SIXIÈME LEÇON
Tumeurs de la peau en relation avec des bactéries, — Verrues. — Lèpre. — Lupus. — Rhinosclérome . — Xanthelasma.
Il est difficile, Messieurs, de tracer, à propos de l’anatomie pathologique de la peau, la limite précise où s’arrêtent les inflammations chroniques et où commencent les tumeurs. 11 existe, en effet, une série de néoformations inflammatoires, de longue durée, qui se conduisent comme de véritables tumeurs et dont cependant quelques-unes peuvent guérir spontanément, tandis que d’autres persistent indéfiniment, de telle sorte qu’on a tous les intermédiaires possibles entre les inflammations chroniques et les tumeurs. Vous savez que, d’après la définition des tumeurs la plus universellement adoptée par les anatomo-pathologistes,on les regarde comme des néoformations qui ne rétrogradent jamais et dont beaucoup ont unetendance fataleàTenvahissement età la généralisation. Tels sont, par exemple, les sarcomes, les carcinomes et les épithéliomes qui prennent naissance dans le derme comme dans toutes les autres parties du corps. Mais il est un certain nombre de néoformations qui peuvent être considérées aussi bien comme des néoplasmes inflammatoires que comme des tumeurs.
Voici, par exemple, les condylomes, les choux-fleurs des organes génitaux dus à une uréthrite,ou à la syphilis, ou à la vaginite,ou même à un écoulement vaginal provoqué par la grossesse. Leur cause est variable, mais leur structure est la même. Ils sont constitués par une hypertrophie des papilles, par un allongement et une dilatation des capillaires, par la diapédèse des cellules autour des vaisseaux et par une formation exubérante de cellules épidermiquesdéterminantun épaississemenlconsidérable du corps muqueux de Malpighi. A ne considérer que la structure de pa-
reilles productions, on doit les regarder comme des tumeurs, comme des papillomes. Cependant, lorsque ces papillomes sont petits et que la cause qui les entretient a disparu, ils s'affaissent, se flétrissent et guérissent spontanément sans laisser aucune trace. S’ils sont plus volumineux, s’ils constituent des masses du volume d’une noix ou du poing, on les traite comme des tumeurs et on les enlève. D’autres espèces de papillomes cutanés peuvent persister indéfiniment et rentrent alors dans les tumeurs, par exemple, les papillomes cornés ou verrues.
Mais une autre difficulté se présente lorsqu’il s’agit de classer les productions pathologiques rangées jusqu’ici sous la dénomination de papillomes, de tubercules, de tumeurs, et qui nous apparaissent aujourd’hui en relation évidente avec des microorganismes. Les placerons-nous, comme autrefois, dans les tumeurs delà peau, ou les rangerons-nous dans les inflammations chroniques? Ne vaut-il pas mieux faire un groupe à part de ces affections dues à des parasites végétaux, qui participent à la fois de la nature des inflammations chroniques en ce qu’elles sont déterminées par l’irritation due à des parasites, et de la nature des tumeurs en ce qu’elles n’ont aucune tendance à disparaître spontanémentVC’estce que nous ferons, Messieurs, eton estd’autant plus fondé à distraire ces affections des tumeurs, qu’elles forment un groupe très important et qui, vraisemblablement, s’accroîtra encore si l’on en juge par le résultat des travaux de ces dernières années.
On peut, en effet, considérer comme acquis à la science que les verrues cutanées (papillomes cornés), la lèpre ou éléphantiasis des Grecs et le lupus appartiennent aux maladies d’origine bactérienne; il existe encore un certain doute pour le rhinosclérome et le xanthelasma.
Quant aux néoplasmes syphilitiques, bien que l’analogie et toutes les raisons tirées de la virulence et de la contagiosité de la syphilis plaident en faveur de leur nature parasitaire, nous devons avouer que les recherches directes tentées jusqu’à ce jour n'ont pas abouti à la découverte d'un micro-organisme spécial.
Verrues.
Les verrues se montrent surtout, comme vous le savez, Messieurs, aux mains, aux doigts, à l’avant-bras, à la face dorsale et palmaire, plus souvent à la face dorsale. Elles sont généralement petites et multiples et elles se sèment, pour ainsi dire, par le grattage, autour d’une verrue préexistante. Leur surface est dure et cornée ; elles font une saillie plus ou moins accusée et leur périphérie est circulaire. Elles sont constituées par une hypertrophie du réseau papillaire, recouvert de couches épaisses de cellules du corps muqueux de Malpighi. La couche granuleuse est aussi beaucoup plus épaisse qu’à l’état normal et très riche en éléïdine. Les couches de l’épiderme corné sont aussi très développées.
