‹ Leçons professées à l'École du LouvreChapitre 74 sur 93 · I.E MILIEU ÏOURANGEAl- BdlRnlCUflX · texte numérisé non relu

I.E MILIEU ÏOURANGEAl- BdlRnlCUflX

déterminée, par une dynastie de souverains éclairés et de passionnés amateurs. Vous savez donc ce qu'on abandonnait. Je vous l'ai montré en détail, il y a deux ans. Invoquez le souvenir de tout ce que je vous ai dit. Appliquez la méthode que je viens de définir en commençant cette leçon. Je résume seulement les conséquences des événements militaires. C'est Tavorlement de la pensée de Charles V ; c'est la faillite des rêves politiques de Charles VI et de Louis d'Orléans ; c'est l'abandon prolong-é, pendant plus d'un siècle, de la direction intellectuelle de l'Europe. Mais, avant tout, il fallait se ressaisir et, si la tête était perdue, il fallait sauver le cœur. C'est ce que fit Charle VII en se repliant sur la Loire et en se retranchant sur le plateau du Berry. Il obéissait à la loi fatale de stratégie qui s'impose à notre pays en face de toute invasion victorieuse par le Nord.

Nous voilà une première fois bivouaquant sur la Loire. Un grand déchirement s'est fait : les traditions sont rompues. En efîet, le centre de gravité de la France est changé. Il est redescendu vers le Sud. Cette transposition du siège du gouvernement n'est pas momentanée, comme elle l'a été de nos jours, en 1870, sans modifier l'assiette intellectuelle du pays. Au xv^ siècle, elle doit durer vingtquatre ans, de 1422 à 1436, de la mort de Charles VI à l'entrée de Charles ^'II à Paris, c'est-à-dire pendant toute une génération d'hommes faits.

La capitale est maintenant à Bourges, mais surtout à Loches

et à Chinon, aux environs de Tours Je vous l'ai montré l'année

dernière. Pendant cet exode de la royauté loin de son siège originel, la cour a perdu le sens des doctrines éclectiques qui s'étaient formées dans le milieu parisien. Elle est soustraite au rayonnement du foyer inspirateur. Elle ne communique presque plus avec les provinces du Nord où les traditions périssent d'ailleurs, car on sait que le régime anglais a été absolument infécond à Paris. Elle ne communique plus guère avec l'Italie, sur laquelle toutes ses prétentions sont oubliées.

Elle est ouverte au contraire, aux doctrines d'art qui lui viennent de l'Est, c'est-à-dire de cette cour de Bourgogne, de cette cour qui n'était que la seconde en France sous Charles VI et qui, par son alliance avec l'Angleterre, par l'abaissement du fils de

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Charles Yl. cest-à-dire par sa trahison, est devenue aujourd'hui la première chez nous et la plus brillante de l'Europe. Je vous ai expliqué tout cela, en vous faisant comprendre le prodigieux élan de l'école flamande ou franco-flamande pure, de la seule école qui, parmi les écoles françaises du Nord, ait survécu aux malheurs de la guerre de Cent ans.

Conséquences : Lart devient partout bourguignon, en Touraine comme ailleurs. Ce fut un deuxième baptême flamand subi par tout l'art français. Oui, il y eut une culture spéciale et intensive de l'art bourguignon ou franco-flamand, sur le plateau du Berry et dans la vallée de la Loire, à la cour de Charles VII. Jacques Morel, Jean Fouquet, les imagiers de l'hôtel de Jacques Cœur à Bourges, les statues de la chapelle du château de Châteaudun... Voilà un point que j'ai déjà établi et que j'établirai encore par des images photographiques et lumineuses, quand je ferai ïhisloire de la résistance des éléments de l'art septentrional.

Mais, dans le bassin de la Loire, partout où circule la cour du roi de Bourges, cet art bourguignon devient l'art ofTiciel du peuple tout entier : c'est dire déjà qu'il perd petit à petit quelques-unes des qualités de sa pureté native, au fur et à mesure que la cour de France reprend son importance. D'autre part, la vallée de la Loire est un bassin ouvert et facilement accessible, c'est une route naturelle ; cette route n'est pas fermée vers 1440 à quelques communications avec l'Italie. Fouquet passe les monts. Vous savez ce qu'il a rapporté de son voyage.

