LEÇON DES MUTILATIONS DE L'ENFANT NOUVEAU-NÉ ET DE L'INFANTICIDE
Messieurs,
Je vais vous parler aujourd'hui des mutilations que subissent chez certains peuples les enfants nouveau-nés et de l'infanticide.
Une mutilation d'autant plus cruelle qu'elle s'attaque à une loi de la nature a été pratiquée dès la plus haute antiquité, et bien des siècles avant Malthus on avait pu formuler la restriction sexuelle pour limiter l'accroissement de la population.
C'est sous l'empire de cette idée que la castration aurait pris naissance. Cette mutilation, limitée d'abord aux prisonniers de guerre qui devenaient ainsi des esclaves sûrs, remplaça peu à peu le massacre et l'anthropophagie.
C'était pour empêcher que ces esclaves n'augmentassent trop rapidement la population que la castration fut établie. A cette époque, cette mutilation se pratiquait sur l'adulte.
En Orient, où elle existe encore aujourd'hui, elle sert à faire des eunuques pour les harems, et se pratique plutôt sur l'enfant.
Il y a à peine un siècle que la Rome des papes se servait aussi des eunuques pour la chapelle Sixtine, en raison du registre élevé de leur voix.
Mais ce fut la Rome païenne qui utilisa surtout ces pauvres déshérités de la société antique.
Ovide, dans son livre les Amours, 1. XI, el. m, v. 3, dit que celui qui, le premier, inventa une telle abomination, méritait de se voir appliqué à lui-même la peine du talion... C'est qu'Ovide ne savait pas que ce premier coupable fût une femme !
D'après Claudienet A. Marcellin, ce fut en effet Sémiramis...
mais cette invention diabolique ne lui porta pas bonheur et elle fut assassinée par son propre eunuque.
A Rome, il y avait trois espèces d'eunuques.
1° Les castrati, chez lesquels on avait tout enlevé. Ils étaient fort chers et sont encore aujourd'hui très recherchés en Orient. La mort, en effet, fait parmi eux de nombreuses victimes dans les premiers temps qui suivent leur mutilation ;
2° Les spadones, les plus communs. Ceux auquels on n'enlève que les testicules. C'est l'opération que nous pratiquons chez nous pour les cas pathologiques ;
3° Les thlibiœ, qui avaient les testicules écrasés. Cet écrasement qui se rapproche du bistournage que les vétérinaires appliquent aux animaux, a été décritparHippocrate. D'après Pétrone (Satyricon, 19), le suc épaissi de ciguë, appliqué en topique, aurait donné le même résultat.
Quoi qu'il en soit, pour faire un thlibia,il fallait placer l'enfant dans un bain et pendant toute la durée du bain, lui masser, pétrir, en quelque sorte écraser les testicules, encore mous du reste, entre les doigts de la main. Il parait que cette manœuvre est assez bien supportée à cet âge où la substance testiculaire est encore cohérente.
Quelquefois on se contente de contourner sur lui-même le cordon spermatique et les vaisseaux, d'interrompre la circulation et d'amener ainsi l'atrophie ou même la dégénérescence du testicule qui tombe ensuite en lambeaux sphacélés.
Le plus grand nombre des eunuques à Rome était amené de Perse:
Dans l'île de Délos, il existait un entrepôt d'eunuques. Hérodote nous raconte l'histoire d'un certain Hermotine qui fut fait prisonnier à Chio, et y devint l'esclave de Panionius. Celui-ci le fit châtrer pour le revendre ensuite à Xercès, dont il devint le favori.
Pour se venger plus tard de cette iniquité, Hermotine fit venir Panionius à la cour de Xercès sous un prétexte plausible, accompagné de ses quatre fils ; et là, il força le père à châtrer ses fils et
ensuite exigea de? fils, sous les peines les plus sévères, qu'ils châtrassent leur père.
Hérodote. 1. III. nous raconte encore que Périande, tyran de Corinthe, fit enlever trois cents enfants des meilleures familles de son pays pour les en\oyerà Sardes où on devait les faire eunuques. Mais obligé par la tempête de relâcher à Samos, le navire qui les portait entra dans le port ; et les Samiens, ayant recueilli ces jeunes gens dans le temple qui était alors un asile inviolable, les sauvèrent ainsi de la honteuse mutilation qui les attendait.
Cet usage de la castration était alors si répandu que non seulement dans les marchés entre les particuliers, mais jusque dans les marchés entre Etats, il était question d'eunuques. C'est ainsi que. d'après un traité, la Perse devait recevoir de Babylone mille talents d'argent et cinq cents eunuques (Hérodote).
