‹ Leçons professées pendant le premier semestre de l'année 1883-84Chapitre 6 sur 13 · QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LEÇON

La pustule maligne et le charbon

(Rédigée par M. Gibier).

Messieurs,

Deux cas de pustule maligne se sont présentés, coup sur coup, t la semaine dernière, à l’hôpital Saint-Louis, dans le service de " M. le D' Reynier; il m’a été donné de pouvoir examiner la peau i et les organes des malades qui ont succombé à cette affection re- I doutable. Les lésions constatées dans ces examens feront l’ob- |ï jet de ma leçon d’aujourd’hui, et, à ce propos, je vous exposerai i aussi brièvement que possible l’histoire du charbon. La pustule |f maligne est, vous le savez, le résultat de l’inoculation à la peau )t du virus charbonneux. C’est le point d’entrée, l’accident primitif ^ de l’infection par les bacilles du charbon ; c’est, pour ainsi dire, « le chancre charbonneux ; car, locale d’abord, la maladie devient ^ bientôt générale, lorsque l’agent delà contagion, pénétrant les ' parois vasculaires, est entraîné par le torrent circulatoire dans ! les différents organes de l’économie. La pustule maligne, as- I sez rare à Paris, s’observe surtout dans les contrées où sévit 1 le charbon.

Mais, avant d’aller plus avant, je dois vous dire, en quelques [imots, la pathologie et l’historique du charbon.

' C’est une maladie générale qui sévit sur nos animaux domesi: tiques, en particulier sur le mouton, et qui est caractérisée par i > un état poisseux du sang avec agglutination des globules rouges,

■ avec tuméfaction et ramollissement de la rate. Ce dernier caracr tère lui a fait donner le nom de sang de rate, de môme que la ' couleur noire, l’aspect sombre du sang, lui ont attiré la qualifica- I lion de charbon, qui a prévalu.

Telles étaient, résumées, les connaissances anatomo-pathologiques acquises à ce sujet avant 1850.

Aussi bien ne doit-on pas s’étonner si toutes les affections, présentant quelque analogie avec le véritable charbon, étaient confondues avec lui, par exemple le charbon à tumeurs. Mais en 1850, au mois d’août, un savant français, le regretté Davaine, constatait, en commun avec un membre de cette Faculté, le professeur Rayer, qu’avec les lésions signalées plus haut, « il y avait, en outre, dans le sang, de petits corps filiformes, ayant environ le double en longueur du globule sanguin. Ces petits corps n’offraient pas de mouvement spontané ». (Académie des sciences et Société de biologie.)

Quelques années après, un savant allemand, Pollender, décrivit très exactement le bacille du charbon, sa longueur, son épaisseur et sa constante existence dans cette maladie. Il le compare aux vibrions et le considère comme appartenant au règne végétal ; il constate sa résistance aux acides et aux bases et le colore par l’iode.

La découverte de Davaine constituait une simple constatation, tandis que le mémoire de Pollender (1) renfermait une description complète du bacille du charbon, considéré en tant qu’agent essentiel de la maladie charbonneuse.

Davaine entreprit plus tard un grand nombre d’expériences consignées dans les comptes rendus de l’Académie des sciences de 1864 à 1873(2).

(1) Pollender. Casper’s Viertaljahrssclirift. für ger. Medicin., 1855, t. VIII, p. 103.

(2) Nous donnons ici la bibliographie, que nous croyons complète, des travaux de Davaine sur ce sujet.

— Nouvelles recherches sur la maladie du sang de rate. Société de biologie et Gazette médicale, 1864,

— Nouvelles recherches sur la nature de la maladie charbonneuse. Ac. des sciences, 22 août 1864.

— Recherches sur les vibrioniens. Acad, des sciences, 10 ocf, 1864.

— Recherches sur la nature et la constitution anatomique de la pustule maligne. Acad, des sciences, 19 juin 1865.

— Sur la présence constante des bactéridies dans les animaux affectés de la maladie charbonneuse. Ac. des sc., 21 et 28 août 1865.

