres qui existent encore dans la cathédrale de Narbonne,*il formait clôture du chœur. I.a même disposition se voyait à Limoges et aussi à Amiens.
11 existe, dans la cathédrale de Narbonne, une statue de la \^ierge, plus grande que nature, de marbre tendre et laiteux ou d'albâtre oriental, datant du xiv'' siècle. C'est un véritable chel'-d'uîuvre, a dit \'iollet-le-Duc. Le xi\'' siècle du Midi s'y montre avec toutes ses qualités. (Cependant elle uest ni photographiée ni moulée. L'exécution en est très bonne et pourrait rivaliser avec l'exécution de l'art du Nord.
.Au Musée, une ligure de femme du xiv'' siècle, assez large de faire. La tête est encore conçue dans le style courant du xiii'' siècle.
A Rode/, dans la cathédrale, on voit dans les chapelles du chccur de bonnes statues d'évèques couchés sur leurs tombeaux et datant du XIV'' siècle. Ces sculptures restent nobles et les tètes pleines d'idéal. Seuls les plis accusent l'époque exacte de leur confection et cependant sans exagération. D'esprit général c'est encore la sculpture du XIII'' siècle avec son grand caractère impersonnel et une partie de son idéalisme.
A Rodez, également dans la cathédrale, \'ierge du xiv'' siècle encore peinte et dorée.
Les tombeaux du xiv'' siècle, dont je vous ai montré, dans la dernière leçon, de nombreux spécimens et dont je vous ai lu plusieurs descriptions, étaient généralement ainsi composés : le mort sculpté en marbre blanc et couché repose sur une dalle ordinairement de marbre noir — au moins depuis l'exécution du tombeau d'Isabelle d'Aragon, femme de Philippe le Hardi (à Saint-Denis). L'usage durera jusqu'au XVI'' siècle. .Vux pieds du mort, si c'est un homme, on voit un petit lion; un chien ou des chiens pour les femmes. Audessus de la tète du mort était placé un dais ou petit tabernacle. Deux anges tiennent quelquefois de leurs mains les deux coins de l'oreiller sur lequel la tète du gisant est appuyée. Autour du socle ou du sarcophage de marbre noir ou de marbre de couleur, des statuettes sont distribuées et contenues dans des niches séparées par des colonnettes. Cette forme de tombeau dura pendant tout le XIV® siècle. Elle était en pleine vigueur vers 1350. C'est ainsi qu'était composé le tombeau de Louis de Nevers, comte de
6"2 l'art dt midi
Flandre, tué à la bataille de Grécy en 13i(3. Le tombeau a disparu de l'église Saint-Donat de Bruges. Mais une précise description a survécu.
Concurremment avec cette forme de sculpture, on vit apparaître, vers 1330 ou 1335, un autre modèle de tombeau. C'est la forme du Culafiilque de pierre formant un édicule à côté et au-dessous de la statue gisante. Un des plus beaux exemples connus était celui qui surmontait, à Saint-Denis, la dépouille mortelle de Charles, comte d'.Artois, mort en 1336. Je vous en ai montré la statue à Taide du dessin publié par Guilhermy. L'édicule qui la dominait avait été dessiné par Gaignières au xvii'" siècle et a été reconstitué grapliiquement par Mollet-le-Duc, dans son Dictionnaire il architecture. Cet édicule ou un édicule semblable avait été également recueilli par Lenoir et utilisé par lui pour la décoration du tombeau de Charles V. Il a été gravé par Percier pour le grand ouvrage d'Alexandre Lenoir sur le Musée des Monuments français. Cette forme pompeuse du tombeau à catafalque a été largement et fort heureusement pratiquée dans le Midi : à Limoges, à Saint-Nazaire de Carcassonne, à Narbonne, à la Chaise-Dieu, et surtout à Avignon aux tombeaux des Papes. Dans la construction des tombeaux, le style des Papes, à Avignon, n'eut rien d'italien. C'est l'école des tombeaux à édicules ou à catafalques décorés de riches pilastres tous ornés d'arcatures à mille facettes, couverts de nombreuses statuettes.
La sculpture à Avignon au xn*" siècle, même celle qui a été exécutée pour les papes est bien moins fine qu'à Bordeaux; elle est inférieure à celle de Limoges, de Carcassonne et de Narbonne.
Cathédrale Notre-Dame des Doms. Tombeau de Jean XXII (1334 environ!. Il va sansdirequelastatuedu pape est moderne, datant tout au plus de la fin du siècle dernier où même du commencement de celuici. Mais l'édicule ou le catafalque du tombeau de Jean XXII dépouillé de ses statues et malgré de nombreuses restaurations est ancien'. Si l'architecture en est assez belle, l'exécution de l'ornement sculpté est fort lourde. C'est bien inférieur à tout ce qu'on peut voir non seulement dans le Nord, mais encore et surtout dans le Midi. L'œuvre n'a de valeur que par la largeur de la composition, sans petitesse d'exécution. Le tombeau de Jean XXII est un monu-
i/art nr midi 63
ment capital clans la série des tombeaux à catafalques. La l'orme s'en est maintenue en AUemag-ne jusqu'au commencement du xyi" siècle. Le tombeau de saint Sebald par Peter \'ischer en est la dernière expression.
Au musée Galvet, statue d'Urbain \' en albâtre, sculpture puissante, mais lourde. D'après l^'meric David, le tombeau d'Urbain V était un monument à catafalque.
Ces tombes à catafalques, le Midi est presque seul à nous en montrer actuellement. Mais je ne crois pas que ce soit une invention du Midi ; car de ces tombes avec dais fixes de pierre ou de bois, on en voyait autrefois à Royaumont, aux abbayes de Saint- Denis, de Long-pont, d'Eu, de Braisne, de Saint-Seine, de Poissy, aux Jacobins de Paris, aux Célestins de Paris. Il y en avait également à Amiens, ;à Rouen, Sens.
D'après AL Maurice Faucon {Les Arls à lu cour (rAri'gnnn, Mélanges irarchêoloçfie et dhisloire de l Ecole de Rome, 1882, p. 101), le tombeau de Jean XXII aurait été exécuté de 1331 à 1345 et serait l'ceuvre d'un artiste du Nord, nommé Jean de Paris. J'avoue que je ne reconnais guère dans cette brutale sculpture la main délicate et ralHnée d'un artiste parisien. Il faudrait bien regarder s"il n'y a pas eu substitution dun tombeau à un autre. Les documents d'histoire sont d'un emploi très dangei'eux quand ils ne concordent pas pleinement avec les renseignements fournis directement par les œuvres d'art. Cependant je ne nie rien, ne sachant pas dans quelle mesure a été employé le talent de Jean de Paris.
Tombeau de Clément VI à la Chaise-Dieu. — ■ J'avoue que je ne le connais pas et comme de notables restaurations ont été entreprises à la Chaise-Dieu, je crois qu'on ne doit procéder au sujet de ce monument qu'avec la plus grande précaution. C'était un tombeau du style papal, à la mode dans le Midi depuis Jean XXII. D'après M. Maurice Faucon, Constriicdon de l église de lu Chaise-Dieu^ pages i;} et 44, ce monument serait l'œuvre de trois artistes du nom de Pierre Roye, Jean de Sauholis (de Saignon) et Jean David ; il aurait été commencé en 1346, terminé en 1351.
En résumé, Messieurs, dans les deux arts contemporains, mais légèrement dillerents, dans l'art du Nord et dans celui du Midi dont j'ai développé le mouvement parallèle, dfux tendances principales