CINQUIEME LEÇON
La variole.
(Recueillie par M. Babinski.)
La variole est une affection fébrile, contagieuse, inoculable, caractérisée par une éruption pustuleuse plus ou moins généralisée de la peau et des muqueuses buccale, pharyngienne et respiratoire.
C’est une maladie générale à évolution déterminée qui, après une phase d’incubation plus ou moins longue, passe par les quatre périodes, d’invasion, d’éruption, de suppuration et de dessiccation.
La variole a été notablement modifiée depuis l’introduction de la vaccine ; aussi les règles que Borsieri et Sydenham avaient fixées au point de vue de la marche de la variole et de la durée (le chacune de ses périodes, ne sont plus exactes actuellement.
La période d’invasion dure de deux à quatre jours. On voit parfois dans le cours de cette période apparaître des efflorescences cutanées, qui sont désignées sous le nom de rash. Le rash est constitué par des taches rouges, plus ou moins étendues circonscrites ou généralisées et qui tantôt s’effacent à la pression (rash hyperhémique), tantôt ne pâlissent pas à la pression (rash hémorrhagique).
La période d’éruption débute lorsqu’apparaissent sur la peau des taches qui se transforment rapidement en papules, puis en vésicules. L’exanthème se montre d’abord à la face, puis envahit le tronc et les membres. Les papules sont petites, acuminées, s’effacent par la pression les deux premiers jours et sont quelquefois entourées par une aréole rouge due à une suffusion sanguine. Les papules sont tantôt séparées les unes des autres par des intervalles de peau saine (forme discrète), tantôt elles se touchent les unes les autres par leur circonférence (forme cohérente), tantôt enfin empiètent les unes sur les autres (forme con-
fluente). C’est par l’éruption de la peau de la face qu’on juge si la variole est discrète, cohérente ou confluente. Vers le sixième ou septième j’our les papules se transformenl en vésicules remplies de sérosité.
La période de suppuration commence du huitième au neuvième jour alors que les vésicules se transforment en pustules. Celte modification dans la nature de l’éruption est marquée par une recrudescence notable de la fièvre, dite fièvre de suppuration. Les pustules sont pour la plupart déprimées à leur centre, ombiliquées. Le travail de suppuration s’accompagne d’une tuméfaction du tissu cellulaire sous-cutané qui produit sur la face une hideuse déformation. Les lèvres sont épaissies, les paupières œdémateuses ; les traits sont absolument méconnaissables.
L’éruption de la variole n’est seulement pas localisée à la peau. Des pustules se développent souvent sur les muqueuses de la bouche, de la langue, du pharynx, du larynx et de la trachée. C’est là l’origine des laryngites et des trachéites que l’on voit apparaître souvent dans le cours de la variole.
Les pustules tantôt se rompent, laissant échapper leur contenu qui se concrète à l’air en produisant des croûtes épaisses, jaunâtres ou terreuses, tantôt ne se rompent pas, s’affaissent simplement et se transforment aussi en croûtes jaunâtres. C’est alors que la maladie entre dans la période de dessiccation. Nous devons maintenant étudier les lésions au point de vue histologique, et pour cela faire l’examen de coupes de vésicopustules de la variole, à divers états de leur évolution.
Lorsqu’on examine une section d’une papulo-vésicule, on trouve à la partie inférieure du corps muqueux, près du derme, à l’extrémité des papilles, des cellules mates, un peu granuleuses, et il est impossible de déceler la présence des noyaux dans leur intérieur au moyen des réactifs colorants. Ces cellules présentent des prolongements et offrent une certaine ressemblance avec les cellules que Wagner a décrites dans les fausses membranes diphlhéritiques et qui ont subi une altération vitreuse. Ce sont là des cellules mortifiées et ces altérations cellulaires dont la connaissance est due aux travaux de Weigert, constituent ce que cet auteur appelle la nécrose initiale des cellules du corps
muqueux. CetLe lésion serait duo, d’après Weigerl, à la présence des bactéries, qui sont d’abord contenues dans les vaisseaux et dans les papilles. Telle est pour cet auteur l’altération initiale de la variole; toutes les autres modifications ne sont que secondaires et de nature inflammatoire. L’opinion de Weigert ne fut d’abord acceptée qu’avec beaucoup de réserve par les anatomo-pathologistes, mais depuis, la description qu’il a donnée de cette nécrose initiale a été vérifiée par de nombreux observateurs et ses idées à ce sujet sont généralement admises en Allemagne.
Fig. 11.
Vésicule de varicelle; a épiderme ; h couche granuleuse ; 6’, cloisons du corps muqueux transformé ; c cavitées limitées par les cloisons.
Cette couche de cellules mortifiées constitue un disque dur interposé aux papilles et à l’épiderme. Ce disque causerait, d’après Weigert, en s’opposant au passage des liquides, l’ombilication des pustules. L’altération décrite par l’auteur allemand correspond à ce que Rayer et Simon avaient autrefois indiqué sous le nom de disque pseudo-membraneux. Rayer l’obtenait en raclant la surface des pustules.
