‹ Leçons professées à l'École du LouvreChapitre 88 sur 93 · GAILLON, FOLLE VILLE, FÉGAMP · texte numérisé non relu

GAILLON, FOLLE VILLE, FÉGAMP

La [mode était à l'Italie. l/Italie faisait fureur ! Le château de Gaillon bâti par un courtisan, partisan de la politique d'intervention en Italie, ne pouvait pas échapper à l'esthétique italienne. J'en arracherai l'aveu à Achille Deville lui-même, à l'éditeur des Comptes du château de Gaillon qui, tout en fournissant à ma thèse tous les arguments que je puisse désirer, conclut cependant, contre toute évidence, aveuf^lé qu'il est par un chauvinisme intempestif.

Je cite les Comptes du château de Gaillon^ Introd.^ p. xn, et XIII ; « Le ministre de Louis XII, Georges d'Amboise, appelé à son tour à larchevèché de Rouen, trouva trop modestes les plans du cardinal d'Estouteville. Ce prélat illustre, ami des arts, le Mécène de la France, voulut doter son pays d'un monument qui n'enviât rien à l'Italie, dont il avait admiré les naissantes merveilles. Le manoir du cardinal d'Estouteville ne lui parut digne ni de la résidence des archevêques de Rouen, ni de lui-même, premier ministre du monarque, légal du Saint-Siège, ni de son siècle. Dès lors il résolut d'y substituer une résidence vraiment royale. L'exécution devait suivre depuis la pensée. »

Il ne veut plus de la construcliotfi de la Renaissance française et rouennaise élevée par d'Estouteville. Il lui faut de la Renaissance classique. « On a répété à satiété que le cardinal d'Amboise avait chargé le célèbre Jean Joconde, architecte véronais, de la construction de son château de Gaillon. Cette opinion, dont Terreur avait été déjà entrevue par un judicieux critique, feu Emeric David (Biographie universelle, article Giocondo), tombe complètement devant l'examen des Comptes qui font l'objet de celte publication. Le nom de Joconde n'yest pas prononcé une seule fois... » (Qu'estce que cela me fait, malheureux archiviste ? L'ombre de Joconde plane sur l'ediiîce, cela suffit à ceux qui s'occupent d'art). « On y verra que, si le cardinal d'Amboise employa quelques artistes italiens à son château de Gaillon, aucun d'eux n'en dirigea la construction, qui appartient tout entière à des architectes français; les artistes d'outre-monls n'y furent occupés qu'à des travaux secondaires et de simple ornementation. C'est un fait qui restera désormais acquis à l'histoire de l'art et à celle de l'école française. » '» Hâtons-nous d'ajouter que parmi les trois seuls artistes italiens

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mentionnés clans les Comptes de la construction du château de Gaillon, dont les noms se perdent au milieu de ceux de plus de cent artistes français, un et peut-être deux d'entre eux étaient établis en France lorsque le cardinal d'Amboise les appela en Nor- "mandie. » Quelle insinuation ! Deville voudrait nous les faire prendre pour des Français naturalisés. Il ajoute : « On verra plus loin, dans la revue que nous nous proposons de passer des principaux artistes employés à la construction et à la décoration de ce palais, la part respective qu'y prirent ces trois étrangers; et Ton restera convaincu que, quant au plan et à l'ordonnance, et nous dirons même à la décoration générale de l'édifice, elle est restée nulle. »

Oui, ce sont des Français qui figurent sur les Comptes et qui donnent les plans. Les archives le disent et nous le voyons bien en constatant que les exigences du climat et que les habitudes nationales ont été respectées. Mais ces architectes français ne sont plus des deviseurs, c'est-à-dire des inspirateurs, des inventeurs libres, comme on l'entendait au temps de Charles V et de Charles VI, quand, sous ces règnes, les architectes conféraient avec les pi'inces de la maison de France soit pour les constructions du Louvre, soit pour celles de Mehun-sur-Yèvre, etc.