Davaine a inoculé le sang des animaux charbonneux à des sé- ;ss d’animaux d'espèces différentes et a montré qu’avec une ; utte de sang très diluée on pouvait reproduire le charbon. tEnfin, Pasteur (1), véritable initiateur dans cette voie nouvelle I féconde où est entrée la médecine, a cultivé les bactéridies du i arbon en dehors de l’organisme vivant, a obtenu des cultures i.urées avec lesquelles il a reproduit la maladie dans toute r;i intégrité. On peut donc dire aujourd’hui que le charbon est l e maladie entièrement bactéridienne et, comme telle, la mieux p iblie et la plus étudiée, et il ne saurait y avoir plus de doute sujet de son étiologie et du rôle des bacilles, comme cause du arbon, qu’il n’y en a au sujet de l’acare, considéré comme la „jse de la gale.

Ll.orsqu’on examine, à un grossissement de 1500 diamètres, du !i3g contenant des bâtonnets du sang de rate, on voit que

— Note en réponse à une communication de MM. Leplat et Jaillard, r> la maladie charbonneuse. Ac. des sc., 25 sept. 1865.

— Recherches physiologiques et pathologiques sur les bactéries. Ac. î I SC., 9 mars 1868.

— Recherches sur la septicémie et sur les caractères qui la distinemt de la maladie charbonneuse, 25 janvier 1869. Ac. des sciences.

— Études sur la genèse et la propagation du charbon. Ac. de médec.,

rO.

— Recherches relatives à l’action de la chaleur sur le virus chariineux. Ac. des sc., 29 sept. 1873.

— Recherches relatives à l’action des substances dites antiseptiques ' le virus charbonneux. Ac. des sc., 13 août 1873.

-- Recherches sur quelques questions relatives à. la septicémie. Ac. :méd., 28janv. 1873.

— De l’incubation des maladies charbonneuses et de son rapport avec îjuantité de virus inoculé. Ac. de méd., 1873.

- Article Bactéries, du Dict. des Sciences médicales.

11) Pasteur, pe Note sur le charbon et la septicémie. Acad, des lîsnces, 30 avril 1877.

i l* Note sur l’étiologie du charbon, 16 juillet 1877; par MM. Pasteur, aamberland et Roux. Ac. des sciences, 12 juillet 1880.

— Sur la longue durée des germes charbonneux et leur conservation MS les terres cultivées. Par MM. Pasteur, Chamberland et Roux. Ac, :raéd., lof février 1881. Rapport parM. Bouley.

ceux-ci, relativement volumineux, mesurant de à 1,5 en épaisseur, de3 à5 ou lOp en longeur, sont souvent articulés par une extrémité élargie et plate, présentant une certaine analogie avec les surfaces articulaires des phalanges. Ces articulations

Fig. 60

Bacilles du charbon examinés à un grossissement de 1500 diamètres.

a. Bâtonnets articulés. — h. Bâtonnets articulés dont l’un est recourbé eu crosse. — c. Longs bâtonnets incurvés,

laissent voir sur leur partie médiane une ligne claire transversale, tout à fait caractéristique, ainsi que des parties ombrées vers l’extrémité des bâtonnets. Ceux-ci sont parfois recourbés en forme de crosse. Ils sont rigides, immobiles et se colorent d’un façon très intense par toutes les matières colorantes tirées de l’aniline. (VoytiZ en a, b, c, fig. 6.)

Ainsi que vous pouvez en juger à l’examen de la figure que voici, les globules rouges sont, dans le sang, agglutinés, déformés et mélangés à une profusion de petits bâtonnets droits, articulés ou simples, mais ne se présentant nulle part sous l’aspect de longs filaments. Celle figure (fig. 7) représente du sang de cobaye inoculé depuis vingt-quatre heures; les bâtonnets y sont en nombre bien plus considérable que les globules qu’ils étouffent, pour ainsi dire, en leur enlevant l’oxygène nécessaire à leur vie et à celle des éléments anatomiques des tissus qui reçoivent du sang les matériaux de leur nutrition.

Si, prenant une goutte de sang dans le cœur d’un animal qui vient de succomber au charbon, on la transporte avec toutes les

irécautions méthodiques dans un liquide de culture porté à la .empérature du corps humain, voici ce qu’on observe au bout

Fig. 7.

Bacilles charbonneuses dans le sang d’un cobaye.

^.e vingt-quatre heures : les bacilles (fig. 8) n’étant plus gênés dans eeur croissance par la rapidité du courant sanguin qui les brise,

Fig. 8.

Bacilles de charbon obtenus parla culture.