Les papilles hypertrophiées sont parcourues par des vaisseaux capillaires, et contiennent des cellules rondes ou fusiformes de tissu conjonctif. Sur les coupes des verrues colorées avec les substances tirées de l’aniline, on constate l’existence de bactéries. M. Majocci, cité par Thomasi Grudeli {Anatomia pathologica, tome I, 1882), y a découvert de très petits bacilles allongés qu'il a appelés « bacterium porri ». Dans une petite verrue que j’avais enlevée et mise immédiatement dans l’alcool à 90°, M. Babes a vu, dans le tissu des papilles, un grand nombre de microbes qui se coloraient par les couleurs d’aniline; ces micrococci, de 0,[j.4 à 0,|a5, étaient accolés deux à deux en forme de diplococci ou en forme de sarcine, ou de chapelets de 3 à 4 ou 5 microbes, ou de petits amas carrés ou arrondis.
Les verrues se développent certainement par le contact. Ainsi, il n’est pas rare de voir, chez des enfants ou des jeunes gens qui portent des verrues sur le dos de la main ou des doigts, des verrues naître sur la face ou au coin des lèvres, dans les points où il s’établit un frottement habituel.
Lèpre ou éléphantiasls des Grecs.
(Lepra arabum, Spedalsked, Aussatz, Morphea.)
La lèpre est une des maladies graves de la peau qui a été
peut-être la plus répandue autrefois dans tout le monde, et qui a exercé le plus de ravages. Les épidémies qui ont eu lieu en Europe, en Espagne, en Italie, du v® au xv® siècle, ont été tellement meurtrières, ont si bien excité partout la terreur, qu’on avait élevé de toutes parts des hôpitaux ou pour mieux dire des prisons, où l’on enfermait les lépreux en les séquestrant absolument du reste du monde, des léproseries ou lazarets; ces établissements étaient placés sous l’invocation de saint Lazare. La séquestration des lépreux a été tellement rigoureuse, que beaucoup de contrées ont réussi à se débarrasser complètement de ce mal, la France en particulier, où il n’y a plus d’endémie de ce genre nulle part. Les lépreux que vous pourrez voir à l’hôpital Saint-Louis viennent tous de pays où la lèpre est endémique. Cette maladie est encore endémique dans certaines villes d’Espagne, comme Grenade, Séville, etc., dans quelques villes du littoral de la Méditerranée, en Italie, mais surtout en Grèce, dans les îles de Candie et de l’Archipel, en Egypte, en Turquie, en Afrique, dans le littoral de la mer des Indes et de Chine, au Mexique, au Brésil, et dans la mer du Nord, en Islande, en Norwège, etc.
On en distingue trois variétés : la lèpre tuberculeuse, la lèpre maculeuse et la lèpre anesthésique.
La lèpre tuberculeuse est caractérisée à son début par des taches arrondies, irrégulières, brunes ou de couleur sépia, ou ecchymotiques, au niveau desquelles la peau s’épaissit progressivement, de façon à former des tubercules étalés, bien limités et séparés les uns des autres, ou étendus en plaques plus ou moins larges, occupant parfois même la presque totalité de la surface des membres. La surface de la peau, au niveau de ces tubercules et de ces plaques, est lisse, luisante, de couleur brune ou ecchymotique, jaunâtre ou sépia; le derme est infiltré et épais, si bien qu’il donne, lorsqu’on essaye de le plisser entre deux doigts, une sensation île dureté et de résistance presque ligneuse. D’autres fois, les tubercules sont plus saillants, hémisphériques, plus isolés, et la peau ne présente pas de rougeur; elle est mince, pâle, terreuse, lisse, douce au toucher. Certains de ces tubercules, au lieu d’être durs, sont mous et comme flétris. La face est tout particulièrement le siège de celle hypertrophie cutanée
tuberculeuse: le IVontest sillonnéderides ou dedépressions séparées par des bourrelets irréguliers, dues au développement tuberculeux de la peau entre les plis transversaux; les paupières sont bouffies, les lèvres épaisses, la lèvre inférieure est pendante. La face est colorée ou terne, terreuse ; elle revêt une expression de stupeur. Le développement hypertrophique de la peau de la face, les bourrelets et tubercules qui envahissent le front, les joues, les paupières, les lèvres, le menton, justifient la dénomination de léontasis, tête de lion. Au niveau des tubercules, la sensibilité est tantôt conservée,- tantôt diminuée, tantôt abolie d’une façon absolue. La muqueuse de la bouche, de la langue, du voile du palais, de la paroi postérieure du pharynx, ne tarde pas à montrer des plaques ou tubercules saillants; la muqueuse de la conjonctive est aussi le siège de petits tubercules aplatis.
