I.È MILIEU toUtlANGKAL; — BOURDlCIlON f
éloignés de la beauté souvent voluptueuse des Italiens et delà vulgarité des P'iamands. Je dois à ce sujet, avant d'aller plus loin, faire un aveu qui me coûte : à l'exception du portrait d'Anne de Bretagne, très ferme, très vivant, avec ses lèvres fraîches comme une cerise, son menton plein, ses yeux brillants, les figures de femmes de Jehan Bourdichon ont quelque chose de vague et d'impersonnel. On sent trop bien que l'artiste, au lieu de consulter la nature, a puisé dans ses souvenirs ». M. Mûntz a été trop indulgent. Le portrait d'Anne de Bretagne ne fait pas même exception. Quant à la distinction entre le style français et le style purement flamand, j'estime qu'elle est bien difiicile sous Louis XL C'est précisément Michel Colombe et Bourdichon qui marquent la séparation des deux styles jusque-là confondus. Beprenons le texte de M. Miintz : « C'est l'Italie également qui a inspiré, outre l'architecture etl'ornementation, la belle figure du saint Sébastien nu, attaché à un arbre (fol. 352),
d'une tendresse déjà toute péruginesque Presque partout la
recherche du style l'emporte sur le réalisme flamand. On ne trouve de traces de vulgarité que dans le calendrier placé en tète du manuscrit, avec des compositions illustrant les travaux de chaque mois, et dans le Christ en croix. La faiblesse du sentiment dramatique, notamment dans les scènes compliquées, révèle également des habitudes fâcheuses. Bourdichon, sous ce rapport, est aussi loin des Italiens que de Fouquet. Il le cède en outre à ce dernier pour la délicatesse du coloris : ses tons ont souvent quelque chose d'opaque et de terreux. Son imagination, passablement paresseuse, se trouve par contre à Taise dans la repi'oduction des plantes, des fleurs et des insectes... C'est la nature prise sur le vif, sans effort comme sans forfanterie. Cette indépendance vis-à-vis de l'art italien est bornée aux bordures, chez l'enlumineur du livre d'Heures d'Anne de Bretagne. »
J'ai là le relevé page par page des traces de l'influence de l'Italie sur Jean Bourdichon que j'ai fait pour mon compte. Nous le verrons plus tard. Je dirai seulement qu'il pourrait bien se faire que Bourdichon n'ait connu l'Italie qu'à travers Fouquet, ses dessins, ses croquis, ses documents, comme nous dirions aujourd'hui.
Voyez dans Bourdichon : Livre d'Heures d'Anne de Bretagne, p. 40, Saint Luc avec fond d'architecture italienne comme celle CouRAJOD. Leçons II. 36
562 Le milieu tourangeau — bourdIciion
de Jean F^ouquet. Le pli reste flamand ou franco-flamand. — Saint Mathieu : Fond d'architecture italienne, p. 44. Pli toujours franco-flamand. Saint Marc : Fond d'architecture italienne, modèle italien. Pli toujours franco-flamand. Pag'e 55, Annonciation, fond d'architecture italienne ; p. 101 , Pentecôte, fond d'architecture italienne avec effet de coupole comme celle du Panthéon; p. 104, La Nativité, pilastre à l'antique ; p. 130, Adoration des Rois, de même ; p. 142, La Circoncision, fond d'architecture italienne. Partout la draperie est française ou franco-flamande ; p. 224, Résurrection de Lazare, fond d'architecture italienne ; p. 240, Job et sa femme, fond d'architecture, ruines qu'on veut faire antiques et qui ne sont qu'italiennes; p. 320, Adoration de l'enfant Jésus , fond d'architecture italienne ; p. 332, ange bien flamand; p. 336, ange, à fond d'architecture italienne; p. ,348, Saint Gosme et saint Damien, fond d'architecture; p. 352, Le saint Sébastien à type mantegnesque ; p. 368, Saint Nicolas, fond d'architecture italienne; p. 372, Saint Liphart, fond d'architecture italienne; p. 376, Saint Antoine de Padoue, fond d'architecture gothique; p. 396, Sainte Anne, fond d'une salle d'architecture italienne ; p. 400, Sainte Ursule, fond d'architecture gothique; p. 408, Sainte Catherine, fond d'appartement d'architecture italienne (Bourdichon décidément pourrait bien ne connaître l'Ilalie que par Fouquet) ; p. 245, Deux anges tenant un ciboire, fond d'architecture gothique ; p. 446, Sainte Famille, fond d'architecture italienne.