Longs filaments développés en forme d’échevaux de fil. — B. Spores I libres. — C. Bâtonnets présentant des spores dans leur intérieur.

se développent en longs filaments, s’amassent sous forme d’écheveaux contournés en anses allongées. Ces filaments sont, les uns tout à fait transparents, les autres inégalement réfringents par suite de la formation des spores. Ces spores, décrites pour la première fois par Koch, représentent le devenir de l’espèce; ce sont de petits grains réfringents, ovoïdes, dont le plus petit diamètre est un peu moindre que celui du bâtonnet. Ils deviennent d’autant plus abondants, que le liquide de culture est plus pauvre, et ils peuvent finir par remplacer complètement les filaments qui disparaissent.

Bacilles de la rate d’une souris, cultivés depuis trois heures dans l’humeur aqueuse.

Ces bacilles sont aérobies, c’est-à-dire que la présence de l’oxygène de l’air est nécessaire à leur vie. Ils empruntent au milieu où ils vivent l’oxygène et restituent une égale quantité d’acide carbonique.

Livrés à la putréfaction, ils disparaissent; si l’on ensemence a la fois un liquide de culture avec les bactéries du charbon et de la putréfaction, celles-ci détruisent les bactéries charbonneuses, et le liquide inoculé aux animaux ne leur donne pas le charbon. C’est là un fait expérimental dû à M. Pasteur, et dont nous ferons bientôt l’application à la pustule maligne.

La température la plus favorable au développement de la bac-

— kl —

léridie charbonneuse paraît être celle des mammifères (38 à 39°). La température du sang des oiseaux (41, 42°) empêche sa pullulation. Cette donnée a été le point de départ d’une expérience très célèbre de M. Pasteur : pour montrer que l’excès de tempé- , rature s’oppose au développement du charbon chez la poule, M. Pasteur refroidit cet oiseau, en lui maintenant le ventre et les pattes dans l’eau, et lui fait contracter le charbon. Par un procédé inverse, M. Paul Gibier a donné le charbon à des grenouilles et à

Bacilles du charbon développés chez la grenouille (Gibier).

Grossissement faible.

des poissons qu’il a fait vivre dans une eau qu’il avait portée à une température de 35°. Le sang de ces animaux contient une grande quanlilé de bacilles, comme le montre la figure 10.

Ainsi, en refroidissant des oiseaux ou en réchauffant des animaux à sang froid, on obtient la démonstration nette que la température est nécessaire au développement du charbon, car, à l’état normal, aucun de ces animaux no contracte cette affection après l’inoculation du virus charbonneux.

La vitalité de ces organismes est considérable, ainsi que leur résistance aux agents physiques. Davaine a constaté que le sang charbonneux conservait fort longtemps ses propriétés nocives, môme quand il a été soumis à la dessiccation.

M. Pasteur a constaté qu’une chaleur de 37 à 38° était nécessaire pour déterminer la virulence du charbon, et M, Paul Gibier a pu soumettre du sang charbonneux à un froid de moins 45o pendant plusieurs heures sans tuer les bactéridies.

La spore charbonneuse qui se forme au contact de l’air possède une résistance remarquable. Lorsque le cadavre d’un animal charbonneux a été enfoui sous terre, les spores sont ramenées des profondeurs du sol à sa surface par les vers de terre; M. Pasteur a démontré leur existence dans les déjections des lombrics. Cette expérience, d’une sagacité admirable, donne la clef de certains faits mystérieux en apparence, et que l’on traduisait jadis par des termes montrant combien l’esprit en était frappé dans les campagnes : certains champs, où l’on ne pouvait mener paître un troupeau sans que le charbon le décimât, avaient reçu, dans la Beauce, le nom caractéristique de Champs maudits. Or, on a constaté que dans ces champs, des cadavres charbonneux avaient étéenfouis; il est facile de comprendre, parce qui précède, la présence des spores infectieuses sur le sol, sur les herbes et l’inoculation buccale, démontrée chez les moutons par l’engorgement des ganglions du cou, démontrée surtout par l’expérience : en faisant paître des moutons dans des enclos où l’on avait enterré des animaux atteints par le sang de rate, on les rend charbonneux.

Jusqu’ici, je ne suis pas sorti des considérations générales sur l’étiologie de la maladie que nous étudions; je vais m’occuper maintenant de son anatomie pathologique. Je vous ai dit combien nombreux étaient les bacilles dans le sang. Ce n’est pas seulement dans les gros vaisseaux qu’il en est ainsi. Si, par exemple, on empoisonne un cobaye par inoculation d’une goutte de liquide de culture, l’animal meurt au bout de vingt-quatre heures. Dans les capillaires des viscères, dans le foie, par exemple, on voit, sur des coupes colorées par le violet de gentiane ou par la fuchsine, les petits vaisseaux avec quelques globules sanguins et une grande quantité de bâtonnets. Sur des coupes du rein, on trouve également les petits vaisseaux des glomérules et ceux qui entourent les tubuli comblés par ces éléments.