Les Français commandent les travaux à Gaillon, soit! Mais on leur impose un devis étranger, devis duquel la présence à la cour d'un homme comme Joconde, et dequelques-uns de ses compatriotes les pluséminents, ne peut pas ne pas être rapprochée. Comment nepasse méfier? Il y a des Italiens dans la coulisse, à la cantonade. Ceux-ci soufflent évidemment les acteurs français qui sont en scène et ils les influencent. — Les Français sont encore maîtres de l'œuvre sans doute : on n'a pas pu ou on n'a pas osé les renvoyer. Sans doute, ces architectes français commandent à une armée d'ouvriers français; les immigrés italiens sont encore en petit nombre. Mais attention! on impose à ces architectes français une escouade d'ouvriers uUramontains et, dans la décoration, c'est la note italienne fournie par cette minorité qui domine. Tout cela est très grave ; pour le méconnaître, il faudrait, à mes yeux, manquer ou de clairvoyance ou de bonne foi.

La main-d'œuvre française à la cour de F'rance ne parvient à se maintenir auprès de sa clientèle qu'en abdiquant et en adoptant

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pelil à petit le j^oùt de la décoration italienne. Elle reste en exercice, cette main-d'œuvre française, mais à condition seulement de contrefaire le style italien et d'invoquer ou de simuler sa collaboration. Elle donne naissance à un art qui a été adorable et qui est la période franco-italienne de la Renaissance française, période pen-' dant laquelle la résistance et l'introduction de l'élément français aiguisent le style classique importé par l'Italie et le rajeunissent. Mais il faut bien l'avouer, dans l'amalgame de la première heure, c'était l'élément italien qui plaisait aux hommes de l'époque. Xe nous y trompons pas. Nos rois, Charles V'IIl, Louis XII, le ministre Georges d'Amboise et ses amis de la cour ont désiré, ont voulu et ont cru posséder de véritables palais italiens. Ils ont tout fait pour obtenir ce résultat.

J'en trouve une nouvelle preuve dans la manière dont ils prétendaient meubler ces palais. Ils se considèrent comme plus libres vis-à-vis de leurs architectes. Ils se passent de leurs avis et commandent directement. Ce qu'ils commandent, c est de 1 objet d'art italien pur sang. Ils achetaient un mobilier tout fait eu Italie ou l'y faisaient exécuter dans les principaux centres de la fabrication italienne. Il leur faut du beau marbre de Carrare travaillé à l'italienne. Ce marbre italien, ils en possèdent des blocs que Michel Colombe et une équipe de sculpteurs italiens travaillent en France et notamment à Caillou et à Tours. Dès 1499, Anne de Bretagne en veut faire venir une provision, en prévision de l'exécution du tombeau de son père François II de Bretagne. Mais cela ne sutïit pas ; ils en veulent posséder des morceaux tirés tout faits d'Italie, avec la marque de la bonne fabrique, garantis par l'expéditeur et escortés par leurs auteurs. Les seuls comptes de Gaillon nous révèlent clairement ce fait.

Comptes du chAleaii de Gaillon, p. '287 : « Les portraictures du Roy, de M. le Légat et de M. le Grant Maistre. A deux chartiers, la somme de treize livres II** III'' pour leur vin ileur pourboire) d'avoir amené de Millau à Paris trois pourtraitures de marbre que pour cordon et cordes, par quictance du XX\' février... etc..

Page "286: «A Roger Aubert, voicturier, la somme de vingt-sept solz, pour avoir amené de Paris III personnages de marbre, par quictance du XIX'= jour de juillet... etc..

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Ce sont les statues de Lorenzo da Mugiano, dont une seule survit ■et se trouve au Louvre.

Page 405 : Pierre de Lorme, maçon, a fait marché à M. de Sauveterre de faire et tailler à l'entique et à la mode française de pierre de \'ernon les entrepiez qu'il fault à asseoir les médailles baillées par Messire Paguenin, icelles asseoir soubz la tarasse basse du grant corps d'ostel. livrer toutes matières, moiennanl huit livres tournois pièce, qui en sera paie aud. de Lorme, avec dix livres tournois »

« On ne sait point assez, dit Deville, /n(rocl.,p. xiu, note que le cardinal d'Amboise, ne trouvant pas non plus le palais archiépiscopal de Rouen, bâti par le même cardinal d'Kstouteville, assez -splendide, y fit d'importants embellissements. Pour en donner la mesure, il nous suffira de dire que nous avons constaté, d'après les registres des trésoriers de Georges d'Amboise, que la somme qu'il y consacra dépassa le tiers de la dépense totale de la construction du château de Gaillon. Ces embellissements consistaient principalement dans une magnifique galerie qui décorait le jardin, et dont il ne reste plus trace aujourd'hui. On parle aussi dune fontaine de marbre, d'une chapelle et d'un oratoire. »