M. MOntz a donc bien indiqué le caractère de l'œuvre de Bourdichon. Mais il n'a pas tiré de la nature de cette œuvre tous les renseignements qu'elle comportait et que je vous ferai sentir tout à l'heure. Il a bien remarqué la recherche du style — ce qui est vrai et ce qui deviendra la pente fatale sur laquelle l'art français glissera de plus en plus vers le poncif italien et vers le poncif antique. Mais c'est le revers de la médaille. Il n'a pas assez parlé de la détente particulière à l'école française, de ce sentiment par lequel, pour la première fois au xv** siècle, nous nous séparons nettement de l'art flamand pur. J'estime que ce sentiment qui est national et primordial chez nous s'est isolé, s'est dégagé de l'amalgame franco-flamand, dès que celui-ci a été entamé par le contact de l'art italien. L'élé-
LE MIMEU TOIRANGEAU BOLRDICUON 563
ment français, par une sorte d'action chimique, a été rendu à la liberté; il a produit des effets charmants. Mais sa liberté quasi absolue et son isolement n'ont pas été d'assez longue durée. L'élément français, à l'état essentiel, n'a pas pu garder sa pureté ; il a tendu immédiatement, sous la pression et par les manœuvres de l'humanisme, à former un nouvel amalgame, un nouveau composé avec l'élément précédemment émancipateur, avec l'élément italien, et, en définitive, j'estime que la réaction a été trop grande et que l'art français dans son enseignement depuis le xvi" siècle a trop souvent penché vers les doctrines méridionales et s'est trop aveuglément soumis au joug de l'art antique.
Car, en dépit des mots que je viens d'employer, en dépit des apparences de la première heure, la Renaissance classique a été pour tout l'art de l'Europe la plus intolérante et, pendant certaines crises, la plus odieuse des tyrannies...
Une nouvelle preuve de la détente du style français sous la main de Bourdichon peut être constatée quand on compare la peinture, découverte par M. Bouchot à la Bibliothèque Nationale, représentant le portrait vrai et naturaliste d'Anne de Bretagne, avec le type de la Reine embelli, ennobli et arrangé par l'école de la Loire et en particulier par Bourdichon. Voir la peinture de la Bibliothèque nationale publiée dans le dernier numéro de la Gazette des Beaux- Arts...
II un IKME LEÇON 12 Février 1890.
FRACxMENTS
Il ne reste des leçons qui suivirent que de très rares et très incomplètes notes manuscrites. Les cours se passèrent dès lors presque tous en projections, que le professeur commentait à mesure qu'elles se succédaient devant les yeux de ses auditeurs. Il est à jamais regrettable que la sténographie de ces improvisations, souvent géniales, n'ait pas été recueillie.
Voici l'introduction de la 8<' leçon (12 février 1890).
Messieurs,
Je [continuerai à pratiquer aujourd'hui, devant vous, risolement et l'étude séparée des principes essentiels qui composent l'art français, tel que cet art s'est formé, comporté et développé pendant le xv^ siècle et le commencement du xvi^.
Je vous ai expliqué ma méthode mercredi dernier. J'estime que ce procédé est plus clair et plus démonstratif que l'exposé chronologique des faits complexes, enchevêtrés et simultanés, dans lesquels tous les principes les plus divers apparaissent confondus, mélangés et souvent défigurés.
Vous avez remarqué que j'ai voulu commencer par vous fournir les preuves historiques de l'existence des éléments envahisseurs. J'ai donc établi tout d'abord l'existence de la pénétration italienne. Puis nous avons vu se créer, dans le bassin de la Loire, un état spécial de la conscience artiste de la France. Je vous ai fait comprendre ce point d'histoire par une démonstration à la fois historique, morale et positive, c'est-à-dire par une analyse du caractère
de l'art spécial tourangeau. Il nous resterait à examiner les vicissitudes de la résistance, opposée aux éléments méridionaux par les éléments septentrionaux, avant la fusion définitive.
