‹ Leçons professées à l'École du LouvreChapitre 58 sur 93 · L'ART SOUS CHARLES VII ET LOUIS XI · texte numérisé non relu

L'ART SOUS CHARLES VII ET LOUIS XI

Nous en sommes restés, clans notre dernier entretien, à l'énumération des sculpteurs du rè^ne de Charles Ml et des œuvres à date certaine. Je vous parlais, en dernier lieu, de Philippe de Foncières et de Guillaume Jasse qui tirent des figures de Charles VI et de Charles VII pour décorer le Louvre entre les années 1436 et 1461. Les figures ont disparu. Mais je nomme leurs auteurs pour les personnes qui aiment la statistique et qui la confondent avec l'histoire de l'art. Je vous ai cité ensuite les sculpteurs et les fondeurs en France, qui deviennent plus nombreux et plus actifs et qui se séparent ou se confondent plus ou moins avec les dinandiers et avec les orfèvres.

Vous verrez sous Louis XI, en France tout comme en Italie, la grande sculpture de bronze pratiquée plus ou moins isolément par des orfèvi^es et par des orfèvres parisiens. Je vous en montrerai un exemple illustre.

Je vous ai parlé du tombeau en bronze d'Arnaud de Guilhem seigneur de Barbazan, autrefois à Saint-Denis, aujourd'hui disparu; d'Adrien Lempereur, maître fondeur en cuivre à Paris en 1459 ; du monument élevé en 1457 sur le pont d'Orléans à la mémoire de Jeanne d'Arc. Tout notre bronze français a péri. L'œuvre de bronze française fut cependant considérable. Ne l'oubliez pas, l'image de cet art s'est au moins conservée dans plusieurs cas.

Comme sculpture à date à peu près certaine, je vous citerai le

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saint Jean-BapUsle du jubé de l'église Saint-Lazare d'Autun, dont VOUS avez vu une projection lumineuse. Ce jubé d'Autun fut élevé vers 1460. A ce propos rappelez-vous toutes les sculptures datées d'une époque antérieure à I4(il que j'ai déjà énumérées, je ne puis pas revenir sur la série de nos œuvres bourguignonnes : elles continuent pendant tout le règne de Charles VII à brocher sur le tout. Reprenez dans vos notes ce que je vous ai dit des sculpteurs de l'école de Bourgogne.

Comme peinture à date fixe et comme point de repère, n'oubliez par le tableau datant de 1461 et représentant la Résurrection de Lazare, signé d'un artiste français, Nicolas Froment.

Je continue Ténumération des monuments : Une dame de la famille de Bueil, têle moulée, avec une grande coiffure, 1443 ou 1450 à 1470.

La petite tête de femme, peinte dans le tableau du musée du Louvre, gravée dans VHistoire du Costume de Jules Quicherat.

Comme peinture du règne de Charles VII ne pas oublier le célèbre tableau représentant la famille des Lîrsins exposé au musée du Louvre. Il provient de Notre-Dame et il est passé par le musée des monuments français.

Sous Charles MI le siège de la monarchie est déplacé. Paris perd son titre de capitale. Charles VII n'est longtemps que le roi de Bourges. Le centre du pays et du gouvernement national est le Berry et la Touraine. Ces deux provinces sont entièrement soumises à l'art bourguignon. L'art bourguignon est alors l'art officiel. L'hôtel de Jacques Cœur, vous l'avez vu, relève de cet art, qui se manifeste aussi à la porte de la sacristie, construction due à l'argentier du roi et marquée de ses armoiries ou de celles de sa famille.

Berrij et Touraine. — Certaines époques ont un cadre géographique spécial. Loches et Chinon sont des villes types du xv*^ siècle à l'époque de Charles \\\. Le château de Loches en grande partie, le château de Chinon tout entier, nous montrent le caractère de l'art de ce règne, malgré l'état de ruine où ils se trouvent. Bourges posséderait en bien plus grand nombre des monuments du règne de Charles VII et de Louis XI sans le grand incendie de 1487 qui ravagea plusieurs quartiers de la ville (Voir sur le xv® siècle en Berry La statistique du département du Cher, de M. Buhot de Kersers).