D'après Diodore de Sicile, les Troglodytes faisaient châtrer leurs enfants difformes afin de les empêcher de reproduire des enfants qui leur ressemblassent. Cette coutume, il faut bien l'avouer, était moins barbare que celle qui fut pendant un temps en usage à Lacédémone, et qui consistait à les tuer.
Il faut rendre justice aux lois des juifs qui. d'après Flavius Josèphe, défendaient absolument ces mutilations, même chez les animaux. Mais nous verrons plus loin, d'après Elie Reclus, que la circoncision en usage chez eux, n'y aurait été introduite que pour remplacer la coutume de la castration : tel n'est pas mon avis, je dirai pourquoi quand je parlerai de cette autre marque ethnique.
A Rome les opérateurs étaient le plus souvent des barbiers (tonsorcs), quelquefois des marchands d'eunuques eux-mêmes mangones). Martial parle bien d'un médecin qui intervint pour la castration d'un certain Baccara : mais ce fut là un fait exceptionnel et motivé par une rivalité amoureuse.
Les grandes dames romaines pour éviter d'avoir recours aux abortifs et en même temps se livrer ad securas libidinationes (saint Jérôme), préféraient aux eunuques faits dans la jeunesse, ceux qui étaient faits après la puberté (Juvénal). Elles choisis-
saient toujours les homme; 1 loppéf et Ic= plu? beaux
espérant qu'il en resterait toujours qu on,
dur»: trairement âlu -.'odytes,
ne permit que l'on châtrât des enfants difforme ou scrofuleux. La dépravatioL lie l'antiquité était poussée
tellement loin, que les 1 nuques avec leurs maîtres
sont restées 0 parlé de celle de Xercéset iFH -
motine. il y en avait d'autres de telle sorte qu'on pouvait dire des eunuques :
lnttr ferrante.... >:iri
Et inierviro*.... feminœ
me façon généra lient cependant écartés des sacrifi-
ces comme non inUgri corporit ; et jamais ils ne pouvaient être prêtres, si es :e deva,
obtenir cette faveur, se châtrer eux-mêmes avec un tesson de bouteille ou de pote:
sque le jeune homme, aspirant à la prêtrise, était inif dans le feu de l'inspiration il arrivait quelquefois qu'il se retranchait lui-même les parties avec une tféê
Il y a eu à Rome des femmes qui n'ont pas craint de se marier avec des eunuques. Tel l'eunuque Eutrope, cité par Ju vénal qui avait trouvé femme gentille.... mais, comme nou^ dit, il y avait eunuque et eunuque.
Cet Je la castration s'était tant répandu que Domr ava ; défendre cette mutilation. Mais Héliogabale encou-
ragea les eunuques à reparaître en leur accordant des réc MS.
Plus tard, cependant. Aurélien parvint à en limiter le nombre, mais sans les supprimer. Dans quelques cas la castration était réservée pour punir laduitèr
Xantus dit qu un roi de Ly e premier, châtrer des fem-
mes pour remplacer des eunuques. Mais on ne sait au juste en quoi consistait la castration chez la femme* S'agissait-il c variotomie ou simplement de la circoncision ?
Les textes sont obscurs sur ce sujet et les détails manquent
Jules Rouyer cite bien un châtreur de porcs qui enleva rateras
à sa fille pour réprimer ses déportements, mais ce ne fut là qu'un fait isolé. La fille, parait-il, survécut à cette opération. On ne dit pas si elle fut corrigée de ses vices.
Peut-être bien ne s'agissait-il dans l'espèce que de la clitoridectomie, cette opération qui, proposée et exécutée par Baker- Brown, à Londres, contre l'hystérie, le fit bannir de la société de ses collègues, il y a quelques années à peine. Aujourd'hui, cependant, cette mutilation a pris rang parmi les opérations régulières de la chirurgie.
Chez les Hottentots, à l'heure actuelle, il existe encore une sorte de castration, basée sur la crainte d'avoir des jumeaux. Dès que le jeune garçon est arrivé à l'âge de la puberté, il est soumis à l'ablation d'un de ses testicules, qui se pratique ainsi : quatre de ses camarades le maintiennent à terre couché sur le dos, tan dis que l'opérateur fend la peau des bourses d'un côté, sépare de ses enveloppes et énuclée le testicule, qu'il remplace par une boulette de ouate ou de charpie roulée dans de lagraissede mouton ; puis il recoud la plaie avec un os aigu de poisson servant d'aiguille et du fil ou corde à boyau. Cette opération, qui donne lieu à une sorte de fête de famille, est terminée par une onction générale du patient avec de la graisse de mouton, et pour cela on le tourne en tous sens, puis, l'opérateur urine sur ce malheureux et émulsionne la graisse par une friction complète du jeune sujet qui est ensuite reporté dans sa case, tandis que les assistants se livrent à la danse et aux libations.