Mais, avant d'aborder ce chapitre, je crois qu'il est indispensable que les faits de pénétration, qui sont connus de vous historiquement, le soient aussi dans leur expression esthétique et intellectuelle. C'est là le but principal visé par l'école du Louvre, où rien n'existe que <> par et pour le monument, » car telle est la devise de notre école.
Les photographies que j'ai fait passer sous vos yeux me paraissent insuffisantes à vous fournir un diagnostic assez complet. Je veux y suppléer par des projections lumineuses. \'ous allez voir se proliler sur cette toile et dans le cadre de notre tableau un musée momentané, qui ne déshonorera pas le Louvre en y passant et dont l'installation ne sera pas dispendieuse. Ce sera le Musée des pénétrations italiennes.
Le plus souvent que je pourrai, je convoquerai à nos réunions du mercredi, grâce à l'évocation de la lanterne magique, les plus éloquents témoins des procès que nous avons à juger ensemble. Qu'on accorde un laboratoire à notre pauvre et modeste école du Louvre, et je me charge d'entasser ici, dans cette salle, et d'étaler pendant quelques heures à vos yeux les principales richesses de lart plastique du monde entier, le musée des musées de l'Europe, et, qui plus est, avec leurs collections enrichies des monuments que ces musées attendent encore. Si vous le voulez, nous vous donnerons un avant-goût des catalogues des musées de l'avenir, de ceux du xx" siècle. Nous connaîtrons l'idéal des musées. Nous en formerons une bibliothèque plastique et devancerons ainsi l'œuvre du temps.
Assis tranquillement devant ce tableau, nous pourrons posséder en imagination, voir et toucher la démonstration de la vérité. Ici, nul obstacle à nos spéculations scientifiques; le temps et l'espace sont vaincus. Toutes les difficultés se sont évanouies. Je vois déjà apparaître tous les éléments de notre futur musée des monuments français ; je vois se dessiner la carte de cette Terre promise qui a brillé déjà à mes yeux, mais que je n'ai pas encore ni définitivement ni suffisamment foulée.
Espérons en la bonne fée, acceptons les consolations de la lumière oxhydrique.
Je vais vous rappeler sommairement, par des images lumineuses, ce quêtait l'art bourgnignon ou franco-flamand, au moment où Michel Colombe va l'étudier à ses sources les plus pures, dans l'Est et à Dijon.
•Puis je vous ferai sentir, sur des images, la différence qui sépare le style bourguignon pur du style tourangeau, et je demanderai à Bourdichon de résumer pour vous les doctrines de l'école nouvelle. Il faut que vous connaissiez ces doctrines avant que je vous montre comment Michel Colombe les a immortalisées.
Conformément à ce programme, les leçons des 12, 19, 26 février, 5, 12, 19 mars furent consacrées d'abord à une revision des monuments de l'école bourguignonne, — puis à l'examen, d'après les projections, de ceux qui portent Tempreinte de la pénétration italienne. Comme ils ont été déjà énumérés au cours des leçons précédentes, nous ne croyons pas devoir en reproduire ici, une fois de plus, la liste.
ONZIÈME LEÇON 5 Mars 1900.
C'est à partir de la onzième leçon (5 mars 1900) que Courajod commença l'étude de la résistance des éléments septentrionaux et gothiques contre l'invasion italienne. Il ne reste dans ses dossiers que quelques indications sommaires et des notes hâtivement jetées, avant la leçon, sur des bouts de papier...
Nous en donnons ci-après quehjues fragments :
Montrer d'abord vers quoi l'on tend et à quoi l'on doit aboutir, — Michel Colombe et son école. — Cela est nécessaire pour faire comprendre ce que l'art de l'avenir doit aux éléments italiens. Puis exposer l'histoire de la résistance des éléments seplenlrionaux.
Comme exemple de la résistance du style ogival, du style septentrional, citer la chapelle du château d'Amboise. La chapelle d'Amboise est de goût exclusivement français. Aucune trace d'art italien, ni dans la sculpture ni dans le profil des moulures. — Bonne sculpture.
L'église de l'Annonciade, bâtie par Jeanne de Valois en 1504, ne
568 KRAGMKNTS
porte pas trace du goût italien ; seul le bénitier de 1507 est de profil italien.
