DES COURS DU PREMIER SEMESTRE
Messieurs,
Je veux essayer de résumer, en quelques mots, les résultats de l'enseignement de notre premier semestre. Après avoir isolé par l'analyse les principaux éléments dont se compose l'art du xv*" siècle, je vous explique, depuis trois mois, comment s'est produite la lutte qui a mis en présence les éléments de l'art méridional et ceux de l'art septentrional, dans une bataille suprême et définitive. Je vous ai montré par quelles voies et par quels moyens le premier de ces deux arts, longtemps soumis au second, avait pris une tardive et cruelle l'evanche et préparé la domination universelle qu'il étendra bientôt sur le monde entier. Vous avez vu que vers les vingt premières années du xv^ siècle, l'appoint de l'art d'origine immédiatement méridionale avait été dans le total général et international, une quantité non point tout à fait négligeable mais peu considérable.
\'ous avez entrevu déjà la précipitation et la croissance rapide de ses succès, à partir du moment où il s'introduit dans la vallée de la Loire, dans la société aristocratique de la' France, dans la familiarité de nos rois. \'ous avez pu apprécier en même temps quelle avait été la valeur de la courageuse résistance opposée par les éléments de l'art septentrional. Vous pouvez prévoir quelles seront quelques-unes des conditions que le vaincu, lors de sa capitulation, pourra obtenir du vainqueur, et vous présagez déjà quelques-unes des conclusions auxquelles j'aboutirai dans nos entretiens du second
576 Leçon ûk clotire dv phkmIer semestre 1889-1890
semestre, Vous entrevoyez la fusion des deux principes dans une lyrannique inégalité de proportions.
Mais après vous avoir présenté les résultats matériels de la lutte, il me reste à vous faire bien saisir l'essence intellectuelle des deux arts rivaux qui se disputèrent, au w" siècle, l'empii'e du monde, et les conséquences morales que la victoire et la prépondérance de l'un d'entre eux a eues dans Thisloire de la civilisation. Enfui j'ai à vous montrer Tusaye et l'abus que l'art méridional, rentré dans le giron de l'art antique, a fait de la pédagc'jgie et des procédés d'enseignement qu'il a tous accaparés à son profit.
Qu'ils étaient dill'érenls entre eux, au moment de leur rencontre sur le sol français, les deux arts qui marchaient l'un contre l'autre ! L'art italien, après avoir rejeté le masque gothique qu'il avait passagèrement porté, s'était allié franchement à l'art antique et, par celte alliance, après le reniement de toute son œuvre chrétienne, il avait sensiblement modifié el très fermement accusé son primitif caractère national. C'était l'art d'une société étroite et jalouse, d'une république fermée dans laquelle, religion, lois, littérature, tout est écrit, fixé, déterminé, réglé, enfermé dans un canon immuable, revêtu d'un caractère défini. Sous un ciel toujours éclalanl el régulier, c'est un moule consacré, un formulaire uniforme, inexorablement imposé à toutes les émotions du cœur, à toutes les manifestations de la pensée qu'aucun problème ne torture et qui s'endort sereine dans la contemplation de son idéal, dès qu'elle croit l'avoir snflisamment réalisé. C'esl un art rayonnant et satisfait qui se désintéresse des passions humaines et se fait impassible et surhumain comme sa divinité.
Rien de plus facile que l'enseignement pratique de l'art antique. Sévèrement limitée et circonscrite, sa doctrine est nette, limpide aisément traduite par des nombres, des chiffres, des cotes, tout de suite résumée dans une formule qui sulTit à guider l'esprit et la main, sans avoir besoin de faire appel à l'émotion ou au sens critique de l'exécutant. Prenez d'une part la formule antique, cette formule ferme et fixe comme le coin d'une médaille sous le balancier; approchez-en, d'autre part, une force quelconque, fûtce une machine à vapeur, et vous obtiendrez des résultats, des objets d'art ; vous battrez monnaie. L'art italien, c'est sa triste
t.EÇON DE ClÔtIRK DU PREMIER SEMESTRE 1889-1890 577
supériorité, peut avoir un enseignement mécanique. Pai^ sa nature il est devenu fatalement, pour la pédagogie, le type idéal de la matière à enseigner.
Tout autre était l'art septentrional, représenté à ce moment par Tart français ou franco-flamand. Issu de la pensée d'une race très mélangée, dans laquelle les éléments barbares dominent et n'ont fait que fortifier et aviver successivement les traditions celtiques et germaines, cet art est resté fidèle aux instincts de ses origines ethnographiques. Chez lui, avant l'Evangile, tout se conserve uniquement par la mobile et changeante transmission orale, religion, poésie, histoire. Rien d'écrit, rien de fixe. Tout se modifie en se perpétuant. Rien ne demeure et tout se transforme.