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Sous Charles VII et sous Louis XI, le mouvement de construction féodale s'accentua en Berry et en Touraine. Ces rois recrutèrent de nombreux serviteurs dans la petite noblesse du Berry. Ces services furent sans doute libéralement payés et il en résulta un enrichissement de ces deux provinces. De là une grande ardeur à bâtir, de 1430 à 1480, sur les rives de la Loire et dans les limites du Berry.

La Touraine était prédestinée à être le foyer, le berceau d'une école importante, qui a été l'école franco ou burgondo-italienne de la Renaissance. Mais avant de passer à lart italien elle fut profondément franco-flamande et bourguignonne. En effet, depuis Charles VII, devant l'invasion anglaise, la Royauté s'était repliée sur la Loire. Le Nord est abandonné. La Royauté privée de Paris et des provinces du Nord-Est n'a plus de contacts politiques immédiats avec les Flandres qu'à travers la Bourgogne. A un moment donné la Loire est en quelque sorte la frontière septentrionale de la France. Le centre de gravité est redescendu vers le Sud. Charles VII vit à Chinon, à Bourges et à Loches. Louis XI vit à Plessis-lès-Tours.

Conséquence : développement de l'art du xv^ siècle dans le Berry et surtout dans le bassin de la Loire. Les environs de Tours, de Saumur, de Loches, de Thouars, sont remplis de monuments du xv^ siècle datant des règnes de Charles VII et de Louis XI. Tout l'art y est franco-flamand ou même quelquefois flamand pur. La ville de Chinon est à citer comme une ville type. Le site du château de Chinon est absolument enchanteur. Il faut avoir vu la position de ce château et la perspective dont on y jouit pour comprendre le paysage du xv® siècle, pour connaître la nature dont Fouquet, Poyet, Bourdichon et les autres miniaturistes ce sont inspirés. C'est beaucoup plus beau que le paysage de la vallée la Loire. C'est verdoyant de prairies avec un horizon de forêts. La Vienne s'y voit d'enfilade, comme certains fleuves dans les paysages de Jean Van Eyck et des artistes de son école. La positionde Chinon, comme celle de Loches, explique le paysage historique du xve siècle.

Il y a eu de tout temps du paysage historique, du paysage composé arbitrairement, même chçz les plus exquis et chez les plus sincères des naturalistes flamands.

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Quel livre à faire que celui qui traiterait de l'influence de la géographie sur l'art du paysage !

Rappelez-vous les noms des Mécènes berrichons et tourangeaux: Maître Etienne Chevalier et Jacques Cœur.

Je ne parle pas de Tours en ce moment. Le grand succès de Tours arrive surtout à la lin du xv*^ siècle avec l'école de Michel Colombe et avec la colonie italienne.

Je ne puis pas parler encore avec détail de la première influence exercée sur l'art français, dès le règne de Charles VU, par la Renaissance classique italienne. La démonstration de cette influence et de la lente infiltration des éléments d'art italien sera l'objet de nos entretiens de l'année prochaine. Je dirai seulement quelques mots de Jean Fouquet, le peintre de la \'ierge d'Anvers, représentée sous les traits d'Agnès Sorel, le peintre d'Ktienne Chevalier et de Charles VIL Je parlerai seulement en ce moment du caractère franco-flamand de l'œuvre de cet artiste, tel qu'il est apprécié aujourd'hui.

Fouquet a subi comme les autres l'influence de l'art flamand. Fouquet a l'air d'un flamand dans ses miniatures, tant l'art français au xv" siècle était flamand. Dans les Evancfiles illustrés de Curmery deuxième partie, numéro 341 : Vierge assise et allaitant l'enfant Jésus ^ du livre d'Heures d'Etienne Chevalier, on voit la porte d'une église gothique, avec des statues dans le style de l'école flamande. — .Plis admirables au bas de la robe à comparer avec notre sculpture, la vierge de la collection Timbal. On voit dans l'œuvre de Fouquet des plis devenus flamands à la manière de Xan Eyck, Nous ne parlerons que l'an prochain des architectures copiées en Italie.