Plus tard, des fissures, des érosions sanguinolentes, de véritables ulcérations plus ou moins profondes se montrent au niveau de quelques-uns de ces tubercules ; la muqueuse larynigienne se prend à son tour ainsi que l’épiglotte, et les malades tont la voix éteinte comme dans une laryngite tuberculeuse.
Les dessins que je projette au tableau représentent des types ide ces déformations de la face. Les uns sont la reproduction phottographique d’un petit malade du service de M. Lailler, à l’hôpi- Ital Saint-Louis; les autres sont tirés des dessins de lépreux que inotre cher et regretté compatriote Godard a faits dans sonvoyage een Palestine, où il a trouvé la mort (1).
Vous pouvez voir sur deux d’entre eux la forme des ulcérations i-de la face et tout particulièrement la destruction des narines et L’affaissement des os propres du nez.
Les doigts sont aussi altérés, avec un épaississement de la .Deau, des tubercules, des fissures profondes, qui donnent lieu à écoulement sanguin, si bien que les doigts ne peuvent être rapprochés ni fléchis. A un moment donné, il se fait des sillons inflammatoires autour d’une extrémité digitale gangrenée et une tu plusieurs phalangettes, phalangines ou phalanges sont séparées des parties vivantes et tombent après s’être morlifiées ou momifiées.
G) Godard. Egypte et Palestine, iii-8 et Atlas. Masson, éditeur, 1867.
La lèpre inaculeuse so manifeste par des taches de coloration rouge ou brune, luisantes ou pigmentées, avec ou sans infiltration du derme. La pigmentation de la peau lui donne une couleur punctiforme, tachetée, plus ou moins foncée. Ces taches ressemblent au vitiligo, et quelquefois leur centre est blanc, dur, lardacé, tandis que leur périphérie est rouge ou jaune ou de couleur sépia. Les taches de la lèpre maculeuse sont souvent compliquées à un moment donné de tubercules, de telle sorte qu’elle se transforme en une lèpre tuberculeuse, semblable à la forme précédente. Les plaques de la lèpre maculeuse sont souvent anesthésiques.
La lèpre anesthésique doit son nom en ce qu’elle débute par des plaques au niveau desquelles la peau est tout à fait anesthésiée sans qu’il y ait d’abord de modification appréciable de sa structure. Souvent, cependant, on observe, sur les parties anesthésiées, des bulles de pemphigus ou diverses éruptions, quelquefois accompagnées d’hyperesthésie. Plus tard, la peau, au niveau des plaques insensibles, s’atrophie et se ride. L’anesthésie est telle qu’on peut piquer, couper, brûler et enlever des fragments de la peau sans que les malades éprouvent la moindre sensation de douleur ni de tact. L’anesthésie cutanée occupe une étendue de plus en plus considérable. La face prend un aspect tout particulier de décrépitude précoce et de stupeur; les paupières supérieures, paralysées et immobiles, recouvrent en partie le globe oculaire ; les joues sont immobiles, les lèvres pendantes, la salive et les larmes s’écoulent spontanément. C’est dans cette forme de la lèpre qu’on observe le plus souvent les accidents du côté des doigts et des extrémités dus à des troubles trophiques et qui lui ontfaitdonnerle nomdelèpre mutilante. Tellessont les ulcérations profondes qui surviennent par exemple au niveau des plis digito-articulaires et qui déterminent la chute, précédée de l’atrophie fibreuse, d’une phalangette ou d’un segment très étendu du doigt. Ces gangrènes sont précédées par une atrophie avec amincissement de la peau des doigts qui est tendue, lisse, luisante, et des ongles. Les extrémités, les mains, les pieds, sont déformés souvent au plus haut point; plusieurs doigts ou orteils sont remplacés, par exemple, par des moignons.
Les deux premières formes de la lèpre se compliquent souvent, omme nous venons de le voir; de même, les plaques d’anesthésie t les déformations des extrémités surviennent souvent à la fin e la lèpre tuberculeuse ou maculeuse. Inversement, la lèpre nesthésique peut s’observer à l’état isolé et se terminer par des lutilations des extrémités, sans qu’il y ait de tubercules lépreux.