Kolben nous dit cependant que, chez les Hottentots, la naissance de jumeaux n'est regardée comme fâcheuse que s'ils sont du sexe féminin ou au moins un des deux. Pourquoi alors cette demi-castration ?
En Australie, ce n'est plus la castration, mais une autre mutilation qui consiste dans la mise à nu du canal de l'urèthre dans toute sa longueur, de sorte que ce canal se trouve réduit à une rigole supérieure. Cette mutilation, qui porte le nom de mika opération, est décrite tout au long dans la Revue d anthropologie, n° de janvier 1882. Elle aurait pour but de limiter le nombre des sujets reproducteurs dans la population mâle. Pendant les
rapprochements sexuels, en effet, le sperme s'écoule par cette sorte d'hypospadias en dehors du vagin et la fécondation ne peut avoir lieu.
Dans d'autres pays, ce sont de simples incisions pratiquées sur le pénis qui rappellent plusou moins les mutilations précédentes. Ainsi, au Mexique, c'est une incision sur les côtés du frein ; les Mélanésiens, les Néo-Calédoniens, les Polynésiens subissent une incision simple du prépuce qui, si elle est faite par un inhabile, peut être suivie d'hypospadias.
D'autres incisions sont pratiquées,ailleurs, sur diverses régions du corps. Artus, dans Y Histoire générale des voyages, t. XV, p. 2(31, nous apprend qu'au Bénin, on pratique aux enfants trois grandes incisions superficielles sur le devant du corps, depuis les épaules jusqu'au nombril. Daniell (Desc. of Guinea, 97), nous dit qu'à Biafra on remplace l'instrument tranchant par le cautère actuel, à l'aide duquel on fait une perte de substance sur la peau du front, de manière à produire une cicatrice indélébile qui aide les guerriers à se reconnaître entre eux dans les combats.
Mais une mutilation qui a pris un caractère religieux suivant certains des peuples qui la pratiquent et s'est très répandue, c'est la circoncision.
Élise Reclus prétend que cette marque ethnique n'est qu'un reste, comme je le disais tout à l'heure, de la castration. Or, la castration ne s'est jamais pratiquée chez les Juifs, puisqu'ils la défendaient même pour les animaux, et c'est chez eux que la circoncision a été, sinon mise pour la première fois en usage, puisqu'on en trouve des traces chez des peuples anciens qui n'ont jamais eu de rapports avec les Israélites, du moins réglementée par les lois qui en font une obligation religieuse.
Moïse, qui était tout à la fois un législateur et un grand hygiéniste, avait remarqué que la longueur trop considérable du prépuce dans la race sémitique était la cause, dans le pays qu'habitaient ces peuples, de fréquentes maladies locales, il prescrivit donc la circoncision et eut l'habileté d'en faire une obligation religieuse.
Le huitième jour de sa naissance, le nouveau-né masculin est porté au temple, ou plus simplement l'opérateur, qui peut être un rabbin ou un opérateur habitué, mais non lévite, se rend au domicile du père pour pratiquer la circoncision.
Il y a différentes méthodes opératoires. J'ai eu l'occasion d'assister à une de ces opérations dans une famille israélite, à Paris.
L'enfant était tenu par le parrain, assis sur une chaise, en face de l'opérateur ; tous les assistants, la tête couverte et tenant un chandelier à deux branches avec de petites bougies allumées, chantaient des cantiques ou despsaumes en hébreu. L'opérateur, vêtu d'une sorte d'étole par-dessus son habit, saisit le prépuce, le tira en avant en isolant le gland et l'excisa d'unseul coup avec une sorte de canif très aiguisé ; puis, prenant une gorgée de vin aromatique dans sa bouche, il y mit le pénis du petit patient et le garda quelque temps; ensuite il rendit le vin et le sang dans une tasse, en prononçant quelques paroles sacrées. Il fit ensuite un petit pansement et tous les assistants reprirent leurs chants et saluèrent le père avant de s'en aller.
La cérémonie religieuse varie du reste, suivant les pays, comme le mode opératoire lui-même, mais le fond est toujours semblable.