La première œuvre de sculpture de date certaine à aous signaler sous le règne de Louis XI est le tombeau de Charles MI et de Marie d'Anjou.

J'ai retrouvé à Saint-Denis et rapporté au Louvre, en 1881, dans les salles où vous les avez vus dernièrement, deux fragments importants du tombeau de Charles \ll. Originairement, les statues de Charles \ II et de la reine Marie d'Anjou, en marbre^ dites en albâtre, étaient posées sur une dalle de marbre noir. Le pourtour du sarcophage était, dit-on, enrichi de petites statues en marbre

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blanc. Voyez Histoire de Charles lY/ publiée par Godefroy, édition in-folio, p. 322 et 722. \ oyez aussi Dom Félibien, Histoire de lahhaye de Saint-Denis, p. 556, qui s'exprime ainsi, en décrivant la chapelle de saint Jean-Baptiste, fondée par Charles V. « Entre les tombeaux de Charles V et de Charles VI est celuy de Charles ^'II et de la reine Marie d'Anjou, son épouse. Leur tombeau est de marbre noir comme les deux autres, mais plus élevé. Les figures du roy et de la reine sont d'albâtre. » Le tombeau de Charles VII et de Marie d'Anjou, fut brisé en 1793. Quelques morceaux seulement purent être recueillis et sauvés. « Le reste de la statue, dit Lenoir, en parlant du buste de Charles Wl, a été brisé par les malveillans. » Ce fragment entra au musée des Petits-Augustins, le 14 brumaire, an IV. Voyez le Journal publié par moi. Lenoir n'avait pu conserver que le haut de la figure et il en forma le buste que l'on voit aujourd'hui. La même amputation fut jugée nécessaire pour la figure de Marie d'Anjou. Les deux bustes étaient classés-aux Petits- Augustins, sous les numéros 85 et 87. Ils ont été gravés dans le Musée des monuments français (t. II, 1'^ édition, p. 120; 2*' édition, p. 140, pi. LXXVIII), et ils ont été reproduits très fidèlement par M. Letronne pour mon article de la Gazette des Beaux-Arts, réimprimé dans le t. II de mon Lenoir.

Ces bustes étaient portés au musée des monuments finançais, par deux colonnes de marbre blanc, ornées de chapiteaux sculptés, venant de Gaillon. J'ai eu la bonne fortune de retrouver également les deux supports isolés des bustes et oubliés dans d'autres coins des chantiers de léglise de Saint-Denis.

La sculpture du tombeau de Charles VII, de la plus haute valeur historique, possède, en outre, un intéi'êt d'art très appréciable. Française vraisemblablement, cette œuvre est datée. Nous savons, en effet, grâce au texte précieux du Compte de [ordinaire de la prévôté de Paris, en 1464, qu'on travaillait en 1 i();i au tombeau de Charles \H. Ce compte a été publié dans le t. III de l'Histoire et recherches des Antiquités de la ville de Paris, de Sauvai, p. 373. On y lit : « En l'hostel de la reine , près Saint-Paul, (c'est à l'endroit situé actuellement entre la rue de Fourcy, le quai des Célestins et le boulevard Bourdon ou le boulevard Henri IV, autrement dit sur l'emplacement de l'ancien hôtel Saint-Paul de

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Charles V et de Charles VI)... Je reprends le texte du compte... En l'hostel de la reine, près Saint-Paul, réparations des galeries du dit hostel où est le grand préau de la Fonlaine-au-Lion, sous laquelle galerie étaient les ouvriers, tailleurs de pierre et images, besognants de marbre et pierre la sépulture de feu le roi Charles dernier trespassé. » Donc, on travaillait au tombeau de Charles VII, à Paris, en 14C)3. Voilà qui est bien établi,

Lenoir nous a fait connaître que la restauration en plâtre de quelques parties du buste de Charles VII a été exécutée par Beauvallet. Beauvallet est le sculpteur sans talent qui avait fabriqué, de fond en comble, une Jeanne d'Arc en terre cuite, oeuvre insipide et stupide que Lenoir, comme je l'ai démontré ailleurs, chercha peu délicatement à faire passer pour une simple restauration. Le buste en marbre de Charles ^ II, lui, est parfaitement et absolument authentique et est l'œuvre indiscutable des imagiers qui travaillaient en \lCV^ dans le préau de l'hôtel Saint-Paul, au palais des Tournelles, pour le monument destiné à Saint-Denis et conserve intact dans la basilique jusqu'à la fin du xviii'' siècle.