Pour le barbare relégué sur les derniers confins du monde antique et sur les bords de l'Océan, pour le témoin attentif d'une nature inconstante et mystérieuse, pour le spectateur d'un panorama toujours mouvant et sans cesse modifié par la lumière, tout, autour de lui, revêt une forme indécise, passagère, momentanée. Le monde intérieur de l'âme est aussi profond que l'horizon voilé qui s'estompe à ses yeux et lui paraît aussi insondable. Le sentiment de l'infini qu'il conçoit se traduit dans la forme pittoresque par l'indéfini, en architecture, par la ligne verticale et agitée ; en peinture et en sculpture, par la poursuite à outrance du mouvement, de l'émotion, sans souci des lois de la beauté conventionnelle. Il reste humain, passionné, inquiet; car cet art, comme son Dieu, s'est fait homme et n'a rien voulu répudier des misères de l'humanité. C'est précisément le contraire de ce qu'a fait l'art antique où la forme et la pensée humaine sétaient divinisées et, en sépurant, s'étaient immobilisées dans un dogme esthétique.
L'art du Nord est d'un enseignement très dilTicile et même, peuton dire, il n"a pas d'enseignement théorique. Il se renouvelle continuellement ; il encourage l'instabilité et la mobilité des méthodes. Il n'a pas de formule pour la conception ; il n'a que des recettes pour l'exécution. Le champ de l'imagination reste toujours ouvert : il n'aime pas à le limiter. Sa phrase musicale, qui connaît et pratique la dominante, n'obéit quelquefois qu'à regretà la tonique. Il semble redouter la précision d'une conclusion. Il se recommence presque à chaque génération sans pouvoir s'ache- CouRAJOD. Leçons II. 37
578 LEÇON DK CI.ÔTl RK Dl l'RKMIER SEMKSTRK 1889-1890
ver jamais. Il ne transmet pas l'inspiration par héritage, il ne l'épure pas par deux ou trois degrés de transmissions et ne la livre pas décolorée aux incessantes et banales corrections des copistes. Mais, en revanclie, il n'empêche pas le génie d'éclater, sans l'obliger à se faire précéder d une escorte de précurseurs. Sa devise est la liberté dans lémotion. Nous lui devons Shakespeare, Beethoven, toute notre littérature du \i\^ siècle, toute la délicatesse de notre sentiment du paysage en peinture et toute la passion du mouvement dont s'anime notre sculpture. Nous lui devons encore de n'être pas indéfiniment condamnés à ne connaitre que les seuls sentiments que les anciens aient daigné nous léguer. Avec l'art du Nord qui ne dit jamais son dernier mot, avec cet art dont les transformations sont inépuisables, l'avenir n'est pas fermé et nous avons toujours le droit d'espérer des émotions nouvelles.
Inutile de pousser plus loin l'analyse et le parallèle, car une page admirable de Michelel a défini pour toujours les caractères de l'esprit du Nord et ceux de l'esprit du Midi : « Le génie du nombre et du rythme limite partout les conceptions de l'Italie. L'Enfer de Dante, si bien mesuré, dessiné, calculé dans l'harmonie de ses neuf cercles, est profond du ciel à l'abîme ; il n'est point large et vague comme celui de Milton. Dans son étroite hauteur, il a toutes les terreurs, hors une, celle de l'infini. Le monde du Noi'xl est tout autrement vaste que celui du Midi (je parle du Midi de l'Europe), moins arrêté, plus vague, comme dune création commencée. Les paysages des Apennins sont sévères et tracés au burin. Il y a dans le Midi quelque chose d'exquis, de raffiné, mais de sec comme les aromates. Si vous voulez la vie et la fraîcheur, allez au Nord, au fond des forêts sans fin et sans limite , sous le chêne vert abreuvé lentement de longues pluies. Là se trouvent encore les races barbares avec leurs blonds cheveux, leurs fraîches joues, leur éternelle jeunesse. C'est leur sort de rajeunir le monde. Rome fut renouvelée par l'invasion des hommes du Nord et il a fallu aussi un homme du Nord, un barbare, pour renouveler l'histoire de Rome. »
Le triomphe de l'élément méridional a eu, sur le développement delà culture européenne, une influence immédiate, prolongée, indélébile, encore appréciable de notre temps, et que je demande la permission d'examiner en toute liberté desprit.