L’anatomie pathologique de la lèpre a été très bien étudiée ar Daniellsen et Boeck (11, Simon, Virchow (2), Bergmann (3), . Hansen (4), Neisser (5), etc. Nous étudierons successivement !S lésions des tubercules, de la peau et des muqueuses des ormes, des nerfs, des os, etc. Dans toutes les infiltrations du der- . e, desmuqueuses, dans les ganglions lymphatiques, dans lestescules, etc., des sujets atteints de lèpre tuberculeuse, on trouve lujoursunequantité considérable de bacilles spéciaux qui ont été (îcrits pour la première fois par Armauer Hansen. Les nerfs sont Itérés dans tous les faits de lèpre tuberculeuse, maculeuse et itesthésique, dans lesquels la peau est anesthésiée. Mais on ne couve pas habituellement de bacilles dans la lèpre anesthésique ure, tandis qu’au contraire tous les produits de la lèpre tuberl’ileuse en sont farcis dans une proportion qui dépasse tout ce i(.e l’imagination peut inventer.
ILorsqu’on examine des coupes de la peau au niveau des tuberjlles lépreux récents, on trouve, à leur surface, les couches de l’éfilerme parfaitement conservées et normales; les papilles sont ^ peu hypertrophiées et remplies de petites cellules rondes; le su du derme est infiltré de cellules rondes ou ovoïdes, de la osseur des cellules embryonnaires ou un peu plus volumineuses, ii sont souvent disposées en forme d’îlots mal limités et qui i stent dans toute l’épaisseur du derme, depuis la base des pales jusqu’à la limite inférieure du derme et jusque dans le tissu
11) Traité de la Spedalsked avec un Atlas de 24 pl. color. Paris, '8.
Pathologie des tumeurs, t. II, trad. fr.
•3) Die Lepra in Livland, Petersburg, 1870. tl) Archives de physiologie belges, 1877.
^5) Breslauer arztl. Zeitschr. 1879. Virchow’s Arch., t. LXXXIV.
cellulo-adipeux. Les vaisseaux sanguins piésenlenL une inflammation avec épaississement de leur tunique adventice, et généralement aussi un certain degré d’épaississement de leur tunique interne qui rétrécit leur calibre. Les glandes, glandes sudoripares et sébacées, et les follicules pileux, sont compromis presque dès le début des tubercules lépreux, et ils sont étouffés parla production de petites cellules qui se fait à leur périphérie. Les glandes et les follicules pileux finissent par s’atrophier et par disparaître complètement. Cependant, on trouve quelquefois des accumulations de cellules volumineuses à plusieurs noyaux et de véritables cellules géantes dans des tubercules anciens qui nous ont paru résulter de la multiplication des noyaux et de l’hypertrophie des cellules des glandes sudoripares.
Lorsqu’on colore les coupes de tubercules récemment développés, avec les couleurs d’aniline, avec le violet 5 B de la fabrique de Poirier, comme nous l’avons fait, M. Suchard et moi, sur des pièces provenant de lépreux de Grenade mises à notre disposition par le Hernando, et qu’on les décolore à l’alcool après avoir fait agir sur elles une solution de carbonate de soude, on obtient des préparations dans lesquelles les bactéries sont colorées en bleu violet, tandis que les cellules sont à peine teintées (Gornil et Suchard, Soc. méd. des hôpitaux, séance du 10 juin 1881). Sur ces coupes, presque toutes les cellules rondes ou fusiformes qui infiltrent le derme sont remplies d’un nombre variable de bâtonnets droits ou à peine incurvés, rigides, fortement colorés en violet bleu, tantôt isolés, se croisant en broussaille dans la même cellule, au nombre de 4 à 10 ou 20 dans la même cellule, tantôt accolés les uns aux autres en un petit faisceau allongé aux extrémités duquel on voit les pointes isolées de chacun d’eux. Ces bacilles siègent aussi quelquefois en dehors des cellules, dans les espaces lymphatiques du derme. On les voit aussi dans les cellules aplaties et concentriques qui constituent la tunique adventice des vaisseaux, et également dans les cellules de la membrane interne des conduits vasculaires.
