TROISIÈME ANNÉE
DEUXIEME LEÇON ' 26 Décembre JS8S
Messieurs,
Vous devez avoir, en ce qui concerne ses tendances, des notions assez complètes sur ce qu'était l'art flamand en Flandre pendant le cours du xiv'' siècle. Cet art, comme je vous Tai montré, n'a été pratiqué nulle part plus brillamment qu'à Paris ; il y a été particulièrement aimé et protégé par les rois de France aussi bien que par les grands amateurs de l'aristocratie française ; et, son histoire étant inséparable de l'histoire de l'art français, vous connaissez déjà cette histoire par l'étude même de l'art français pendant un siècle. Le temps me manque d'ailleurs pour revenir en ce moment sur le xiv" siècle de l'art flamand. Nous ne traiterons dans la suite que le détail de cet art après l'année 1400.
Reste cependant la question des origines, que je n'ai pas traitée devant vous. L'art flamand est-il sorti, comme on l'a dit, de l'art
1. La leçon d'ouverture (19 décembre 1888) du cours d,e cette année, fut reprise presque intégralement dans un article publié en 1889 par la Gazette des Beaux-Arts, 3'' pér. II, 460, 620; 111,74, et parut en tirage à part : De la pari de la France du Nord dans VOEuvre de la Renaissance. Comme on y retrouve, presque toujours sous la même forme, des fragments des leçons 13, 16, 18 et 19 du cours de l'année précédente, il nous a paru que nous pouvions nous dispenser de la reproduire ici.
CouHAJon. Leçons II. IP
allemand et en particulier de l'école de Cologne? Je ne le crois pas. Je partage absolument, à ce sujet, Topinion de M. le chanoine Dehaisnes et je vous renvoie aux pages qu'il a consacrées à cette question dans l'introduction de son livre. L'art flamand avait un caractère très spécial, très personnel avant l'apparition et avant l'épanouissement de l'école de Cologne. Il avait encore le même caractère personnel après la disparition de cette école, qu'il finit même par influencer et par absorber dans une certaine mesure. Voyez d'innombrables tableaux du musée de Cologne et de la Pinacothèque de Munich, catalogués : Kôlnische Meister iinter den Einfliïssen Xiederlàndische Schule. Alt Kolnischer Meister unter den Einfïûssen Niederlàndische Schule. Je vous cite textuellement les étiquettes.
Ce sont les Allemands eux-mêmes qui, avec une conscience scientifique à laquelle il faut rendre hommage et avec leurs musées historiques si intelligemment classés, ont mis les premiers en évidence la souveraine et irrésistible propagande de l'art flamand. Qu'importe si quelques livres allemands, inspirés par un trop vif patriotisme, ont, au début, exagéré la portée de l'atelier rhénan. Les musées allemands ouverts à tous les arts et à toutes les doctrines se sont chargés de rectifier l'opinion.
Tout compte fait, Cologne, à la dernière heure, a plus reçu de la Flandre qu'elle ne lui avait donné au début du mouvement général d'émancipation.
L'école de Cologne, — branche intéressante de la production artistique de l'Europe au xiv'' siècle pendant cette période que j'ai qualifiée d'internationale, — l'école de Cologne se développe parallèlement à celle de la Flandre en versant précisément dans le sens opposé. L'école de Cologne fut le boulevard, la Bastille du mysticisme gothique, au moment de la transformation de l'art, tandis que la Flandre était le champion le plus audacieux du naturalisme. Cela est incontestable. Les deux écoles se connurent et se pénétrèrent réciproquement, mais la vitalité de l'école flamande, sa sève débordante et sa vigueur étouffèrent rapidement les germes de l'école voisine.
Elle eut une certaine importance, cependant, cette école de Cologne, la rivale moins heureuse de l'école flamande. Elle eut sa
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part dhonneur dans la grande transformation de l'art pendant le xiv^ siècle. Je vous ai montré que, de concert avec Técole flamande et devenue Talliée de celle-ci pour l'exportation des doctrines du Nord, elle pénétra l'école italienne. Je vous ai montré des contacts évidents et matériels entre l'Italie et Cologne, notamment à propos de Ghiberti et de Pisanello. Tout cela a été patiemment et longuement expliqué l'année dernière. Il faut accepter maintenant mes sèches observations. Vous avez trouvé un reflet et un écho de l'art des bords du Rhin dans quelques œuvres des fondateurs de la Renaissance italienne.