Un voit de même, à profusion, ces bacilles dans les vaisseaux capillaires qui séparent les glandes de la muqueuse stomacale. Je reviendrai bientôt sur ce point intéressant.

Le poumon n’est pas épargné par l’invasion; à la surface et au bord des alvéoles on trouve, sur des coupes, dans les capillaires qui forment un si riche réseau, une quantité colossale de bactéries, témoignant de l’avidité pour l’oxygène qui caractérise ces microbes aérobies, comme les a nommés M. Pasteur.

Dans les capillaires qui forment des mailles rectangulaires, ou dont le trajet est rectiligne dans une certaine longueur, les bâtonnets sont toujours dirigés suivantle sens du courant sanguin et parallèles aux parois vasculaires. Telle est aussi leur direction dans les veines et les artères.

Pour mettre ces bactéries en évidence dans les vaisseaux, il (i est bon de les colorer; c’est une méthode excellente et le meilleur S moyen qui s’offre naturellement aux incrédules désireux de se il faire une opinion au sujet des doctrines microbiennes, i Elles se colorent très facilement, soit sur des lamelles où l’on ; a étalé et fait sécher du sang, soit sur les coupes. La plupart des 1 couleurs d’aniline les colorent d’une façon intense. Telles sont la j, fuchsine, le violet de méthyle B, le violet 5B, le violet de gentiane,

^ la safranine,etc. Les méthodes de coloration après dessiccation sur I les lamelles, de coloration de coupes avec les diverses matières tirées de la fuchsine, constituent un très grand progrès dans la ! technique de leur étude; on le doit surtout à MM. Weigert et Koch.

' Sur les préparations ainsi colorées d’organes provenant d’intoxication charbonneuse expérimentale aiguë, il est facile de 1 voir que les bactéries siègent uniquement dans les vaisseaux qui l en contiennent une quantité considérable, et que les cellules des tissus sont habituellement normales. Ainsi les cellules du foie, du rein, des glandes gastro-intestinales, etc., ne sont nullement i: modifiées, quoique les capillaires de ces organes charrient une 1 quantité énorme de bacilles.

I Arrivons, maintenant, à la pustule maligne qui est un des ca- 'ractères du charbon à peu près spécial à l’homme.

L’animal atteint par le charbon s’affaiblit et meurt, quelquefois très rapidement, et, dans certains cas, avant même qu’on l’ait C. 4

soupçonné malade. Chez l’homme, il en est d’ordinaire tout autrement. Chez lui, lecharbon débute par la pustule maligne. Celte affection a été bien étudiée depuis que l’Académie de Dijon a proposé un prix à son sujet (1780). Elle fut bien décrite dans les mémoires de Thomassin et de Chambon, couronnés [>ar l’Académie de Dijon, et, un peu plus tard, dans le Traité d’Enau et Chaussier.

On a divisé la description, l’évolution de la pustule maligne en trois périodes à partir du stade d’incubation. Celle-ci, à partir du moment de l’inoculation dont le mode est variable, dure de un à trois jours et même plus.

Dans la première période, le malade éprouve du picotement, une démangeaison plus ou moins vive ne s’accompagnant pas de rougeur, au niveau du point contaminé.

Bientôt l’épiderme est soulevé, dans un point limité, sous forme de vésicule miliaire remplie de sérosité brunâtre. Cette période dure de vingt-quatre à trente heures.

En 1864 et 1865, Davaine a examiné des pustules malignes arrivées au deuxième et troisième jour et traitées par la méthode de l’ablation totale, méthode, soit dit en passant, éminemment propice aux études anatomo-pathologiques. Ces pustules, que Davaine tenait du D'' Mauvezin (de la Seine-Inférieure), durcies dans l’acide chromique, furent divisées en coupes minces traitées par la pgtasse. Les bactéridies situées au centre de la pustule occupaient le corps de Malpighi, au-dessous de la couche épidermique, et étaient disposées en groupes, en îlots, séparés par des cellules épithéliales normales. Chaque groupe contenait des milliers de bactéridies formant un feutrage épais envoyant des prolongements dans tous les sens entre les cellules épithéliales.