Dès 1445, — si vous voulez dès 1450, — les yeux des contemporains de Charles VII ne regardent plus uniquement ni du côté de Bourges, ni du côté de Dijon. L'orientation des goûts et des doctrines va changer tout doucement. La boussole esthétique devient inquiète et hésitante. Elle est tiraillée entre des attractions divergentes.

Les raffinés savent fort bien ce qui se passe déjà en Italie. Les principes de l'école flamande ne peuvent plus se maintenir dans toute leur rigueur aux yeux des amateurs qui connaissent la rivalité et la protestation méridionale. La tension du style septentrional baisse sensiblement au contact des nombreuses importations italiennes que nous avons énumérées déjà. Cela continue sous

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Louis XI, car Louis XI le politique se garde bien de rentrer définitivement à Paris, et il reste prudemment sur la Loire, au carrefour des influences et des passions nationales, sans exposer sa couronne et sa personne aux surprises qui pourraient l'attendre dans les provinces récemment reconquises ou nouvellement annexées. L'ancien état des choses, antérieur aux malheurs de Charles \'I, n'est pas reconstitué. Les traditions de la cour primitive des Valois ne sont pas complètement reprises sur leur terrain d'origine. Une atmosphère nouvelle est en train de se former autour de la royauté française, et je vous ai montré que cette atmosphère était sensiblement pénétrée de courants italiens. C'est là que vient vivre Michel Colombe qui donnera à l'art de cette période la plus haute expression que cet art ait pu atteindre.

Michel Colombe n'était pas tourangeau d'origine ; son domicile à Tours fut un domicile d'élection. Sa présence à Tours doit donc, jusqu'à preuve du contraire, être plutôt considérée comme une conséquence que comme une cause du caractère de l'école de la Loire. Mais avant de vous parler de Michel Colombe, je veux vous expliquer comment le milieu qui la inspiré a pu se produire. Et après avoir examiné les causes politiques, nous allons interroger certaines causes morales qui ont encore prédisposé la Touraine à être le théâtre d'une modification très importante de l'art.

La natui'e, par les lignes de ses reliefs, par son expression pittoresque, plastique, par ses suggestions morales, est une conseillère infatigable et invinciblement persuasive. Elle fournit au génie des habitants de diverses contrées un moule tout préparé dont, au sentiment lies observateurs les plus sceptiques, les artistes les plus indépendants n'ont pas laissé de subir l'empreinte. Dans ce modelage ou plutôt dans ce moulage de l'esprit humain parla Providence, le bon creux survit à 1 épreuve qui en sort et, quand celle-ci a disparu, il permet de la reconstituer et de l'expliquer. Il reste quelque chose de lame d'Albert Durer dans le paysage et dans les perspectives de Nuremberg; il reste quelque chose de l'âme de Haydn dans le décor agreste des coteaux de Salzbourg. Il reste quelque chose de l'âme d e N'an Eyck à Maeseck et à Maestricht. La nature des bords de la Meuse, aujourd'hui encore, nous explique l'artiste flamand et son école, comme le marquis de Laborde l'a si bien démontré dans ses Ducs de Bourgogne.

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Je veux examiner avec vous si le milieu pittoresque de la Touraine n'a pas été pour quelque chose dans la prédestination du génie de la première école françaiise du xvi'^' siècle.

Le paysage de la Loire est, surtout dans le voisinage des villes, dun grand eiîet et dun grand style à cause de sa vaste et profonde ceinture de collines et des longues lignes horizontales des levées, des bancs de sables et des quais. Il y a, dans ses perspectives, une combinaison harmonieuse et une note dominante de lignes horizontales qui calment et reposent l'esprit ; en même temps, un sentiment de paresse se dégage des eaux, en apparence épuisées, qui glissent plutôt qu'elles ne roulent sur un lit sablonneux, aiFectant les allures dun estuaire et donnant à l'imagination l'impression mélancolique d'une grève abandonnée par la marée. La Loire, c'est presque un fleuve italien. A la tombée de la nuit et au lever du soleil, le paysage de la Loire a vraiment une tournure héroïque, mais d'un héroïsme sans violence, d'une largeur adoucie, amollie, détendue.