Depuis les premiers examens de lèpre que nous avons faits, la technique de la coloration des microbes s’est enrichie de beaucoup de procédés perfectionnés/, pour bien voir les cou-
pies de lèpre on emploie aujourd’hui le procédé de coloration liisité pour les bacilles de la tuberculose. On place d’abord les r;oupes dans un liquide d’EhrIich coloré à la fuchsine ou au dolet B de méthyl de Bâle ; au bout de vingt-quatre heures on IJécolore rapidement les coupes dans une solution d’acide nitri- 3 à 1 pour 3, on colore ensuite avec 1e bleu de méthylène si bacilles sont colorées en rouge, avec l’éosine ou le carmin raté s’ils sont déjà colorés en bleu, et on achève la décoloran avec l’alcool et l’essence de girofle. On a ainsi des préparans doublement colorées où les bacilles sont rouges, tandis que cellules et les fibres du tissu sont bleues ou inversement. Dans les premiers examens que j’avais faits avec M. Suchard, vais trouvé les cellules du corps muqueux et de l’épiderme 'né intactes, et les bacilles manquaient absolument dans i couches; nous avions constaté aussi qu’au centre de certains )ercules, le relief des papilles cutanées était remplacé par une lltralion avec aplatissement des papilles. Parles procédés de double coloration, M. Babes a vu que les bacilles pouvaient sser à travers les couches épidermiques. Il a rencontré, en 3t, des bacilles en quantité plus ou moins grande dans la ine épithéliale interne de la racine des poils, et dans le conit des glandes sébacées, de telle sorte que des bacilles de la re peuvent passer à travers le revêtement épidermique et chapper ainsi au dehors (1).
\insi, il est bien démontré que, dès le début des tubercules ireux, toutes ou presque toutes les cellules qui infiltrent le rme, dans les petits amas ou îlots plus ou moins bien circon- •its qui se trouvent situés profondément, sont remplies de îilles. Ceux-ci se trouvent aussi dans quelques glandes sébaïs et dans les follicules pileux où ils pénètrent à travers les
tfcsmbranes de ces cavités en venant du derme. Le réseau papil- ^rre montre quelquefois aussi un nombre plus ou moins grand t'I bacilles situés aussi dans les cellules migratrices ; mais il en a pas dans les cellules du corps muqueux ni dans l’épirlrrme corné.
> |11) Observations sur la topographie des bacilles do la lèpre. Arch. iljîphys., lor juillet 1883, n. 5.
Lorsqu’on a affaire à des tubercules plus anciens, on trouve i dans les îlots lépreux du derme des cellules volumineuses, pos-' sédant plusieurs noyaux, qui ont été désignées par Virchow sousî le nom de cellules lépreuses. Ces grandes cellules ovoïdes, sphériques ou irrégulières, possédantun ou plusieurs noyaux ovoïdes, sont quelquefois aussi grandes que les cellules géantes de la tuberculose et pourraient être confondues avec elles. Elles renferment aussi une grande quantité de bâtonnets. Sur un échantillon de tubercule lépreux enlevé par M. le D'' Alvarez, de San Salvador, nous avons vu une quantité considérable de ces grandes cellules
Cellules et bacilles de la lèpre,
a. Grande cellule ovoïde contenant un nombre considérable de bacilles; &, h. Cellules rondes plus petites, du diamètre des cellules lymphatiques, contenant un noyau ovoïde ; c. Noyaux et cellules du tissu conjonctif; f. fibres du tissu conjonctif.
Grossissement de 800 diamètres.
et les bacilles de la lèpre étaient surtout nombreux dans leuj intérieur ; beaucoup de petites cellules situées à côté d’elles n’en contenaient que très peu ou pas du tout, tandis que les bacilles étaient au nombre de 20, 30 ou davantage dans chaque cellule lépreuse.
Dans cés tubercules anciens on ne rencontre plus aucune
Fig. 15.
trace des glandes, ni des follicules pileux. L’épiderme est aminci, et le réseau papillaire est effacé.
Lorsqu’on pique avec une épingle un -tubercule lépreux et qu’on étale, sur une lamell^, la gouttelette de sang qui en sort, on peut s’assurer, après la coloration par la liqueur d’Ehrlich et la décoloration à l’acide azotique, que le sang pris dans le tissu même du tubercule contient un certain nombre de bacilles. Ceux-ci sont tantôt isolés et libres, ou groupés en petits faisceaux ou contenus dans des cellules rondes. On trouve quelquefois des agglomérations de bacilles dans des cellules lymphatiques. En dehors des places où il y a des tubercules, le sang obtenu par piqûre de la peau ne contient pas de bactéries.
