‹ Leçons professées à l'École du LouvreChapitre 68 sur 93 · CALSES MORALES ET POLITIQUES DE LINFLVENCE ITALIENNE · texte numérisé non relu

CALSES MORALES ET POLITIQUES DE LINFLVENCE ITALIENNE

plâtre et en stuc les quelques parties fausses qui, grâce à leur teinte, s'aperçoivent du premier coup. Cette œuvre splendide aA'ait été exécutée incontestablement en Italie pour Jean de Berry, frère de Charles V, qui est représenté au bas du monument qu'il olîrait. Cette circonstance nous permet immédiatement de limiter à l'année 1416, époque de la mort du duc de Berry, la date d'exécution la plus récente à proposer pour ce monument ; mais nous pourrions encore faire remonter plus haut sa confection, en cherchant à quel moment et dans quelles conditions il a dû être donné à l'abbaye de Poissy. Le duc de Berry avait une nièce, Marie de France, religieuse à l'abbaye de Poissy. C'est à elle qu'il donne le retable d'ivoire. Les iuA'entaires des livres du duc de Berry, publiés par M. Léopold Delisle dans la Gazelle des Beaux-Arts en février 1884, nous apprennent que le duc Jean de Berry se dépouilla également, en faveur de la même donataire, d'un manuscrit précieux, du bréviaire dit de Belleville, et cela à la date du 7 octobre 1413. Le fait est confirmé par deux notes du bibliothécaire ducal, Jean Flamel. Alors, ne pourrait-on pas supposer que les deux présents furent faits en même temps à l'occasion de quelque cérémonie dont labbaye aurait été témoin. Cette dernière date de 1413, en admettant qu'elle fût vraie dans l'espèce qui nous occupe, ne devrait pas cependant être appliquée autrement que comme une date d'extrême limite supérieure à tout l'ensemble des travaux qui procédèrent de la même industrie. En eiï'el, la fabrication des os sculptés était en vigueur en Italie et déjà, même avant le commenceinent du \v" siècle, alfectait absolument le style du retable de Poissy. A Turin, au museo civico, un bel ivoire italien de la fin du xiv" siècle ou du commencement du xv", représentant VAcIoralion du veau d'or est à signaler, ainsi qu'un assez grand triptyque, de même forme que celui de Poissy.

Dès les dernières années du xiv^ siècle, l'Italie, non seulement pratiquait ce genre de travail, mais l'avait assez développé pour en faire l'objet d'une exportation régulière.

Le musée de Cluny, très riche dans cette série d'objets, a recueilli deux retables dos italien sculpté, bien intéressants, quoique de proportions moindres que celui de la Chartreuse de Pavie et que celui du musée du Louvre. Ces rleux pièces, catalo-

506 CAUSES MORALES ET POLITIQUES DE l/lNFLlENCE ITALIENNE

Sfuées SOUS les numéros 1079 et 1080 du livret de M. du Sommerard proviennent du mobilier précieux entassé par les ducs de Bourgogne à la Chartreuse de Dijon, et Tune d'elles est connue, depuis la description de Courtépée dans son Histoire de Bourgogne, sous le nom d'Oratoire des duchesses. Les retables du musée de Cluny représentent lun les scènes de la Passion, l'autre les événements de la vie de saint Jean-Baptiste.

Ils furent achetés par les fondateurs de la Chartreuse de Champmol à Dijon en 1392, et leur acquisition a été ainsi enregistrée par la comptabilité de Philippe le Hardi : « Comptes dWmiot Arnaut de 139-2 à 1393. Payé 500 livres à Berthelot Héliot, varlet de chambre du duc, pour deux grands tableaux d'ivoire à ymaiges, dont l'un d'iceulxest la Passion de Notre Seigneur et l'autre la \'ie de Monsieur saint Jean Baptiste, qui les a vendus pour les Chartreux. » (Danger à se servir de documents d'archives sans cherchera comprendre le style des monuments auxquels ils s'appliquent ; voici comment un auteur contemporain interprète ce texte : « le seul artiste français qui eut une part importante à la décoration de la Chartreuse, était un scultpeur en ivoire Berthelot Ileliot, Varlet de Monseigneur de 1392 à 1393. On lui paya 500 francs de l'époque, valant 3,565 francs 65 au taux actuel, pour deux grands tableaux d'ivoire à images, dont l'un représentait la Passion du fils de l'homme et l'autre la vie de Monsieur saint Jehan Baptiste (Michiels, l'art flamand dans VEst et le Midi de la France, 1877, p. 13).