Voyons maintenant ce que l’on observe dans les régions plus superficielles de l’épiderme. Entre la couche cornée et la zone des cellules mortifiées, on trouve une ou plusieurs cavités anfractueuses cloisonnées par des filaments anastomosés et contenant dans leur intérieur de la fibrine, des cellules migratrices et des globules rouges. Les globules rouges sont épanchés en abondance dans ces
cavités du corps muqueux dans la variole hémorrhagique. Quantaux leucocytesqui sont peu abondants dans la vésicule, ils deviennent très nombreux dans la pustule. Les travées qui constituent le réticulum des cavités creusées dans le corps muqueux, sont formées I par des cellules altérées, reconnais sables quelquefois à leurs noyaux.
I On trouve aussi dans le liquide delà pustule de grandes cellules
Fig. 12.
I, Coupe d'une vésicule variolique à son début; a, couche de l’épiderme ;
6, corps muqueux épaissi au niveau de la pustule ; ci, corps papillaire.
II, Vésicule variolique plus ancienne ; même signification des lettres que dans la précédente.
à plusieurs noyaux ayant subi parfois la dégénérescence colloïde. Dans les vésico-pustules en voie de formation, on peut voir le mode de développement de la cavité cloisonnée que nous venons de dé-
crire. Tout d’abord il y a une multiplication des noyaux des cellules épidermiques situées au-dessus du disque de cellules mortifiées. Puis les cellules subissent la dégénérescence vésiculeuse qui a déjà été décrite dans une de nos précédentes leçons ; elie consiste, comme vous l’avez vu, en ce que le nucléole contenu dans le noyau des cellules se distend, se transforme en une vésicule qui repousse et distend le noyau ; lorsque la vésiculation du nu-
Fio. 13.
h, b\ cellules du corps muqueux ; m, m, cavités limitées par des cloisons et contenant des leucocytes et des cellules vésiculeuses ; n, cellule vésiculeuse contenant un leucocyte ; p, grande cellule vésiculeuse libre à plusieurs noyaux dans une cavité de la pustule.
cléole est complète, sa substance est réduite à une petite masse semi-lunaire appliquée sur un des pôles du noyau ; mais ce n’est pas là le seul mécanisme de la dégénérescence vésiculeuse des cellules; quelquefois ce n’est plus le noyau, mais le proloplasma cellulaire lui-même qui subit une vésiculation. Les cellules du
corps muqueux devenues vésiculeuses sont comparables à des cellules végétales ; les parois des cellules se touchent les . unes les autres ; elles se détruisent par places; les cavités cellulaires communiquent alors entre elles et se laissent pénétrer par des leucocytes et des hématies qui viennent par diapédèse des vaisseaux papillaires. L'évolution épidermique, au niveau delavésicopustule est, comme on le voit, notablement modifiée; les cellules du corps muqueux, au niveau du stratum granulosum sont profondément altérées et l’éléidine a complètement disparu ; aussi les cellules épidermiques les plus superficielles, celles qui correspondent au stratum corneum, n’ont pas subi la kératinisation. Au pourtour des pustules il se passe dans l’épiderme un phénomène intéressant signalé par M. Ranvier et qui consiste en une exagération de la formation de l’éléidine ; dans les cellules du stratum granulosum, il existe tout autour des pustules une sorte de rempart d’éléidine.
Les papilles du derme qui correspondent à la pustule sont, elles aussi, modifiées dans leur structure ; elles sont beaucoup plus volumineuses et allongées qu’à l’état normal, leurs vaisseaux sont distendus et les mailles formées par les faisceaux du tissu conjonctif sont remplies de cellules embryonnaires.
Je dois maintenant vous montrer les microbes de la variole et vous indiquer le siège qu’ils occupent. Dans la figure 14 vous verrez end des microbes accumulés le long descloisons et dans les cavités anfractueuses de la vésico-pustule ; ils sont constitués par des grains isolés ou associés; il en existe aussi dans les parties périphériques de la pustule ou à la surface des papilles; dans cellesci les microbes se voient dans les interstices inlerfasciculaires.
Weigert, pour colorer ces microbes, a employé l’hématoxyline après avoir fait agir préalablement sur les coupes une lessive de potasse pendant quelques minutes. Celte méthode est défectueuse; le violet de méthyle est un réactif bien préférable; les microbes en effet fixent très facilement cette couleur, tandis que les granulations albumineuses restent incolores ou colorés en violet très pâle. Les débris de noyaux et de cellules altérées, qui existent dans les aréoles de la vésico-pustule sont, il est vrai, colorés aussi en violet, mais leur volume inégal et leur dia- C. 5
mètre supérieur à celui des microbes les en distingue suffisamment.