Après les Juifs, ce furent les Mahométans qui propagèrent le plus la circoncision. Bien que le Coran n'en parle pas d'une façon précise, elle est cependant obligatoire chez les Turcs de huit à dix ans, chez les Kabyles de six à huit ans et chez les Arabes à cinq ans. Le docteur Bertherand a décrit le procédé employé dans notre Afrique française. L'opérateur ramène le prépuce en avant et le lie fortement avec un fil, en avant du gland. Il le passe ainsi dans un disque de bois mince et percé d'un trou au centre, et, pressant, le disque contre le gland, il excise d'un seul coup tout le prépuce, en le tendant à l'aide du fil, soit avec des ciseaux courbes, soit avec un rasoir. On plonge ensuite le pénis dans un œuf fraîchement ouvert ; puis on garnit la plaie d'une poudre astringente, et on place par-dessus un petit pansement.
Dans les jours qui suivent, s'il survenait un peu d'inflammation, on mettrait un cataplasme fait de beurre et d'oignon.
Le septième jour, la cicatrisation est généralement complète et le jeune homme peut sortir.
L'excision du prépuce s'opère aussi entre deux ligatures (docteur NoguèsV Le prépuce est ensuite recueilli et accroché à un objet quelconque dont le père fait cadeau à son fils.
Certaines tribus africaines pratiquent également la circoncision, telles que les Akras, les Gégis,les Nagos.mais d'autres la repoussent. Chez les Minas, un homme circoncis serait exclu des fêtes et des dignités publiques.
Non seulement, en Afrique, l'opération se fait à l'âge de la puberté, mais parfois bien au delà. C'est ainsi qu'au Rio-Nunez on la pratique de vingt-cinq à trente ans.
Le docteur Corre donne une curieuse explication de la circoncision qui lui aurait été racontée par un nègre du pays. C'est que, par cette opération, le gland toujours à découvert, perd de sa sensibilité, ce qui rend forcément la copulation plus longue, à la grande satisfaction de l'homme et de la femme.
Nous voilà bien loin, comme on voit, des religieuses prescriptions de Moïse ou des explications non moins religieuses de saint Jérôme t
Dans tout le pays nègre, l'opération est pratiquée par un marabout à l'aide du couteau arabe, plus rarement avec le rasoir.
Une pratique qu'il importe aussi de signaler, c'est la circoncision des filles, faite par les matrones du pays. Mais là-dessus, comme dans la castration des filles on ne sait au juste ce que l'on retranche, clitoris ou nymphes. En tous cas, la partie excisée est enfouie, brûlée, ou sert de bourre à un fusil que l'on décharge en Fair.
A Madagascar, où la circoncision existe également dans plusieurs tribus des Hovas, on dit que le prépuce est avalé par un proche parent de l'opéré. Je ne garantis par l'exactitude de cet usage.
Quoi qu'il en soit, quant à la circoncision des filles, à la Nouvelle-Guinée, elle se pratique de quatre à neuf ans ; dans d'autres pays, à l'époque des premières règles. Au vieux Calabar, l'opé-
ration se fait entre deux bambous. Elle consiste plus spécialement dans l'excision du clitoris.
Lorsque l'on retranche les nymphes, qui, comme l'on sait, sont très développées dans les races nègres du sud de l'Afrique et sujettes à dégénérescences, c'est plutôt dans un but thérapeutique que pour se soumettre à une pratique vraiment ethuique.
Dans quelques pays on enlève tout à la fois les nymphes et le clitoris. Ce serait là, pour les femmes adultes, une garantie de chasteté se pratiquant à la demande de la jeune fille qui désire conserver sa virginité. On opère aussi de la même façon quelques esclaves.
Enfin on a vu exciser toutes ou portion des grandes lèvres et quelquefois on combine cette opération avec les mutilations précédentes.
En Ethiopie, on pratique chez les filles Yinfibulation. Cette opération, renouvelée des Romains, consiste à percer les lèvres vulvaires d'un trou et à y passer un anneau que le mari seul enlève à l'époque du mariage (Strabon).
Celse donne de grands détails sur cette opération à l'époque romaine ; elle se faisait aussi bien sur les hommes que sur les femmes. (Voy. Etudes médicales sur l'ancienne Romey par Jules Rouyer.)
Au moyen âge, la vertu des femmes était garantie par une ceinture et un cadenas de sûreté, dont on peut voir un échantillon au musée de Cluny.