Il est facile de voir, sans aucune coloration, les bacilles de la lèpre dans le liquide obtenu par le raclage d’une section d’un tubercule lupeux, ou par la dilacération d’un fragment de son tissu dans un liquide. J’ai eu l’occasion de faire plusieurs fois de pareils examens sur des fragments de tubercules lépreux pris sur le malade vivant. Le liquide étant raclé à la surface du tissu malade sur une section qu’on vient de faire et placé entre les deux lames de verre, si on l’examine avec une lentille n° 9 ou n° 11 à immersion dans l’eau de Vérick, on voit facilement quelques bacilles comme de petits bâtonnets homogènes, réfringents, incolores, dans lesquels ©n ne distingue pas de grains. Ces bâtonnets paraissent sans mouvement. Mais, si l’on fait pénétrer entre la lame et la lamelle un peu d’eau distillée, les bâtonnets présentent des mouvements. Us se déplacent et cheminent soit droit devant eux et sans s’infléchir, soit en s’infléchissant et en se courbant. Leurs déplacements ne m’ont pas paru tenir seulementau mouvement du liquide, mais résulter aussi, pour une part, de mouvements propres. Lorsqu’un de ces bâtonnets est fixé, par exemple, dans une masse de tissu par une de ses extrémités et libre dans le reste de sa longueur et à son autre extrémité, on le voit se mouvoir par son extrémité libre comme un battant de cloche. Ces bâtonnets, loin d’être rigides, présentent donc une certaine flexibilité. La constatation de ces mouvements peut se faire aussi sur un fragment du tissu d’un tubercule qu'on dissocie d’abord dans une gouttelette d’eau avec les aiguilles, et qu’on examine ensuite avec un objectif à immersion dans l’eau.
Sur ces préparations, cette constatation faite, on enlève la lamelle, on laisse sécher la parcelle du tissu adhérent d’une part à la lame porte-objet, d’autre part à la lamelle, et on colore au liquide d’Ehrlich. On a ainsi deux préparations de bacilles isolés avec les cellules des fragments dissociés du tissu tuberculeux. Il sera très facile alors d’étudier les bacilles à l’état d’isolement ou dans les cellules. La longueur de ces bâtonnets varie de 3 à 5 [X, leur épaisseur de Op.,3 à 0(x,4. Ils présentent parfois un renflement à chacune de leurs extrémités, qui se terminent en forme d’ovoïde; aux extrémités renflées et le long des bâtonnets, on voit souvent des grains ovoïdes plus colorés que le protoplasma du bâtonnet. Lorsque le bâtonnet est très décoloré, les grains précédents conservent seuls leur coloration. Tous les bâtonnets ne possèdent pas de ces grSins. A coté des bacilles isolés, on voit, de distance en distance, des cellules rondes ou ovoïdes isolées qui contiennent plus ou moins de bâtonnets semblables aux précédents. Quelquefois, certaines cellules sont tout à fait remplies de bâtonnets agglomérés, si bien qu’au premier abord elles apparaissent comme de petites boules de la couleur des bâtonnets. Quand, par exemple, on s'est servi de fuchsine, ces éléments constituent de petits blocs rouges. Avec un fort grossissement, avec une lentille n° 12 à immersion homogène de Vérick, par exemple, on peut analyser ces cellules et voir qu’une quantité de bacilles ou de fragments de bacilles et de grains colorés se sont substitués au protoplasma d’une cellule et l’ont absolument remplacé.
Les bacilles de la lèpre ont, à peu de chose près, la même forme et les mêmes caractères que ceux de la tuberculose; les bacilles de la tuberculose ont une dimension analogue et présentent souvent aussi des grains suivant leur longueur. Cependant, leurs extrémités ne sont jamais renflées, leurs grains colorés (spores?) n’ont pas une forme allongée; ils ne présentent aucun mouvement; mais les deux espèces de bacilles se colorent par les mêmes substances, résistent à la décoloration parles acides, par l’acide azotique au tiers, l’acide acétique, hydrocblorique faible, etc. Mais les bacilles de la lèpre se colorent plus facilement que ceux de la tuberculose sous l’action des couleurs simples d’aniline. On colore ainsi très bien les bacilles de la lèpre
par la fuchsine, qui en solution simple ne teint pas les microorganismes de la tuberculose. Les bacilles de la lèpre présentent aussi une beaucoup plus grande résistance que ceux de la tuberculose aux agents de la décoloration. S’ils ont été colorés par le procédé d’Ehrlich, ils résistent pendant une heure à l’action de l’acide azotique au tiers, tandis que ceux de la tuberculose sont complètement décolorés et invisibles au bout d’une demi-heure. (Babès, Comptes rendus de l’Acad. des sc., 30 avril 1883.)