. Bien que commencée dans les premières années du xn*" siècle, la cathédrale de Rouen n'était pas encore achevée sous le règne de Louis XII. Il restait toujours à lui donner une façade digne de son importance et c'est à quoi le chapitre songea en ]50(), lorsque la Tour de beurre fut terminée. L'architecte était Jacques Lerou:?^. 11 aurait fait la besogne si l'heure delà retraite ne fût venue à sonner pour lui. Son successeur fut son neveu, Roland Leroux. L'arbre de Jessé a été sculpté par Pierre Desolbeaulx.
Portail de la cathédrale de Nantes. — Bulletin de la Société archéologique de Nantes, tome XXVII, année 1888 (p. 153) : M. de La Borderie cite ce fait que le récit curieux et très circonstancié composé par le scribe du chapitre, Jean Méat-, lors de l'ouverture des châsses des bienheureux martyrs, saints Donatien et Rogatien, se termine par cette note qui se rapporte à l'année 1457 : « En ce temps, le portail de l'ég'lise cathédrale de Nantes, nouvellement et notablement commencé, n'était pas encore achevé, mais conduit seulement jusqu'à la naissance des voûtes supérieures. » Ainsi en 1457, vingt-trois ans après la pose de la première pierre, la façade de la cathédrale n'était pas achevée.
D'après certains textes, on y travaillait encoi'e en 1490. Cette façade, avec ses tours, fut enfin terminée dans les premières années du xvi'^ siècle. « Les registres des délibérations capitulaires contiennent en elîet, sous la date du 10 novembre 1508, le texte d'un marché conclu entre le doyen du chapitre, d'une part, et^ d'autre part, les nommés Michel Brambilly et Lancelot Bahon, charpentiers, par lequel marché le chapitre s'engage à payer auxdits charpentiers une somme de cent écus d'or (l'écu valant 35 sous tournois), à cette fin que Brambilly et Bahon transportent à leurs frais, avant la mi-carême prochaine, dans l'une des tours du portail, à savoir dans celle du Sud, toutes les cloches, grandes et petites, de l'église de Nantes qui se trouvaient dans le vieux clocher. »
Ainsi cette façade, dont le duc Jean V posa la première pierre en mi-avril 1434, aurait mis à s'achever environ soixante-dix ans.
Le tombeau de François de Launoy, conservé dans l'église de FoUeville.
A comparer avec le Uimbeau du cardinal Hénart à la cathédrale d'Amiens et avec le tombeau de Georges d'Amboise à Rouen.
Citer tous les monuments de style gothique continués en plein xvi" siècle (transept de Sens, tour Saint-Jacques à Paris, etc., etc.)
DOUZIÈME LEÇON 12 Mars 1890.
Messieurs,
Je continue à vous démontrer quelle fut la résistance des éléments de l'art septentrional. \'ous avez .vu comment l'architecture a résisté. Nous allons continuer à interroger les autres branches de l'art.
La peinture. — Le retable de Moulins. — Le style de Jean Perréal et son prétendu tableau au Louvre. — Le tableau du Palais de Justice. — Résurrection de Lazare au Musée des OfTices à Florence, daté de l4(il, par Nicolas Froment.
Buisson ardent, de la cathédrale d'Aix, exécuté en 1475, par le même Nicolas Froment (Voir Gazette des Beaux-Arts, 1877, tome in, p. 355-3B2; 1878, tome II, p. 8()l-8(î(). Nouvelles archives de Vart français, 1877, p. 393-100). Froment recherche les types les plus laids, les expressions les plus grimaçantes, les motifs les plus vulgaires. Chez le Mécène angevin (René d'Anjou), le choix des sujets correspond au choix des artistes. Tantôt il fait peindre la Mort qui pique l'amoureux, tantôt il achète à Lyon « un Homme qui étrille une femme » et « une Femme qui étrille un homme. » (Ce sont presque des Breughel par avance. Breughel a eu les deux notes).
Tableau du Louvre dit de l'abbé Guillaume. Dans le fond l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, la rivière, le Louvre, Montmartre ; à droite, le Calvaire, avec les trois croix.