Quelle plus belle garantie y a-t-il que l'amour partagé et la confiance mutuelle pour les époux, ainsi que la bonne éducation basée sur la morale pour les filles ? L'infibulation, la ceinture de sûreté ou la crainte de l'enfer ne prévaudront jamais sur la dignité personnelle et le respect de soi-même. Quant aux cas, heureusement rares, d erotomanie, le divorce y remédiera désormais.
Je dois signaler encore des piqûres, des tatouages comme distinctions ethniques ou hiérarchiques; l'ouverture de la cloison du nez chez les Mélanésiens, les Hindous, les Caraïbes; celle des lèvres chez les peuplades du haut Niger et du Nil blanc ; enfin, le percement des oreilles, chez un grand nombre de peuples, et l'on
sait quel parti la coquetterie de nos Européennes, et en particulier de la Française, sait tirer de belles boucles ou de diamants suspendus aux oreilles.
Quelquefois, même en France, ce ne sont pas seulement les femmes, mais aussi les hommes qui se font ainsi percer les oreilles. Chez beaucoup de nos paysans, c'est un usage assez répandu et souvent employé dans un but thérapeutique.
Il ne me reste plus qu'à dire un mot touchant les autres déformations ethniques de la tête et des membres.
Un usage qui tend à disparaître avec les peuples qui le pratiquent, c'est la compression de la tête des nouveaux-nés entre deux planchettes, pour donner aux crânes une forme allongée, pyramidale, ce qui, pour le dire en passant, a pu induire en erreur des anthropologistes novices en leur faisant croire à l'existence d'une dolicocéphalie qui n'était pas naturelle.
Chez les anciens Péruviens, chez les Caraïbes (l),et aujourd'hui encore parmi les tribus indiennes de l'Amérique, ou même dans certaines îles de laPolynésie,on retrouve aussi l'usage de la compression, mais en sens inverse, c'est-à-dire du front à l'occiput.
Les Orientaux qui portent le turban obtiennent, à l'aidede bandelettes, une dépression frontale qui aide cette coiffure à se tenir en équilibre.
Les Arabes, au contraire, bien que portant aussi le turban, pétrissent la tête du nouveau-né pour lui donner une forme globuleuse (Bertherand), comme le font encore, dans quelques-unes de nos campagnes, certaines matrones ignorantes.
Le docteur Foville a retrouvé l'usage d'une compression circulaire en Normandie et il aurait existé longtemps aux environs de Toulouse.
Parmi les déformations plus spéciales au sexe féminin, on cite le tiraillement des nymphes dont la longueur, dans certains pays, est considérée comme un signe de beauté.
Nous avons vu que certaines négresses du centre et du sud de
(1) M. S. ). de Armas (delà Havane) prétend que la déformation du crâne des anciens Caraïbes est une déformation naturelle (Soc. d'Anth. de la Havane, 1" novembre 1885).
l'Afrique, chez lesquelles cette longueur est une distinction ethnique, les faisaient exciser. A Madagascar, au contraire, on les allonge, et la reine de cette île a des suivantes à son service, qui sont constamment chargées, lorsque Sa Majesté est au repos, d'exercer des tiraillements sur ses nymphes dont la longueur, déjà très respectable à l'état naturel, devient si considérable qu'elle forme un des joyaux de sa couronne dont la reine se montre très fière.
Enfin, notons, en terminant, la déformation des pieds chez les Chinoises de la classe riche,sur laquelle le docteur Fusier a donné des renseignements précieux dans : Mèm. de mêd. et de chir. militaires, 3e sect , VII, 1862. D'après cet auteur, la déformation est obtenue par la compression dans le jeune âge, et elle a pour résultat l'atrophie des muscles de la jambe et le déplacement des os du tarse.
Cette beauté, toute de convention, en condamnant la Chinoise à l'immobilité, développe chez elle le tissu adipeux ; mais bien qu'elle pèse, en moyenne, 10 kilogrammes de plus que la Tonkinoise ou l'Annamite, le pourtour de son mollet ne dépasse guère 26 centimètres, tandis qu'il en atteint 30 et davantage chez les peuples voisins. Sa force musculaire, mesurée au dynamomètre, ne dépasse pas 12 à 13 kilogrammes de traction, tandis que la Tonkinoise et l'Annamite atteignent 25 et 26 kilogrammes.
En un mot, la déformation des pieds, chez la Chinoise enfant, fait sentir son influence sur son système musculaire pendant toute sa vie.
Quant à l'infanticide, ce crime, relativement rare dans nos sociétés civilisées, est encore fréquent dans les pays sauvages.