Pour comprendre la signification personnelle, le caractère individuel du paysage de la vallée de la Loire, il faut comparer ce paysage avec celui de la vallée de la Vienne. Ce dernier paysage est plus beau, peut-être plus pittoresque que celui de la vallée de la Loire, mais il est moins large, moins calme, moins paisible, moins

reposé, moins majestueux Ce que je vous dis en passant est

très incomplet, et la méditation est à poursuivre. Mais ce ne sont pas là des rêveries. C'est un elfet bien certain, longuement analysé, c'est l'interprétation d'une architecture de lignes, d'une combinaison d'accords musicaux ; c'est, enfin, l'observation très précise de faits et d'accidents naturels dont la perception impose à l'esprit une impression morale à laquelle les artistes ne peuvent et n'ont pas pu rester insensibles

Ceci n'est pas un chapitre emprunté au mémoire du Schaunard d'Henri Murger : De l'influence du hleu clans les arts. M. Palustre a fait, avec raison, allusion à la concordance qui existe entre l'expression de la première Renaissance classique française et le sentiment qui se dégage des horizons calmes, reposés et doucement majestueux de la vallée de la Loire.

Je vous ai dit que la note dominante et particulière de l'art de

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la vallée de la Loire consistait dans une détente très sensible et dans rabaissement du diapason superaigu adopté jusque là par lécole franco-flamande. Il y a du rassérènement dans l'esprit de Michel Colombe ; il y a de la modération, de la noblesse, de la douceur, de la facilité, de la simplicité, de l'abandon, du soulagement même, car on sent qu'il a cessé d'être le prisonnier et l'esclave du modèle trop individuel. Chez Colombe, il n'y a plus rien d'excessif, plus rien de ce qui tendait à l'excès la sculpture inexorablement réaliste de l'école franco-flamande. Il n'y a plus rien de cette vérité étroite, accidentelle, vérité forcée, voulue, exagérée, grossie par les héritiers trop doctrinaires des principes de l'atelier de Claux Sluter. Il n'y a plus rien de leur pédantisme naturaliste, de leur violence préméditée, de leurs naïvetés préconçues, de leur paroxysme perpétuel, de leur long drame sansentr'actes, de leur insatiable curiosité psychologique qui fait ressembler quelquefois leurs portraits à l'interrogatoire d'un juge d'instruction, forçant avec l'àpreté d'un tortionnaire le prévenu à suer sa pensée à travers son visage.

Ne pourrait-on pas admettre que, à un certain degré, un premier apaisement a pu se produire dans l'âme de Michel Colombe par ses rapports avec l'âme du paysage tourangeau? Bien d'autres apaisements allaient se verser, par d'autres voies, dans son esprit ; d'autres clartés sei'eines allaient descendre, en rosée, sur son cœur.

Au premier rang de ces rafraîchissantes influences, il faut placer la communication avec le modèle antique, et ses enseignements de modération, d'équilibre, de pondération, de généralisation, de transfiguration idéale, d'élargissement rationel, enseignements dont les monuments italiens parvenus en France étaient les éloquents interprètes aussi bien que leurs auteurs qui s'étaient déjà glissés dans les ateliers français.

L'autre jour, j'hésitais à vous parler de Jean Fouquet, quoique sa personnalité fût indispensable à ma démonstration, parce que F'ouquet n'était que peintre, à ma connaissance du moins. Je n'hésite pas aujourd'hui à vous parler de Bourdichon. Jehan Bourdichon, tout peintre qu'il soit, m'appartient, car il peignait les statues et collaborait avec les sculpteurs. En 1478, il peignit par ordre de

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