Mais la distinction la plus nette entre le tissu tuberculeux et le tissu lépreux nous est donnée, sur les coupes colorées, par ce fait que les nodules lépreux contiennent toujours presque dans chaque cellule une quantité de bacilles, tandis que les productions tuberculeuses n’en renferment souvent qu’un tout petit nombre. Ils peuvent même manquer dans les tubercules fibreux et dans les scléroses anciennes d’origine tuberculeuse, tandis qu’il y en a toujours des myriades dans toute altération lépreuse des tissus. Il semble que tous les bacilles de la lèpre restent indéfiniment dans les tissus où ils se sont développés et n’aient aucune tendance à être éliminés ni détruits ultérieurement Leur résistance est des plus remarquables. Ainsi on a trouvé des milliers de bacilles dans un petit fragment de nodule lépreux qui s’était desséché dans une enveloppe de papier où il avait été oublié une dizaine d’années. On a démontré les nacilles dans des préparations histologiques colorées déjà au picro-carmin et conservées depuis des années entre deux lames de verre dans la glycérine. On retrouve les bacilles dans les fragments insérés sous la peau des animaux en vue de les inoculer, ainsi que nous le verrons bientôt.
Par l’extrême abondance des bacilles infiltrés partout également dans les productions pathologiques de la lèpre, par leur persistance à toutes ses périodes, cette maladie est le type le plus caractéristique, le plus démonstratif des affections d’origine bacillaire.
Lorsque les tubercules lépreux s’ulcèrent, le sang, le liquide transparent ou un peu opaque qui est sécrété à la surface des fissures et ulcérations, contient une grande quantité de bacilles. J’ai constaté aussi leur présence dans une perforation de la peau et une exsudation consécutive à une injection d’une goutte d’in- C, - 6
fusion de jéquirily au milieu d’un tubercule lépreux. L’écoulement séro-purulent peu abondant et les croûtes observés à la surface de ce tubercule montraient un grand nombre de bacilles caractéristiques.
Les tubercules, les infiltrations, les érosions et ulcérations des muqueuses buccale, linguale, pharyngienne, laryngienne, présentent exactement les mêmes lésions que la peau; infiltration du derme des muqueuses par de petites cellules, quantité colossale do bacilles dans les cellules et en dehors d’elles.
Les ganglions lymphatiques du cou et des régions voisines des parties malades sont hypertrophiés et infiltrés par des micioorganismes. J’ai examiné un ganglion qui m’avait été envoyé de Grenade par M. Hernando et qui présentait une sclérose très accusée avec formation nouvelle de tissu fibreux, et en même temps des points caséeux. Sur Ic.s coupes de ce ganglion, le tissu adénoïde avait disparu et était remplacé par des faisceaux épais de tissu conjonctif. La lumière des vaisseaux était souvent oblitérée par des masses rondes qui sc coloraient par les couleurs d’aniline. Avec un fort grossissement, on y trouvait des groupes de bacilles très courts, de 1 a environ de longueur, agglomérés au milieu d’une substance homogène faiblement colorée. Ges masses, contena'nt des bacilles, sont souvent presque uniformes et entourées par une capsule scléreuse quelquefois formée de couches concentriques. Parmi ces îlots de grandeur diverse enkystés et formés de bactéries, il en est qui appartiennent a des vaisseaux, parce que la paroi présente à sa face interne des cellules endothéliales, lesquelles contiennent aussi des bacilles; mais il est probable que tous n’ont pas une origine vasculaire et constituent simplement de petits kystes contenant des cellules en destruction et remplies de bacilles; leur paroi ne montre pas de Cellules endothéliales (Babès, Observation sur la topographie de la lèpre, Arch. de phys., 1®’’ juillet 1883). Des lésions analogues peuvent se rencontrer dans des tubercules cutanés très anciens.
De tous les organes qui sont plus ou moins compromis dans la lèpre, ce sont les testicules qui reçoivent les premières atteintes. Leurs fonctions sont quelquefois déjà compromises dès la première ou la seconde année de l’éruption des tubercules cutanés. Les lésions des testicules portent sur le tissu conjonctif
de la glande, qui est épaissi, et sur le contenu des tubes séminifères. Le tissu conjonctif est rerapli, comme dans les tubercules de la peau et des muqueuses, de cellules plasmatiques ou de cellules rondes qui contiennent un grand nombre de bacilles; dans les lésions anciennes, on a des masses formées par des cellules confluentes, fragmentées, mortifiées, remplies des mêmes microorganismes.