Il n’y avait pas d’autre élément dans les parties malades.

Dans les pustules excisées, deux ou trois jours après le début, Wagner (1) a trouvé les papilles du derme hypertrophiées, remplies de bactéries, qui existaient également dans l’intérieur des vaisseaux sanguins.

(1,2) Cités par Bollinger. In Ziemmsen Handbuch. Zoonoses, t. Hb édit. 876.

Virchow (2) a décrit des bacilles dans le corps muqueux et dans la gaine des poils, dans une pustule maligne dont le début remontait à douze jours.

Dans la deuxième période, on voit apparaître sous la vésicule une induration lenticulaire, aplatie, irrégulière, reconnaissable au loucher et de couleur livide. Ce caractère possède une grande importance : il indique que la gangrène commence. Au pourtour de celte eschare la peau se gonfle sous forme d’une tumeur circulaire, molle et superficielle, pâle ou rouge, livide ou teintée : c’est Y aréole de Cliaussier. Cette aréole s’entoure elle-même d’une couronne de petites phlyctènes isolées d’abord, puis réunies, et contenant une sérosité rousse.

Le tubercule central devenu complètement noir se convertit en eschare.

Celte période a une durée de quelques heures à un ou deux Jours.

La troisième période est signalée par l’agrandissement de l’eschare précédée par une aréole plus ou moins nette et accompagnée d’un gonflement périphérique avec ramollissement des tissus.

Si l’on fait, à ce moment, une coupe de la pustule, on voit que l’eschare est formée par la peau noircie, dure, sèche, offrant une teinte rouge quand on l’examine par transparence.

A l’examen microscopique, la partie nécrosée de la peau comprend toute l’épaisseur du derme dont les faisceaux sont encore reconnaissables et conservés. Il n’y a plus de cellules visibles ni de bacilles. Ceux-ci sont partis avant l’escharification ou ont été détruits. On peut dire que les bactéridies du charbon produisent la gangrène avec une remarquable intensité en soustrayant l’oxygène à la partie superficielle de la peau, dans laquelle ils se sont logés tout d’abord.

La peau qui entoure' l’eschare est enflammée; le tissu souscutané est œdématié et contient une sérosité louche, des débris de cellules et de fibres du tissu conjonctif, et des bactéries de diverse nature. Il peut arriver que des bacilles du charbon existent ■encore pendant un certain temps, huit ou dix jours par exemple, i'à U base de la pustule maligne, dans le tissu conjonctif œdématié

qui l’entoure. Mais il est loin d’en être toujours ainsi et les bacilles caractéristiques peuvent avoir complètement disparu du lieu de leur inoculation et de leur développement primitif. A la hase de la pustule maligne il se passe un fait analogue à celui que je vous ai cité précédemment; les bactéries de la putréfaction, les bactéries communes étouffent celles du charbon.

J’ai examiné tout récemment les pustules malignes remontant à douze et quinze jours et la plupart des organes provenant de l’autopsie de deux ouvriers morts à l’hôpital Saint-Louis dans leservice de M. le D*" Reynier. Ces deux observations sont trop instructives pour que je ne vous en donne pas ici un résumé.

Ces deux ouvriers travaillaient dans le même atelier à la fabrication des baleines de corsets, qui se font avec des cornes de buffles venues de l’Amérique. Les pustules s’étaient développées sur la joue chez l’un, sur le cou chez l’autre. Elles n'avaient pas été cautérisées ni traitées dès le début, et les malades sont venus mourir à l’hôpital Saint-Louis, dans la période de l’infection charbonneuse, avec des symptômes assez inusités, une asphyxie telle chez l’un que l’on dut procéder immédiatement à la trachéotomie, avec des phénomènes de convulsions toniques, de tétanos, (le coma, de trismus, etc. chez l’autre.MM. Reynier et Gellé, son interne, doivent prochainement publier ces deux faits, qui sont très intéressants au point de vue clinique comme au point de vue de l’anatomie pathologique.