Mais revenons à l'art des Flandres. L'école des frères Van Eyck et de leurs prédécesseurs, les artistes du duché de Limbourg et de la vallée de la Meuse et l'école de Glaux Sluter sont transplantées hors de la Flandre. Cette école flamande collective exerça en Europe dans l'histoire de lart pendant près de cent ans un empire incontesté, une suprématie véritablement tyrannique. Un seul pays, après avoir tout d'abord subi l'influence et reçu l'impulsion de la Flandre, lui résista victorieusement. Ce fut l'Italie, grâce à l'appui que celle-ci trouva dans l'art antique. Mais il faudra reconnaître que tout d'abord c'est l'art de la Flandre ou de la France du Nord qui mit en branle l'art européen. Donc l'art flamand, qu'on l'aime ou qu'on ne l'aime pas, tient une place énorme dans l'histoire de la civilisation.
Je vous ai déjà montré que, si l'Italie fut réfractaire à la contagion définitive de l'art flamand , elle n'en avait pas moins été tout d'abord inoculée par lui ou par un principe analogue à celui de l'art flamand. La preuve de ceci a été produite surabondamment devant vous l'année dernière pour toute l'époque antérieure aux vingt-cinq premières années du xv" siècle. Ghiberti, Donatello, Jacopo délia Quercia. Il nous reste à prouver notre dire pour le milieu et la fin du xv'" siècle.
Partisans persévérants d'une idée vraiment d'un autre âge, comment expliquerez-vous donc le culte persistant rendu par l'Italie à l'art flamand, par cette Italie dans toute sa gloire et au plus brillant moment de la floraison de ses arts nationaux?
Comment justifierez-vous, chez les Mécènes italiens et les pro moteurs même de la Benaissance classique, l'avidité pour le tableaux flamands?
Preuves : Tableau de Nicolas Froment, Ufïizi, n° 744 ; tableau de Hugo van der Goes à Santa-Maria Nuova ; les Memling des Offices à Florence, etc., etc.
Il faut remarquer les nombreuses peintures flamandes conservées à Venise au commencement du xvi"" siècle, notamment dans la collection du cardinal Grimani {Anonyme de Morelh\ p. 76).
Nombreux tableaux à Naples et tableaux ayant fait école Au
xv"^" siècle, les Italiens ne niaient pas leurs communications avec l'art de Flandre et proclamaient tout au contraire le nom de leurs initiateurs.
Comment expliquerez-vous Fimmense renommée des peintres franco-flamands dans la péninsule, quand un Jean Fouquet allait peindre à Rome le portrait d'un pape (Eugène IV), quand Roger Van der Weyden accomplissait son voyage triomphal de 1450, quand des Italiens venaient se mettre à l'école des Flamands comme Antonello de Messine, et quand Vasari lui-même, un siècle après ces événements, constatait la fascination exercée, pendant la plus belle période de lart italien, par l'art flamand, à un moment où il était lui-même déjà surpassé ?
Que direz-vous de l'établissement à Urbin d'un artiste du Nord et de l'influence d'un Juste de Gand qui se fait sentir jusque sur la jeunesse de Raphaël? Qu'allèguerez-vouj- pour justifier les expressions vraiment gothiques de toute l'école ombrienne ?
Tout cela se justifie si l'on pense que le branle a été donné au mouvement italien, comme à tous les autres mouvements, par le réveil prématuré de la Flandre. Ce long hommage du xv" siècle italien envers l'art des Flandres, à un moment où cet art tombe déjà en décadence et où l'art italien, son jeune et heureux rival, n'a rien à envier à personne, c'est le vieil écho du respect instinctif de tout élève pour le maître et pour l'initiateur.
Comment n'a-t-on pas vu qu'il n'y a point dualité dans le mouvement des deux principaux courants de la Renaissance, le courant flamand et le courant italien, mais au contraire succession ? Le courant italien n"a pas été le plus précoce des deux. Il s'est modifié profondément par la communication des germes antiques, c'est vrai. Mais il était sorti des mêmes origines qne l'art flamand el il n'a fail cju alisorber le premier sans l'avoir déterminé.
L'idée d'après laquelle le mouvement de la Renaissance n'existe que depuis la communication définitive du st^le antique, à l'art moderne et depuis l'entrée en scène de l'Italie, n'est pas seulement une idée fausse dictée par la pédagogie classique ; elle n'est pas seulement en désaccord flagrant avec les faits, tels que nous les avons exposés et que nous les exposerons par l'étude des œuvres des fondateurs du prétendu style exclusif de la Renaissance italienne, elle est encore démentie par le témoignage purement historique des Italiens qui pensaient déjà au xv'' siècle comme il est temps qu'au xix"^ siècle on commence à penser, après s'être débarrassés des mensonges dictés par le vieux dogme credo quia... latinum.