Les organes parenchymateux sont eux-mêmes dégénérés lorsque la maladie a duré longtemps, surtout à la suite des ulcérations cutanées et muqueuses, et de la pyémie chronique, qui est la conséquence de la suppuration des parties. C’est ainsi que nous avons vu un foie cirrhotique et en dégénérescence amyloïde dans lequel les cellules du tissu conjonctif nouveau contenaient des bacilles de la lèpre, pendant que les vaisseaux sanguins étaient remplis par places de microbes de la pyémie. Pour obtenir des préparations où l’on observe à la fois les bacilles de la lèpre colorés d’une façon, tandis que les bactéries rondes de la pyémie sont colorées autrement, on emploie d’abord le liquide d’Ehrlich coloré par la fuchsine dans lequel les coupes séjournent vingtquatre heures. On les décolore par l’acide nitrique au tiers, puis on colore les mêmes coupes dans la vésuvine ou le bleu de méthylène. On décolore après cela par l’alcool ei l'essence de girofle, et on monte les coupes dans le baume. Les bacilles de la lèpre sont colorés en rouge, les micrococci le sont en brun ou en bleu. Le rein peut être aussi altéré et on a observé, par exemple, l’albuminurie dans le cours delà lèpre.
La plupart des tissus peuvent être atteints par la lèpre. Telles sont les lésions des os que M. Hernando a bien étudiées. Les plus importantes sont celles qui atteignent les nerfs, et que M. Virchow a découvertes. Les nerfs qui se rendent aux parties malades sont transformés en des cordons fibreux et plus ou moins complètement sclérosés. En même temps que les lésions du tissu conjonctif, on constate les dégénérescences des tubes nerveux à divers degrés, dégénérescences qui ont été étudiées par Tschiryew, Leloir, Georges et Frances-Elisabeth Hoggan (1), etc., et sur lesquelles je n’irisisle pas ici.
(1) Archives de physiologie, t. X, 1882, p. 83 et 233.
D’après la répartition des lésions causées par la lèpre, on peut voir qu’elles sont loin d’avoir quoi que soit de commun avec celles de la tuberculose, bien que les bacilles qui causent l’une et l’autre de ces maladies soient très voisins au point de vue de leur forme et de leurs réactions à l’égard des matières colorantes. La lèpre, en effet, affecte avant tout la peau et les nerfs, tandis qu’elle épargne le poumon et les grandes séreuses. La tuberculose, au contraire, siège dans le poumon et dans les séreuses, et elle ne se manifeste que très rarement à la peau, et dans une lésion locale qui ne ressemble en rien à la lèpre cutanée. Je veux parler du lupus que nous allons étudier bientôt.
La lèpre étant essentiellement causée par des parasites, il pst naturel de penser qu’elle est contagieuse et inoculable dans l’espèce humaine. M. Hansen en a fourni la preuve en inoculant la lèpre tuberculeuse dans la conjonctivite d’un homme atteint de lèpre anesthésique. Je veux bien que la démonstration ne soit pas absolument rigoureuse, car la lèpre anesthésique se complique et se termine souvent par la lèpre tuberculeuse, mais tous les faits anciens et actuellement observés parlent en faveur de cette contagion. On a essayé d’inoculer la lèpre à des animaux, mais jusqu’ici on n’a pas trouvé d’espèce animale qui soit propice à ces expériences. Hillairet et M. Gaucher (l) avaient inoculé un porc, mais le résultat n’a pas été concluant ; Neisser a inoculé des chiens; Kobner (2) a inoculé des grenouilles, des poissons, des anguilles ; il a retrouvé chez ces animaux aussi bien que chez le chien, les fragments de tubercules lépreux qu’il y avait insérés, et qui contenaient toujours beaucoup de bacilles, mais sa conclusion est que les bacilles ne se sont pas reproduits et que ces inoculations n’ont rien démontré. Oito Damsch (3) a d’abord injecté, sans succès, le sang et l’urine de lépreux dans la chambre antérieure de l’œil et sous la peau d’animaux de différentes espèces, puis il a fait sous la peau du chat des implantations de frag-
(1) Société de biologie, 1881.
(2) Archives de Virchow, 1882.
(3) Archives de Virchow, t. 92, 1''® livraison.
ments de tubercules lépreux. Quatre à cinq mois après, il a observé que le morceau implanté avait disparu dans un cas, s’était calcifié dans un autre et que des bacilles existaienlen abondance dans le tissu inflammatoire périphérique. Mais il n’y avait pas non plus de tendance à la généralisation des produits. Cette année, M. Vidal nous a donné à examiner la peau d’un porc au point où il avait inséré un fragment de tubercule lépreux. La greffe remontait à plus d’une année. M.Babès en a fait des coupes qui comprenaient à la fois le morceau de tissu greffé et le tissu périphérique; il trouva une quantité de bacilles caractéristiques dans le premier, mais rien dan^'le second. Aussi pouvons-nous dire que jusqu’ici les inoculations de cette maladie tentées chez des animaux n’ont donné aucun résultat positif.