Dès 1504, vous entendez bien, dès 1504, Georges d'Amboise faisait acheter des marbres à Carrare pour les faire sculpter à Gènes et de là transporter en France. Avant leurs accès de chauvinisme, les archivistes français auraient bien fait de consulter leurs confrères italiens. Ceux-ci ont découvert des preu\"es accablantes en faveur de la thèse que l'examen des (tnivres devrait sulllre à étayer. Voici entre autres un texte qui donnera à réfléchir aux défenseurs obstinés du caractère français dominant de Gaillon : c est une lettre du Gouvernement de (iénes au marquis de Massa, propriétaire des carrières de Carrare : « Magnifique prince et très cher ami, le magnifique seigneurJean Spinola de Serravalle notre illustre concitoyen — on voit que Spinola dont il est question plus loin n'était pas un intermédiaire de bas étage — notre illustre concitoyen est chargé par le très chrétien roi de France, notre seigneur, pour Monseigneur le cardinal de Rouen, de faire exécuter à Gènes certains

ouvrages de maîtres, destinés à être transportés en P^rance « La

lettre a pour but d'obtenir qu'on laisse embarquer à Massa le marbre attendu à Gènes pour des sculptures destinées à ("aillon.

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{AVizeri, No tizie, vol. IV, p. 306 et 307). Georges d'Amboise faisait intervenir le nom du roi pour le bien de ses petites affaires.

Georges d'Amboise, s'il l'avait pu, aurait bâti à Gaillon un palais tout en marbre de Carrare et en aurait fait sculpter chaque pierre par des artistes appartenant aux ateliers de la Rivière de Gênes. Remarquons en passant que le marbre brut paraît sortir moins facilement d'Italie que le marbre travaillé.

La pensée de l'Italie obsède Georges d'Amboise, dès 1504, c'està-dire au commencement de l'exécutiondes travaux. Remarquons que lesprit général de l'œuvre doit si bien, dans sa pensée, être italien, qu'il commande à l'avance à Gênes des fragments de cette œuvre.

Les Comptes de Gaillon^ déjàsiexplicites, n'ont pas tout dit cependant ; les archives nationales de Gènes nous renseignent encore. Pace Gazini a travaillé à Gènes pour le château de Gaillon. Preuves dans Alizeri Notizie, vol. IV, p. 313. Pace Gazini avait, près du môle de Gênes, sur le Pont des Couteliers, près d'un quai d'embarquement, un atelier ou une boutique, une barraque [harraca, en latin de notaire) pour laquelle il payait une certaine somme d'argent. Remise du loyer lui fut faite par la ville de Gênes pendant le temps (18 mois) qu'il travailla pour le cardinal de Rouen. « MDV^IIl die XVI novembris : Paxe de Gazino sculptor lapidum débet pro pensione barrache facte super pontem Cultelariorum, mensium sex ultimorum non obstante quod eam tenueril annis duobus vel circa : Sed pro mensibus XV^III quibus eam occupavit, pro laboreriis et negociis Rev. Cardinalis Hoani nihil solvere teneatur in introitu pensionum, 1. XV (Arch. municipale, cartolario 1508). »

Association de Pace Gazini et d'Antonio délia Porta pour tenir boutique ou atelier à Gênes. Nombreux actes dans lesquels ils entreprennent des travaux collectifs.....

Le texte des Comptes de Gaillon est formel au sujet de la Fontaine qui fut donnée au carflinal d'Amboise par les Vénitiens. Elle s'éleva dans la cour du château.

« Le plus bel ornement de la cour était la fontaine de marbre (dit Achille Deville) qui s'élevait majestueusement à son point central. C'était un don de la République de \'enise qui n'avait pas cru pouvoir faire un présent plus agréable au cardinal d'Amboise. Stupendo fonte marmoreo ex Venetorum munere illustratus, disent encore les murs du château de Gaillon.

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