Le fragment de la statue couchée sur le tombeau de la reine à Saint- Denis, est un buste de marbre, haut de 0 m. 56. La coiffure de Marie d'Anjou est tout particulièrement décrite dans V Histoire de VahJmx^e de Saint-Denis de Félibien (p. 360). On j lit : « Cette pieuse reine mourut le "29'" de novembre 1463 et fut enterrée à Saint-Denis avec le roi Charles VII, son époux. Le roi en habit royal, la couronne sur la tête, et la reine aussi couronnée et vestue d'un manteau royal , avec la coiffure de veuve, c'est-à-dire le voile et la guimpe. >•>

Tout ce que je vous dis de l'authenticité de ces deux monuments n'est pas inutile. Ceux qui n'avaient pas reconnu la valeur et l'importance des bustes de Charles \ II et de Marie d'Anjou ont cherché à nier le très grand intérêt de ces deux pièces. Ils en seront pour leurs frais de malveillance.

La tête de Charles \ll est un peu froide. Elle n'est pas naturaliste comme le portrait laissé par Jean Fouquet. Nous verrons plus tard s'il n'y a pas une explication à cela. Les documents positifs ne manquaient pas cependant au sculpteur qui fut l'auteur de cette œuvre. En effet, nous savons que ce qui se passait habituellement

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au lit de mort des rois de France se passa au lit de mort de Charles VII. La coutume était constante depuis Philippe VI et a dû faire partie du cérémonial royal. Dans les comptes royaux de 1461, Jacques de Lithemon est cité comme ayant moulé et empreint la tête du roi Charles VII à son lit de mort. — Gazette des Beaux-Arts, '2'' période, t. XX\'I, novembre 1882, p. 261, note sur ce Jacques ou Jacob de Lithemont en 1463 et 1469. ^'oyez aussi Jal, Z)tc/!/o;j;ja;re critique de biographie et d'histoire.

Autres monuments à mentionner : En 1466, une religieuse mourut en ocleur de sainteté et Louis XI lui lit élever, dans l'église des Sainls-Innocents, un tombeau de bronze ; au-dessus du sarcophage, il tit placer la statue de cette religieuse tenant en main un livre ; le tout de bronze (Du Breuil, p. 264 ; Félibien, Histoire de Paris, t. II, p. 833).

Comme exemple de la décoration architectonique de la fin du xv'' siècle, citer les portails de la cathédrale de Nantes. C'est de l'architecture absolument française dans laquelle aucun élément italien (sauf ce qu'on dira plus loin des portails latéraux) n'est mêlé dans l'aspect général. Le portail principal de Saint-Pierre de Nantes est absolument français d'inspiration et d'exécution. Petits anges exquis, à tètes gracieuses, venant peut-être de l'école bourguignonne. Les porches de droite et de gauche, surtout celui à gauche du portail principal, trahit, dans la composition des groupes placés sur les voussures, une influence qui pourrait venir de Florence et de la porte de Ghiberti et d'Andréa Pisano. Il y a une analogie incontestable à mes yeux ; mais la disposition générale reste absolument française.

Louis (Loys) Mourier, ymagier sculpteur, a exécuté un monument de sculpture, dans l'église de Jarzé pour Jean du Plessis Bourré, trésorier de Louis XI, antérieurement à 1483 (Document publié par les Archives de l'art français).

Un mot du costume et des renseignements qu'il peut fournir pour dater les sculptures.

Au sujet du costume des hommes, voici ce qu'on lit sous l'année 1467 dans la chronique de Jacques Duclerc, composée à Arras : « Cette année les hommes se vestaient si court, que leurs chausses leur A-aloient presque autant que s'ils avoient été tout nuds ; et

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