Les deux pustules malignes offraient à l’œil nu les caractères les plus nets : eschare noire centrale enchâssée dans un bourrelet œdémateux sous l’eschare, un tissu réduit en putrilage gris infiltré de liquide au-dessous de l’eschare. Le liquide obtenu on raclant le tissu sous-jacent et adjacent à l’eschare, examiné sur des lamelles où on l’avait fait sécher en couche mince, puis coloré par le violet de méthyle ou la fuchsine, montrait un assez grand nombre de bacilles minces, ne mesurant pas plus de 0,5 (/. à 0,6 p. en épaisseur, et terminés par des extrémités arrondies. Ces bacilles, beaucoup plus petits que ceux du charbon, ne sont pas articulés de la façon caractéristique qu’on observe dans le charbon. En même temps, on trouve une grande quantité de petits microbes ronds isolés ou accolés deux à deux.

L’inoculation de ce liquide à des cobayes n’a pas donné de résultats positifs.

Sur les coupes comprenant à la fois l’eschare et les tissus voisins, colorées avec les diverses couleurs d’aniline, nous n’avons pas été plus heureux. Il n’y avait aucun bacille qu’on pût rapporter à la bactéridie charbonneuse (1).

Nous avons également examiné du sang du cœur et des vaisseaux cutanés sans rencontrer de bacilles.

(1) A propos de ces résultats négatifs de l’exanaen de la pustule maligne arrivée à un stade avancé, nous devons rappeler qu’on a décrit des pseudo-pustules malignes. Rayer, Guérin (Ac. de médec., 1864), Vidal, etc., ont rapporté des exemples de guérison spontanée, en particulier celui du Dr Bonnet. MM. Tuffier et Gallois (Soc. de biologie, 1882) ont publié deux observations de guérison de ces fausses pustules malignes. Ces derniers auteurs n’ont trouvé dans le liquide de la pustule et n’ont réussi à cultiver que des micrococci. M. Coulom (Thèse de Paris, 1882) donne, d’après M. Nicaise, le diagnostic différentiel de la vraie et de la fausse pustule maligne, qui, je dois le dire, me paraissent se ressembler infiniment. Je n’ai pas d’opinion personnelle basée sur des faits qui me soient propres sur ce sujet, mais je ferai remarquer que souvent, sur des pustules malignes indéniables, terminées par la mort, comme les deux observations de M. Reynier, on ne trouve pas de bacilles caractéristiques lorsqu’on les examine plusieurs jours après le début. On peut croire aussi, d’après des faits que nous citons â la fin de cette leçon, que le charbon, développé dans la muqueuse gastro-intestinale à la suite de l’ingestion de viande charbonneuse, n’est pas toujours fatalement mortel. Il est donc prudent de faire des réserves sur l’existence des fausses pustules malignes.

M. Reclus (Critique et clinique chirurgicales, in-8«>, Masson, p. 86, 1884) rapporte une observation de pustule maligne spontanément guérie, observée chez un cuisinier de Bicètre qui portait habituellement la viande de l’établissement sur son épaule nue. L’éruption observée à partir du sixième jour était tout à fait caractéristique. La recherche des bactéridies dans la sérosité de la peau autour et au-dessous ds la pustule avait été infructueuse, ainsi que l’inoculation chez plusieurs cobayes. Cependant un de ces animaux est mort du charbon et avec son sang on a pu eu inoculer une série, chez lesquels la maladie charbonneuse était tout à fait caractéristique. M. Reclus fait observer à ce propos qu’un certain nombre d’observations de charbon guéri sont signalées par Enau et Chaussier, Raphaël de Provins, Follin et Rochoux.

Les coupes pratiquées dans divers organes nous ont au contraire fourni des renseignements positifs dans les deux cas.

Dans le premier, dont le début remontait à une douzaine de jours, la plupart des organes que nous avons examinés contenaient des bactéries charbonneuses. Ainsi le poumon en offrait un grand nombre dans les travées fibreuses qui accompagnent les vaisseaux et les bronches, dans le tissu conjonctif sous-pleural, et çà et là, par petits groupes dans quelques alvéoles pulmonaires. On avait injecté, peu de temps après la mort, de l’alcool dans l’arbre aérien et nous avions eu soin de faire des préparations sur les points imbibés par l’alcool, en sorte que nous étions absolument sûrs du bon état de conservation des parties examinées. Ces bactéries avaient, du reste, tous les caractères du charbon. La rate, examinée sur des coupes après durcissement, en a montré une quantité considérable, siégeant soit dans les espaces caverneux, soit le long des travées fibreuses qui limitent ces espèces.