Nous venons de décrire la structure de la pustule de la variole et
Fig. 14.
Section de l’épiderme au niveau d’une pustule de variole.
, épiderme corné ; &, corps muqueux ; c, cavités du corps muqueux dans lesquelles on voit en d, d, des microbes de la variole. Grossissement de 800 diamètres.
son mode de formation. Nous allons maintenant étudier le mode de réparation des lésions. Nous avons vu que l’épiderme, au niveau delà pustule, était profondément altéré dans toute sa hauteur, soit par la nécrose initiale de Weigert, soit par la dégénérescence vésiculeuse. Il existe pourtant à la partie supérieure de la papille une mince couche de cellules épidermiques qui est conservée pendant longtemps ; ces cellules épidermiques qui persistent, peuvent, après que le travail irritatif s’est apaisé, servir à reformer l’épiderme. Mais souvent ces cellules profondes flnissent aussi par s’altérer, se détruire ; les papilles infiltrées elles-mêmes de leucocytes entrent en suppuration. Dans ce cas, la reconstitution de l’épiderme ne peut plus s’effectuer; la cicatrisation se fait au moyen du tissu conjonctif et la pustule laisse des cicatrices indélébiles et déprimées parce que le réseau papillaire a été détruit à leur niveau.
Je crois utile de rapprocher, au point de vue anatomique, la vaccine de la variole et de vous montrer des coupes passant par une pustule de vaccine. Vous voyez, par les figures que je projette devant vous, que sa disposition histologique est tout à fait analogue à celle que vous avez vue dans les pustules de variole ; je n’y insisterai donc pas ; la cavité anfractueuse de la pustule contient des hématies, des leucocytes, des débris de noyaux et des microbes réunis en amas sans aucun ordre apparent. Il n’y a là, ni au point de vue de la structure de la pustule, ni au point de vue de la forme des microbes, aucun élément qui puisse faire distinguer la variole de la vaccine.
Je dois vous rappeler les intéressantes expériences de Chauveau qui remontent déjà à quelques années et qui ont trait à l’inoculation du liquide vaccinal. Ce physiologiste prit du pus provenant de pustules de vaccin, le filtra et obtint ainsi d’une part une portion liquide qui avait passé à travers le filtre, et d’autre part une portion trouble solide qui était restée sur le filtre. Il observa alors en inoculant à des génisses, soit la portion liquide, soit la portion solide, que cette dernière seule donnait le vaccin. Chauveau montra ainsi que l’élément virulent était constitué par des particules grenues solides, mais la véritable nature de cet élément lui était resté inconnue. C'est à
Weigert que revient le mérite d’avoir montré, il y a dix ans environ, les microbes de la variole.
Avant de terminer ce sujet, je désire vous dire quelques mots sur l’inoculation de la variole et de la vaccine.
Avant l’introduction de la vaccine, on pratiquait l’inoculation variolique au moyen de laquelle on communiquait la maladie sous sa forme bénigne et dans des conditions favorables. Cette méthode remonte au milieu du siècle dernier.
En Orient, on inoculait la variole aux esclaves circassiennes destinées aux harems pour préserver leur beauté, dont on connaissait tout le prix, des atteintes de cette maladie. Lady Montague, femme de l’ambassadeur anglais à Constantinople, a importé celte méthode en Europe; mais elle a été longtemps combattue et ne fut autorisée que grâce à l’exemple de plusieurs souverains et aux écrits des philosophes, parmi lesquels je vous citerai Voltaire.
La vaccine a été étudiée et généralisée depuis les travaux de Jenner. L’éruption de vaccine(cow pox) siège principalement sur le pis des vaches : les filles de ferme qui traient le lait s’inoculaient la maladie lorsqu’elles avaient une excoriation sur les mains et étaient ainsi préservées de la variole. C’est sur une fille ainsi inoculée que Jenner recueillit le vaccin qui lui servit pour sa première vaccination.
La vaccination se fait d’habitude avec du liquide recueilli sur des pustules de vaccin développées chez l’homme ; mais ce procédé a l’inconvénient, s’il n’est pas très bien exécuté, d’inoculer parfois au malade que l’on vaccine un autre virus, et en particulier celui de la syphilis. Aussi pratique-t-on maintenant souvent la vaccination animale; du vaccin pris sur l’homme est reporté sur la génisse, transplanté de génisse en génisse, et c’est avec ce cow-pox artificiel que les vaccinations sont pratiquées. C’est là une méthode difficile et qui n’est pas applicable partout. Le procédé le plus simple et le plus sûr consisterait à cultiver du virus vaccinal, comme on cultive, par exemple, le virus du charbon, par des procédés de laboratoire et dans des bouillons stérilisés. Des expériences ont été faites dans ce sens, mais je dois vous dire que jusqu’à présent les cultures n’ont pas donné de résultats satisfaisants.