Les premiers chroniqueurs ou les premiers historiens qui aient parlé des artistes flamands sont précisément des Italiens ^ . Cyriaque d'Ancône, mort en 1457, a cité les noms des deux peintres flamands Jean de Bruges et Roger de Bruges, à propos d'un tableau de Roger qu'il avait vu chez Lionel d'Esté, le 8 juillet 1449. Il fait l'éloge de l'œuvre et de l'auteur, en insistant sur le côté naturaliste de l'art flamand ; ce qui prouve bien que c'était à ce caractère spécial que les Italiens, en disciples respectueux, rendaient alors le plus grand hommage.
Bartolommeo Fazio, mort en 1457, à la même date que Cyriaque d'Ancône, a laissé un recueil de notices sur les hommes célèbres de son temps [Liber de viris illiisfrihus), rédigé de 1454 à 1455. Parmi les biographies d'artistes, on en trouve deux consacrées à Jean Van Eyck et à Rogier Van der Weyden, que Fazio qualifie l'un et l'autre de lépithète de GaUicus. Fazio en parle en connaissance de cause, d'après la vue d'œuvres qu'il décrit et qu'il avait pu contempler à Naples à la cour d'Alphonse P"" d'Aragon. Il déclare — en 1455, notons-le bien, — que Jean V^an Eyck dont il admirait les tableaux et qui était mort depuis quinze ans à peine, est regardé par les Italiens comme le plus grand peintre du siècle : « Joannesfiallicus nostri saeculi picforum princeps judicatus est. »
Quant à Roger Van der Weyden, dont il connaît et apprécie le
1. Voyez les Anciens peintres flamands, leur vie el leurs œuvres, par Crowe et Gavalcasellc. Traduction, t. I, p. i7 et 48 et complément du t. II, p. ca.wyi.
•29i IIKFIMTION DU MOT ! LE STYLE FLAMAND
talent d'après des peintures examinées et citées par lui, il n'en l'ait guère moins de cas ; il le traite de fameux et il nous raconte la sympathie qu'inspirait au maître flamand, voyageant en 1450 en Italie, l'œuvre peinte de Gentile da Fabriano, sympathie dont les ana-logies du style de Gentile avec son propre style nous donnent facilement l'explication ^
Antonio Averulino, dit Filarete, dans son Traité cf architecture dédié en 1464 à Pierre de Médicis, parle de Giovanni da Bruggia et de Maestro Ruggieri, et signale leurs travaux de peinture à l'huile, comme étant les plus considérables de ceux qu'on ait obtenus par ce procédé.
L'influence de l'école flamande sur l'école italienne, comme sur toutes les autres écoles de l'Europe, de la fin du xiv'' siècle et du commencement duxv'', était une vérité reconnue en plein xvi*" siècle, et elle a été proclamée par Lambert Lombart, le correspondant de Vasari en Flandre, quand, à la date du 27 avril 1565, il écrivait à l'auteur des Vite : «Mi ricordo aver visto in Italia le cose fatte al tempo di 1400, moite dispiacevoli al occhio per non esser ne secche ne tampoco grasse, ne di bella maniera, et purmi (perdonate mi s'io erro) l'opère delli maestri che furono tra il Giotto e Donatello riescono goffe et cosi ghenè in paesi nostri et pertutta la Germania da quel tempo lin a maestro Rogiero e Joan di Bruggia, ch'aperse li occhi alli coloriti etc. "- »
Mais les quatre ou cinq auteurs italiens qui ont parlé au XV'" siècle de la peinture flamande n'ont pas raconté tout ce qu'ils savaient. On pourrait même s'étonner que Giovanni Santi, dans sa Chronique rimée, n'ait rien dit de Juste de Gand, qui séjourna plusieurs années à Urbin et qui y exécuta en 1474 une (cuvre capitale, le Christ donnant la communion aux Apôtres^ commandée par une confrérie d'Urbin, et d'autres peintures qui ne furent pas sans influence sur l'école ombrienne et même sur son fils, le jeune Raphaël. « Il résulte de l'ensemble des textes de Cyriaque d'Ancône, de Fazio, de Filarete et de Santi », a pu dire .Alexandre PincharU « qu'en Italie, au xv»" siècle, la réputation des deux grands
1. Les Anciens peintres flamands, etc. Annotations d".\. Pinchart, t. Il,
p. CLXXIX à CLXXXU.