‹ Leçons professées à l'École du LouvreChapitre 78 sur 93 · I.KÇON OH CLÔTl RK IH l'HKMIKU SKMKSTKK · texte numérisé non relu

I.KÇON OH CLÔTl RK IH l'HKMIKU SKMKSTKK

Depuis trois siècles et demi, la pédagogie classique persécute en nous les plus légitimes instincts de notre race. Depuis trois siècles, elle nous apprend à rougir de nos origines, à renier nos ancêtres, à oublier notre patrie, à mentir à notre généalogie, à notre nature, à notre ciel, à notre foi. Depuis trois siècles, elle nous fabrique frauduleusement de faux titres de noblesse pour nous rattacher par un lien tissé de mensonges aux auteurs d'une civilisation moralement inférieure à la nôtre. DejJuis trois siècles, elle nous force à continuer dans le domaine intellectuel, malgré toutes les protestations de la voix du sang, l'œuvre d'une race et dune famille dont nous ne possédons pas l'esprit. Depuis trois siècles, elle a arraché au peuple la suprême consolation de l'art en faisant de celui-ci, non la satisfaction dun besoin universel, mais l'expression du luxe et l'apanage exclusif dune aristocratie intellectuelle. Depuis trois siècles, elle a déshérité les humbles, les petits en leur enlevant leur part de droits et de devoirs dans la gestion et la jouissance du patrimoine artiste de l'humanité. Depuis trois siècles, renouvelant l'infamie de la société antique et attentant à l'égalité morale de la femme, elle a mis la femme hors de la loi de lart en faisant trop souvent parler à l'art une langue morte que la femme ne comprend pas et que son rôle social ne lui donne pas le temps d'apprendre. Dans le domaine de l'art, presque toutes les conquêtes morales et sociales du christianisme sont perdues ou compromises. Pour les retrouver, l'humanité devra revivre son histoire du moyen âge et peut-être sera-t-elle forcée de redescendre aux catacombes et de ranimer l'esprit égalitaire des premiers chrétiens.

Le socialisme de l'art sera, lui aussi, une des préoccupations de l'avenir. Elle est déjà celle du présent, avouons-le donc. Ce n'est pas en niant l'existence du problème que nous parviendrons à le résoudre. Nous pratiquons un art savant et compliqué qui demeure lettre morte pour les trois quarts de la nation.

Ah ! la pédagogie est ingénieuse ! elle savait ce qu'elle faisait quand, pendant trois siècles, elle n'enseignait pas d'autre histoire que l'histoire de Rome et d'Athènes, pas d'autre esthétique que l'esthétique antique. Elle parvint aussi à nous faire oublier notre propre histoire et à pratiquer dans notre esprit, par une abominable chirurgie intellectuelle, la suppression de notre personnalité

580 i.KÇON ni: CLÔTIRE nr phemikr skmi.stri: 1889-1890

et l'ablalion de notre conscience nationale. Les plus nobles facultés de notre génie furent mutilées. Les plus hautes intelligences furent aveuglées. Les plus délicates sensibilités furent émoussées.

Qui donc a inspiré à lame tendre et contemplative d'un Fénelon le dédain et les insultes qu'il a jetées à la face de l'art gothique ? Qui donc lui a fermé, à cet art, les sympathies toutes naturelles du mysticisme profond et sentimental de tant de cœurs français du xvn*" siècle? Qui donc Ta rendu odieux, même à l'indépendance intellectuelle du gallicanisme et du jansénisme? Qui donc a armé contre lui lindilîérence hautaine d'un \'oltaire ou d'un Montesquieu, l'ironie du président de Brosses, la malveillance des encyclopédistes et du xvni'^ siècle tout entier, la haine des gens de lettres et de ceux qui s'intitulaient les gens de goût ? Toujours la pédagogie ! C'est elle qui, sous l'ancien régime, par l'exclusif enseignement classique des Universités et des Jésuites, a fini par inspirer à l'Kglise elle-même, non seulement l'indifférence pour la grande œuvre esthétique et pittoresque qu'elle avait apportée au monde avec la foi, mais encore le mépris et le reniement de cette esthétique. C'est elle qui a fait des collèges de chanoines et des chapitres de religieux, des évèques et des abbés, les pires ennemis de l'architecture et de la sculpture française. C'est elle qui a favorisé le vandalisme comme une œuvre pie et fait accepter par l'Europe l'orthodoxie de l'art païen ressuscité, // risorijimento !

Dans l'ordre politique, elle a produit chez nous un phénomène bien plus extraordinaire encore. Lorsque la société française du xvni'" siècle voulut se renouveler, celte société n'évoqua pas le souvenir des premiers martyrs de nos libertés publiques, des citoyens, des bourgeois qui avaient scellé de leur sang les premières revendications. Elle ne songea pas à reprendre et à continuer leur œ'uvre. Le souvenir en avait disparu sous la lourde alluvion des factices traditions classiques. On connaissait à merveille l'histoire des Gracques, de Calilina, les péripéties de toutes les crises sociales de Rome. On ignorait l'histoire de laifranchissement de nos communes. La Révolution française se réclama directement des Romains et proclama la liberté d'une façon abstraite, comme elle aurait proclamé un privilège, en invoquant le nom des inventeurs et des codificateurs de res(.'lavai>"e. Elle n'ou\rit l'ère des évolutions

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