L’estomac était tout particulièrement rempli de bactéries qui siégeaient en nombre colossal à sa surface, dans l’intérieur des glandes en tube, dans le tissu conjonctif sous-muqueux et dans la couche musculeuse. Elles étaient volumineuses, du diamètre de l“m à plus OU moins longues, souvent articulées. Elles

tapissaient la surface interne des glandes à pepsine et à mucus, dont le revêtement épithélial était tantôt normal, tantôt desquamé et granuleux. 11 y en avait aussi dans le tissu conjonctif interglandulaire, mais rarement dans les vaisseaux. Dans le tissu sous-muqueux, les bacilles ôtaient accompagnés de microbes ronds assez volumineux, très nombreux, qu’on pourrait regarder comme les spores des bacilles charbonneux; mais celte forme arrondie n’est pas, par elle-même, assez caractéristique pour que nous puissions affirmer sans réserve leur nature. Nous sommes sûrs toutefois qu’aucun de ces micro-organismes n’est dû à la putréfaction, car l’estomac avait été rempli d’alcool peu de temps après la mort, et il était dans un état de conservation parfaite.

Ainsi ni la pustule, ni le sang n’offraient de bacilles, et cependant, il en existait des masses énormes dans la rate, dans le poumon et surtout dans l’estomac. Leur présence sur cette mu-

queuse, leur élimination à sa surface sont ries faits très importants, car nous pouvons en inférer qu’après avoir rempli, à un moment donné, la circulation générale, ils étaient en voie d’élimination. Ce n’est pas à dire pour cela que le malade pût guérir. Car, bien qu’il se fût débarrassé en partie, et qu’il fût en train de se débarrasser complètement des microbes, le sang n’en était pas moins altéré d’une façon irrémédiable, poisseux, impropre à l’hématose. Le malade n’en eût pas moins été intoxiqué et condamné fatalement, même s’il eût éliminé complètement les micro-organismes.

Le second fait de M. Reynier montre bien que le départ des organismes générateurs du charbon ne suffit pas pour supprimer l’infection charbonneuse et que la mort est due à une modification spéciale du sang, incomplètement connue, il est vrai, qui se traduit par sa couleur, sa viscosité et son inaptitude à fixer l’oxygène.

Le début de la pustule maligne remontait à quinze jours chez ce second malade ; les accidents convulsifs, le trismus, la contracture des muscles de la joue et des mâchoires s’étaient montrés pendant les derniers jours. A la suite de paresse vésicale on avait pratiqué le cathétérisme vésical ; l’urine rouge contenait de l’albumine. L’examen de la pustule cutanée et du sang ne nous avait montré aucun bacille caractéristique. A l’autopsie, faite par MM. Reynier et Gellé, le liquide céphalo-rachidien, la piemère, le cerveau, le bulbe ne présentaient pas non plus de bacilles. Nous en avons vu quelques-uns dans le sang de la rate, mais aucun ni dans le poumon, ni dans le tube digestif, ni dans les reins. Cependant, il y avait une ecchymose très marquée, assez large, de l'intestin et des lésions très accusées de l’estomac et des reins, mais sans bacilles. Le foie est le seul organe qui nous en ait offert en quantité. Sur les coupes du foie, beaucoup de capillaires un peu dilatés contenaient des micro -organismes tout à fait caractérisés du charbon.

Une grande partie des cellules hépatiques était infiltrée de granulations de pigment biliaire. Si le foie était le seul organe qui eût conservé dans sa circulation capillaire des bacilles du charbon, il devait ce privilège surtout à sa circulation spéciale qui

n’esl pas assujettie autant que celle des autres tissus à l’action directe du cœur. Du côté de l’estomac nous avons constaté les traces tout à fait manifestes d’une inflammation intense portant sur le tissu conjonctif interglandulaire et sous -muqueux. Ce tissu était infiltré de cellules migratrices et les glandes ellesmêmes étaient malades, leur épithélium était desquamé, granuleux, irrégulier ; ces lésions étaient bien réellement dues à un processus pathologique récent, car l’estomac avait été rempli d’alcool peu de temps après la mort.

Je n’hésite pas à rapporter, Messieurs, cette inflammation de la muqueuse stomacale à une infiltration provoquée par l’élimination des bactéridies du charbon et qui succède à leur passage à travers la muqueuse et les glandes de l’estomac.

Pour ce qui est du rein, nous avions affaire à une néphrite aiguë caractérisée par de la glomérulite et des exsudats intracanaliculaires, des cylindres, etc. Je crois aussi que cette néphrite avait été causée par le passage des bacilles dans les voies de l’urine.