Là, en effet, la famille est à peine constituée, la sensibilité des femmes est loin d'être ce que nous la voyons en Europe ; et, comme le dit le docteur Letourneau, l'infanticide est moins périlleux pour la mère que l'avortement. Il a même, chez certaines peuplades de l'Australie, une utilité réelle et immédiate, puisque l'enfant sert d'aliment à ses parents.
Quelquefois l'infanticide est le résultat d'une coutume qui a force de loi ; c'est ainsi que sur la côte occidentale d'Afrique,
lorsqu'une femme accouche de deux jumeaux, les fortes têtes du pays insinuent que cette femme a dû avoir un commerce avec les esprits, et l'un des jumeaux est mis à mort. Les Moxos, de l'Amérique, qui cependant tuent leurs femmes quand elles avortent, se débarrassent aussi de leurs jumeaux.
D'autres fois, l'infanticide a son origine dans un sentiment plus élevé : c'est ainsi que les négresses esclaves préfèrent tuer leur enfant que de s'en voir séparées par un maître cruel et avare qui veut en tirer parti. C'est encore ainsi que, chez les anciens Cimbres, lorsqu'ils étaient vaincus, les mères tuaient leurs enfants pour ne pas les voir tomber aux mains des vainqueurs.
Vi\ sentiment d'un autre ordre se trouve parfois chez nos fillesmères traînées devant une cour d'assises. Outre la honte de la maternité pour elles, qui n'a point d'excuse après la faute, il y a quelquefois la haine qu'inspire le séducteur qui n'a pas craint d'abandonner sa victime. Cette malheureuse, affolée, se venge sur son enfant innocent de la conduite du père.
Chez certains peuples d'Afrique, le sentiment de la famille fait totalement défaut. Si on a vu des pères vendre leurs enfants, on a vu aussi dans le même pays, des enfants s'emparer de leur père devenuvieux et le vendre au plus prochain comptoir pour quelques pièces de monnaie, des verroteries ou de Veau de feu.
C'est dans ces contrées que M. Layland dit avoir vu les indigènes qui amorçaient leurs pièges à lions avec leurs propres enfants.
Nul n'ignore que les missionnaires catholiques ont accusé les Chinois d'abandonner leurs enfants sur des tas d'ordures, de fumier, à la porte des villes, où ils devenaient la nourriture des pourceaux.
C'est là, d'après le docteur Corre, une exagération toute gratuite, faite pour apitoyer les cœurs tendres en faveur de Y Œuvre des petits Chinois, et augmenter ainsi les ressources d'une Société de bienfaisance dont je suis loin toutefois de nier l'utilité. Je blâme seulement les moyens employés par les missionnaires qui ne tendent à rien moins qu'àcalomnier toute une grande population.
En Chine, il existe dans plusieurs villes des hospices d'enfants
trouvés, c'est la meilleure réponse à faire aux calomniateurs, et l'article 319 du Code pénal chinois punit les parents qui châtient trop leurs enfants. Il ne saurait donc leur reconnaître le droit de vie et de mort sur ces mêmes enfants.
Il n'a, par suite, pu y avoir en Chine, que des infanticides isolés comme il y en a malheureusement trop dans tous les pays où existe cette lutte perpétuelle de la vie contre la misère, la faim et la mort.
Dans notre Europe, où les mêmes causes engendrent des effets différents, l'avortement est plus fréquent que l'infanticide, car le corps du délit est plus facile à cacher dans le premier que dans le second cas ; pour ce dernier, d'ailleurs, les lois sont beaucoup plus sévères, ce qui n'empêche pas qu'on rencontre encore des infanticides par négligence, sévices ou abandon volontaire...
Je ne puis passer sous silence une forme d'infanticide consacrée par les religions. Un jeune enfant a souvent été l'innocente victime offerte aux dieux sanguinaires des premiers peuples, et Élise Reclus nous dit, que, dans presque toutes les religions, chez les Égyptiens, les Hindous, les Carthaginois et jusque chez les Juifs, cette forme d'infanticide a été rencontrée. Le sacrifice d'Abraham en est une preuve qui a été transmise jusqu'à nous. Un procès récent a démontré que cette monstrueuse action existait encore chez les adeptes du culte du Vandou, à Saint-Domingue.
Au furet à mesure que s'adoucirent les mœurs, non seulement disparurent les infanticides religieux, mais les traces des anciennes barbaries tendirent également à s'effacer pour faire place à la civilisation.