Le tableau des Chartreux au musée de l'hôpital de Villeneuve-lès- Avignon par Enguerrand Charonton, 1453 (v. Réunion des Sociétés des Beaux-Arts, 1889, p. 118 et suiv.).
La résistance du style franco-flamand par les estampes. — Propagande par les estampes flamandes en bois depuis 1418 certainement, Testampe de Bruxelles, le Saint Christophe, peut être depuis la lin du xiv^ siècle.
Les premiers produits de la xylographie. Le Spéculum humanae Salvalionis. L'imagerie religieuse et à boa marché : la Bible des Pauvres.
C'est un art du Nord avant tout...
L'imprimerie. — L'Italie n'a guère rien produit dans le genre de l'impression avant 1470 ou 1480.
La presse et ses efl'ets au point de vue de la diffusion du style septentrional. Pendant quatre-vingts ans, la presse, la xylographie, travailla au bénéfice de ses inventeurs, des artistes du Nord, des Flamands et des Allemands.
Le bois. — Les figurines de retable qui s'exportaient partout et qui devenaient des modèles. — Les ateliers de Bruxelles et d'Anvers.
Albi. — Cathédrale, jubé. L'architecture et la décoration sculptée de la porte et du jubé sont le dernier mot de l'art spécial des clochetons et des pinacles inauguré au xn*^ siècle, dans le Midi, par l'école d'Avignon, et dont Saint-Seurin de Bordeaux montre le développement précédent dans la chapelle de la Madone de la Rose. Cela se rapproche du jubé de la cathédrale de Rodez, mais c'est bien plus beau. Le jubé est absolument le dernier mot de l'art de la taille de la pierre et de la dentelle de pierre.
Rodez. — Cathédrale. Le jubé, déplacé aujourd'hui, dû à Bertrand de Chalençon, qui mourut en ir)0l, est exclusivement encore de goiit gothique. C'est à citer comme un exemple de ce qu'était l'école purement française avant l'introduction du goût italien.
La grandeur de la cathédrale de Rodez et la décoration de la majeure partie de l'abside à chevet plat sont un exemple à citer de la décoration architectonique restée purement française.
CiiATEAiDu.N. — Château. Les travaux de la magnifique aile du nord, commencés en 1512, sous l'impulsion vigoureuse et à l'aide des générosités du cardinal d'Orléans-Longueville, archevêque de Toulouse, oncle de Louis d'Orléans, furent continués par Louis d'Orléans, qui mourut en 151(3. Le style gothique fleuri régnait
fbagmi:nts
encore. Commencée en plein gothique fleuri, l'aile du nord s'acheva donc par l'intérieur du grand escalier, mais dans le style de la Renaissance.
La chapelle, construite par Jean le Bâtard d'Orléans, qui porta le nom de Dunois et par sa femme, Marie d'Hai'Court, fut terminée vers 1464 (\'oir un salon d'architecture de A. de Montaiglon dans la Gazelle des Beaux- Arts, 1876, 'l*^ période, tome XIII).
L'hôtel de Bourgthéroulde à Rouen, commencé à la fin du xv'' siècle, continué au wi*^ jusqu'en 1520.
TREIZIEME LEÇON !9 Mars 1890,
Je ne soumettrai pas toutes mes preuves à un classement chronologique absolu. Je n'établirai le classement chronologique que dans chaque division provinciale. Je préfère laisser à l'Exposition des preuves l'avantage de l'ordre géographique.
Quand on connaîtra toutes les preuves on pourra comprendre ce que je dirai de la sculpture de chaque règne et de chaque époque.
AucH. — Cathédrale : le Tombeau du Christ. Pièce de sculpture très importante, style de la fin du xv"^ siècle ou du commencement du xvi''. C'est très beau. Les soldats surtout qui sont en avant. Plis encore cassés légèrement.
Aix. — Saint-Sauveur : Au-dessus d'un autel, grand retable sculpté en ronde bosse. En haut le Christ en croix entre deux personnages disparus, mais qu'on retrouve peut-être au Musée.
Au-dessous, sous un arc en anse de panier accosté de deux pilastres, un groupe de sainte Anne, la Vierge et l'Enfant Jésus de l'école flamande ou bourguignonne du xv'= siècle. Ce groupe a pour soubassement une sorte de tabernacle sur le devant duquel on peut voir le Christ à mi-corps, en Ecce Homo adossé à la Croix; il est entouré des attributs de la Passion.