Ce mode d’élimination des bactéries après une infection générale du sang, leur passage à travers les muqueuses de l’estomac et de l’intestin, leur départ par le rein, les lésions matérielles, de nature inflammatoire qu’ils laissent après eux alors mêmes qu’ils sont partis depuis un certain temps, n’ont rien, Messieurs, qui doive vous surprendre. Vous vous rappelez, en effet, ce que je vous ai dit à propos du jéquirity dont les bacilles offrent des migrations, un départ analogue et qui laissent longtemps après leursortie de l’organisme des inflammations ou de la gangrène. Nous rencontrerons souvent de pareils faits dans les troubles inflammatoires chroniques causés par les bactéries.

Je reviens aux lésions de l’estomac et de l’intestin dans le charbon. On les connaît depuis de longues années. Ainsi le modèle en cire queje vous présente et qui appartient au musée Dupuytren et qui y a . été déposé par Chaussier (1805,0® 107), se rapporte à une gangrène charbonneuse de l’estomac ; une autre pièce que je vous montre également se rapporte aussi à des taches gangréneuses de l’estomac et à une inflammation de l’intestin

observées par M. Verneuil en 1857 (n‘> 108 du musée), chez un individu mort de pustule maligne.

Il existe un grand nombre de faits de ces coïncidences signalés depuis qu’on recherche les bacilles du charbon dans les altérations de la muqueuse gastro-intestinale.

Mais de plus on a observé souvent et même à l’état de petites épidémies locales déterminées par. l’ingestion de viandes de bœufcharbonneux, des faits de charbon intestinal, sans qu’il y eut d’accident local, de pustule maligne à la peau. Telles sont les observations relatées par MM. Recklinghausen (1), Waldeyer (2), E. Wagner (3); telle est l’épidémie observée par ile Dr Butter et M. Karl Huber (4), ou 25 personnes ont été malades, pour avoir mangé de la viande de bœuf charbonneux; six d’entre elles ont succombé de quarante-huit heures à sept jours .après l’empoisonnement. Il y avait alors de l’inflammation très ! manifeste de la muqueuse gastro-intestinale, des ecchymoses, œt dans les diverses couches de la muqueuse, de même que dans lies ecchymoses et dans le sang, des bacilles caractéristiques du ccharbon. Cette mycose intestinale doit être identifiée au charbon. ITelleest l’opinion de la majorité des auteurs, de Virchow, Buhl, IRecklinghausen, Waldeyer, Munck, Bollinger, etc. Il en est de iimême des inflammations de la muqueuse gastro-intestinale obiiervées chez des ouvriers employés à la préparation des peaux ^?t qui meurent sans pustule maligne, sans qu’on puisse voir la norte d’entrée du virus ainsi que M. Babès en a observé à Buliapest.

Telles sont. Messieurs, les principaux traits de la description llu charbon étudié expérimentalement chez les animaux et observé chez l’homme.

Par les faits que je viens de citer, vous avez compris toute ‘importance pathogénique du rôle des micro-organiques, de leur

(1) Recklinghausen. Virchow’s Archiv 1864. t. XXX, p .366.

(2) Waldeyer. Virchow’s Archiv 1871, t. LU, p. 541.

(3) Wagner. Arch fur Heilkunde, 1874, t. XV, p. 1.

(4) Butter et Karl Huher. Archiv für Heilkunde, 1878, t. XIX, p. 1.

introduclion dans l’économie, de leur généralisation dans le sang et de leur élimination par les muqueuses.

Que de points impossibles à comprendre devenus lumineux, grâce, non pas aux théories, mais à l’expérimentation et aux connaissances nouvelles sur les micro-organismes qui résultent des travaux de Davaine et deM. Pasteur.

MM. Pasteur et Toussaintont réussi à obtenirun viruschàrbonneux atténué qui, inoculé aux animaux des espèces ovine et bovine, les préserve du charbon. Si quelques médecins contestent encore le rôle des micro-organismes dans le charbon et l’excellence des vaccinations préventives bien faites, les éleveurs qui comprennent leurs intérêts, se sont empressés d’adopter les applications pratiques qui découlent de ces acquisitions scientifiques, et en continuent l’emploi.

Déjà l’agriculture en a retiré des avantages dont les relevés officiels nous montrent les chiffres éloquents (1). Ce sont là des faits, et en matière de science, ils valent mieux que les plus beaux discours.

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