L'ESPRIT DE L'ART ROURGLIGNON
lîSSIEURS
Je voudrais préluder aujourd'hui à Thisloire d'une branche particulière de l'art flamand ou de l'art franco-flamand. Mais j'ai horreur, Messieurs, de vous parler dune chose avant que vous ne l'ayez vue et touchée. Je ne veux pas mettre en branle vos imaginations avant de vous avoir soumis l'objet et le sujet sur lequel elles doivent travailler.
Je vais donc tout d'abord essayer de donner l'impression générale de l'art bourguignon. Je vais tâcher, à l'aide d'images, de fixeç dans les yeux de mes auditeurs le sentiment général des lignes, l'esprit d'ensemble de cet art qui a laissé une empreinte si profonde sur l'art français, qui, dans une certaine mesure, a été pendant près d'un siècle, concurremment avec l'art flamand, l'art unique de la France, et s'est infiltré à un tel point dans son économie intellectuelle qu'il fait encore actuellement partie, pour une large part, de notfe tempérament national.
On a beau le chasser et le persécuter, ce caractère qui est devenu un instinct intermittent de notre école depuis la grande inoculation du xiv'' siècle, on a beau le chasser, il revient toujours. On a beau transplanter loin du sol natal les rejetons du vieux tronc décapité depuis deux siècles par une folle pédagogie, de temps en
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temps, de place en place, des fruits apparaissent semblables aux fruits antérieurs, et ces fruits qui narg-uent les cultures factices, les grell'es frauduleuses, les substitutions criminelles dans la légitime généalogie du génie national, ces fruits, dis-je, sont là pour prouver que certains éléments qu'on a voulu proscrire dans l'art français
sont heureusement indestructibles Qu'a produit, après deux cents
ans, l'émigration, je n'ai pas dit la déportation annuelle en Italie de l'élite de nos jeunes artistes ? Elle a retardé la découverte et la mise en honneur de notre art national. Voilà tout ! Mais elle n'a pas tué dans la masse l'instinct originel. Qu"est-il résulté de l'attentat de Louis David consommé à la fin du dernier siècle sur la vie et sur la santé de l'art français, dont il avait vidé les veines pour les remplir du sang appauvri et corrompu de la décadence romaine ? Une maladie terrible qui a duré près de trente ans, mais à laquelle le tempérament de notre école a résisté.
Il n'est pas plus facile de triompher du tempérament d'une école d'art que de la nationalité d'un peuple. Ce sont des essences et des âmes et qui échappent aux gouvernements humains. Le vieil art français, dans l'acception collective de ce mot, n'était donc pas mort quand la grande émancipation historique de ce siècle lui permit de relever la tête et de s'affirmer. Votre tâche consiste maintenant à lui restituer tous les titres qu'il possède à notre respect. Ce n'est pas un des moindres titres à mettre en honneur que de retracer l'histoire de l'école de la sculpture bourguignonne. , Nous voici arrivés aux vingt premières années du xv* siècle, c'est dire que nous touchons à une des périodes les plus douloureuses de notre histoire. Le roi de France est fou, la plus grande anarchie règne en France, l'aristocratie se dispute le pouvoir, le sol français est envahi, Paris est devenu anglais.
Le grand art international du xiv" siècle, tel qu'il était sorti des ateliers royaux parisiens, tous ou presque tous franco-flamands, cet art de Beauneveu, de Jean de Liège, l'art que représentent plus particulièrement les tapisseries de Nicolas Bataille d'après un carton de Jean de Bruges, l'art que représentent le parement d'autel de Narbonne, les vitraux de Bourges, les sculptures de la Ferté-Milon, la figurine de la Chaise-Dieu et les peintures de Broederlam, etc., l'art des draperies amples et souples, l'art qui marie le grandiose au