Statue de sainte Marthe avec grosse tarasque et à gauche un
saint Victor en costume de chevalier, en armure, avec des tassettes et petite veste en blouse ample armoyée. La tête est fine, doucement, timidement naturaliste, mais pleine de franchise et de netteté. Voilà de la sculpture franco-bourguignonne pendant le règne de Louis XI ou de Charles VIIL
Stalles dWMiENS. — C'est à peine si, dans les stalles de la cathédrale, achevées en 1522 et qui passent à bon droit pour une incomparable merveille, on reconnaît çà et là une tendance à sacrifier au goût du jour. Jean Trupin et ses compagnons sont demeurés fidèles à leur programme primitif et durant quatorze années ne se sont pas laissé distraire du but qu'ils poursuivaient. Jean Trupin s'est représenté lui-même sur un accoudoir du côté septentrional. Ses compagnons s'appelaient Antoine Avernier, Arnoul Boulin et .\lexandre Huet (Palustre, Renaissance^ t. II.
Le Christ, le Crucifix, la scène du Calvaire, c'est le sujet par excellence de l'art du moyen âge. Il résume tout le pathétique de cet art. Ce n'est pas en vain que pendant dix-huit cents ans on a adoré un Dieu crucifié. Opposer le Christ mourant sur la Croix à l'idée que l'antiquité s'est faite de la divinité. Les Dieux antiques impassibles. Le Dieu chrétien pense, souffre et vit de lu vie de l'humanité.
Le Christ d'Arras, de Beauvais, du Louvre. C'est beau en vertu d'un principe indépendant du principe de l'art classique. C'est beau comme, par exemple, un drame de Victor Hugo est beau en face d'une tragédie antique ou d'une tragédie classique. C'est beau en vertu d'une esthétique très sérieuse, mais d'une esthétique dillerente de l'esthétique classique.
Cette esthétique a été celle du moyen âge. Il faut apprendre à la connaître. Elle est restée celle de lart flamand et de l'art hollandais jusqu'à nos jours. La nature, l'émotion, le drame, le mouvement et la vie y tiennent lieu d'idéal.
Qu'est-ce que l'esthétique? C'est la science du beau, c'est-à-dire l'exposé des voies et moyens par lesquels une civilisation a atteint dans l'art son expression la plus sublime. L'esthétique est la résultante de l'histoire d'un art, comme le droit sort des mœurs et des instincts des peuples et représente fidèlement tous les progrès de leur histoire. Autant de civilisations, autant d'esthétiques dill'é-
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rentes. Lesthétique antique a été la conséquence naturelle de la civilisation de l'antiquité. L'esthétique gothique, celle qui devait être l'esthétique moderne, a été la conséquence de la civilisation du moyen âge et de la culture chrétienne. Ces deux esthétiques n'ont pas toutes deux un point de départ identique; elles n'ont donc pas pu aboutir toutes deux aux mêmes conclusions. Juger le moyen âge d'après le code esthétique de l'antiquité ou l'antiquité d'après le code esthétique du moyen âge, c'est faire acte d'ignorance ou d'injustice.
Chacune des deux esthétiques qui se sont partagé le monde occidental a une échelle spéciale, différente de celle de sa concurrente. Il est monstrueux de vouloir les mesurer avec la même mesure. Quand j'étais au collège, mon professeur de philosophie m'apprenait que François Rude était un pauvre homme, que le bas-relief de l'Arc de l'Etoile ainsi que la statue du maréchal Ney étaient deux contre-sens, parce qu'ils ne ressemblaient ni à la Vénus de Milo ni à l'Apollon du Belvédère.
Entendons-nous bien et ne jouons pas sur les mots. On peut dire après M. Nisard, et dans un sens différent du sien, non seulement qu'il y a deux morales, mais qu'il y a plusieurs morales. Ne vous récriez pas. Il y a autant de morales qu'il y a de manières de concevoir le bien, et toutes les grandes religions monothéistes et spiritualistes ont leurs morales. Elles concordent toutes entre elles sur un grand nombre de points, mais elles diffèrent dans quelques détails de pratique.
QUATORZIEME LEÇON ^6 Mars 1890.