Il est donc bien entendu que retables et coffrets composés d'os sculptés et encadrés de marqueterie étaient, pour une part qu'on a le droit de supposer importante, confectionnés avant la lin du xiv*^ siècle. Nous sommes là en face d'une industrie qui traduit fidèlement l'expression de l'art tel qu'il était pratiqué dans certains ateliers italiens. Ces documents sont bons à interroger. Ils respirent quelquefois un suave naturalisme, très tempéré, tout en restant d'apparence générale et d'ensemble absolument gothiques. Ils précèdent et annoncent la grande et définitive explosion de la Renaissance. Ces sculptures semblent émaner d'un même esprit que les peintures de Beato Angelico, quoiqu'elles leur soient sensiblement antérieures. De plus, et c'est ce qui nous intéresse en ce

CAUSES MORALES ET POLITIQUES DE l'iNFLIENCE ITALIENNE 507

moment, ces objets d'art étaient importés en France et recherchés par les plus illustres amateurs.

Xouveau symptôme très grave. L'article si curieux de l'inventaire de Charles VI antérieur à 1422 relate, à côté des ivoires ou des os de fabrication italienne, Fexistence de selles de mêmes matières. Ces selles, nous pouvons facilement les connaître, et nous verrons bientôt qu'elles avaient une provenance identique. Ce sont des selles d'apparat en ivoire ou en os, comme on en voit deux au musée du Bargello à t'iorence, une dans la collection de la famille Trivulzio à Milan (je l'ai publiée en 1875), une au musée de Modène, une au musée industriel de Rome, trois au musée de Buda-Pesth, une dans la collection d'Ambras à Vienne, une au musée de Brunswick, une à Tarsenal de Berlin, etc.. sans compter les pièces fausses de la série. On en a fait une aux armes de Savoie que des filous sans doute destinaient au roi d'Italie et que j'ai vu figurer dans une vente célèbre. Je l'ai retrouvée en 1888, exposée dans un musée public à Rome, oià elle cherche à faire des dupes.

La fabrication de ces ustensiles, quand ils sont authentiques, pourrait s'échelonner entre 1400 et 1440 ou 1450. Ces selles, bien que portant très souvent des légendes allemandes, sont incontestablement dans d'étroits rapports avec l'art italien dont elles émanent et qu'elles influencèrent. Les Italiens ont le tort de croire ces objets allemands. Quel était le siège précis de cette industrie qui fut considérable et qui dut être prospère? Je l'ignore, mais je crois qu'on peut lui assigner, sans crainte d'erreurs, l'extrême nord de l'Italie ou un pays fortement influencé par l'art italien, en même temps que par l'art de Flandre, par l'art de la Bourgogne et par les maîtres qui précédèrent ou accompagnèrent les Van Eyck.

Je n'ai pas, je le répète, de preuves documentaires, de certificats notariés établissant judiciairement de quel lieu proviennent tous ces travaux d'ivoire. Mais j'ai la certitude que j'ai raison en affirmant que ce sont là des produits de l'art italien. Il faut procéder ici comme Champollion a procédé autrefois, dès qu'il fut parvenu à composer un dictionnaire des hiéroglyphes. Il n'a plus attendu que tous les textes fussent bilingues, comme la table de Rosette, pour les expliquer. Les caractères de l'art sont aussi des hiéroglyphes qu'on peut directement expliquer. On devra peut-être un jour rapprocher de

Page 1