‹ Leçons professées à l'École du LouvreChapitre 56 sur 93 · PENETRATION DE L'ART FRANÇAIS PAR L'ART FLAMAND · texte numérisé non relu

PENETRATION DE L'ART FRANÇAIS PAR L'ART FLAMAND

Messieurs,

Je pourrais peut-être me contenter de tout ce que je vous ai dit déjà en vous affirmant que l'art français avait été profondément pénétré par l'art flamand pendant la durée du xv® siècle. Mais cela ne me suffit pas. Je serais honteux qu'on pût venir chercher ici une formule scientifique pour la répéter sans la comprendre. Je veux que mes théories s'imposent à vos esprits par le raisonnement et non pas par la mémoire. Je souhaite que mes convictions deviennent les vôtres; mais je désire que la conversion soit absolument spontanée. Les croyances librement consenties sont les seules durables et les seules respectables

Ce qui, au xv'' siècle, sépare l'art flamand de l'art français n'est qu'une question de plus ou de moins, n'est qu'une nuance. Le principe g-énérateur et dominateur, c'est le principe de l'art flamand. L'art français, à vrai dire, n'est presque qu'une branche de l'art universel international, art que la Flandre personnifie et résume de la manière la plus complète jusqu'au moment où l'Italie, soumise d'abord comme les autres nations à l'art franco-flamand universel, entre en scène et subjugue à son tour tout le monde à l'aide des

406 PÉNIÎTRATION DE l'aRT FRANÇAIS PAR LART FLAMAND

mêmes moyens de propagande (l'estampe, le moulage, la plaquette, Texportation des produits industriels). Toujours les mêmes instruments mis en œuvre par diverses forces... Les peintures du xv^ siècle nous apprennent beaucoup à cet égard. Je connais de braves gens qui, ne trouvant pas d'anciens tableaux français dans nos musées tels qu'ils ont été formés en France, sous l'inspiration du goût public routinier, se sont imaginés qu'il n'y avait pas de peinture française avant le xvu'' siècle. Cette opinion est absurde. 11 est facile de répondre par des faits. La F'rance, malgré ses accès de vandalisme périodique, possède encore des peintures murales en assez grand nombre. J'ai cité aussi des vitraux bourguignons qui nous édifient sur le mouvement de l'art. Pour être rares, les peintures françaises du xv" siècle ne sont pas introuvables, et leur caractère est bien celui de l'école flamande... Pardonnez-moi de m'aventurer sur un terrain qui n'est pas de mon domaine propre. Mais, pour faire mes preuves, je ne peux pas séparer l'histoire de la peinture de l'histoire de la sculpture.

Je cite au hasard quelques ex?mples. Le tableau, le triptyque de la Bésurreclion de Lazare du musée des Offices à Florence, exécuté par Nicolas Froment en 1461 (voyez la Gazette des Beaux-Arts, 2'" période, t. XXXI, p. 324) a été peint par un artiste français qui travaillait en Provence pour le compte du roi René d'Anjou et qui s'appelait Nicolas P'roment, C'est M. Paul Mantz qui a démontré ce fait avec infiniment de critique. Le style de cette peinture est tout à fait réaliste et brutal et paraît tellement flamand, et flamand avec tant d'exagération, que, jusqu'à la découverte de M. Paul Mantz, on avait catalogué à Florence le triptyque de la Résurrection de Lazare comme émanant d'un artiste allemand. Vous pouvez voir les anciens catalogues. Le Buisson ardent de l'ancienne égl:se cathédrale de Saint-Sauveur d'Aix en Provence est du même artiste, Nicolas Froment ; on le sait par les comptes et ce tableau date de 1475 (Il est gravé dans les œuvres du roi René de M. de Quatrebarbes). Revers du Buisson arc/en f ; statues peintes. La plupart des retables sculptés ont des volets peints. Exemples au musée de Madrid.

Peintures de la chapelle de Jacques Cœur à Bourges, au plafond de la chapelle. — Peintures murales dans l'église de Dijon. — Pour

PENKTRATION DE l'aRT 1-'RANÇ\IS PAR i/aRT FF-AMAM) 407

le commencement du siècle, peintures murales du Jugement dernier dans la crvpte de Tég^lise de Verdun. — Tableau du Louvre attribué sans preuves à Jehan Perréal dit Jean de Paris, gravé dans la Gazette des Beaux-Arts, t. XXXI, 2^ période, p. 329, avec un article de M. Paul Mantz. Le style flamand des plis est indiscutable. Le caractère flamand de l'œuvre n'a pas échappé à M. Mantz.

Retable d'Ambierle. La peinture en est flamande.

Portraits des duc et duchesse de Bourbon du triptyque de Moulins. Le triptyque de Moulins tout entier. Photographies par Braun dans les portraits nationaux de 1878. Le caractère flamand constaté par Paul Mantz (1501-1503).

Partout on retrouve le principe initiateur de l'art flamand. Les grands peintres, les Fouquet, les Bourdichon, les Perréal sont empreints du caractère flamand. Quant aux peintres médiocres et aux artistes obscurs et locaux, ils copient, eux, des patrons, des modèles, des sculptures en bois et des estampes qui viennent de Flandre,

L'estampe est une curieuse invention dont on n'avait pas prévu les conséquences au xv*" siècle, mais dont aujourd'hui nous devrions bien savoir apprécier les effets historiques. Inventer leslampe, c'était s'assurer pour un long- espace de temps la suprématie des arts en Europe. Ceux qui l'ont découverte ne se doutaient pas, sans doute, de ce résultat; mais la conséquence ne s'en est pas moins rigoureusement déduite. L'écho de l'estampe et de l'imagerie populaire dans Fart européen : voilà un beau travail qui n'a jamais été entrepris parce qu'on ne sait pas grand'chose de l'histoire de l'art du xve siècle et de ses origines flamandes. Les principes de l'art flamand ont été colportés de toutes parts par l'estampe, comme aujourd'hui la mode anglo-française est colportée aux quatre coins du monde par les journaux de mode. C'est bien à tort qu'on a voulu interroger l'histoire de la gravure en bois uniquement pour se renseigner sur les origines de l'imprimerie. La matière est bien plus féconde qu'on ne le croit. Les recherches dirigées dans ce sens ont eu un but trop étroit jusqu'à présent. Ces recherches, largement étendues, sont destinées à nous apprendre beaucoup sur la marche de l'histoire de l'art.

Plongeons-nous dans le milieu historique que nous étudions. La

Page 1