CAUSES DE LA CHALEUR FÉBRILE
de frisson manque complètement, et où, cependant, la température centrale s*accro!t à un très-haut degré? Que dire de toutes les fièvres dans lesquelles le frisson fait défaut ou n'a souvent qu'une faible intensité et une courte durée, comme les fièvres éruptives, la fièvre typhoïde, etc. , et dans lesquelles la température centrale augmente et se maintient plus ou moins longtemps à des degrés très-élevés?
Cette théorie ne peut donc se soutenir ; je dis même qu'elle ne peut donner la raison de Taugmentation de la chaleur dans le stade de frisson. M. Liebermeister (1) et M. Immermann (2) se sont livrés à des calculs sur l'augmentation de la chaleur centrale qui pourrait résulter de la diminution des pertes de calorique, consécutive à la contraction des vaisseaux. Ils ont vu que l'augmentation ainsi obtenue est loin d'égaler celle qui se produit réellement, pendant le frisson de la fièvre.
Le calcul montre donc que la diminution des pertes de calorique ne rend pas compte de l'augmentation de la chaleur dans la fièvre ; mais il ne faudrait pas cependant pousser trop loin celte objection et dire que la contraction des vaisseaux ne joue aucun rôle. Il est certain que, dans la période de froid de la fièvre intermittente, cette contraction doit avoir une certaine influence, mais une in* Quence purement adjuvante.
La cause tout à fait efiBcace, la véritable cause de l'élévation de la température centrale du corps, chez les fébricitants, est précisément celle à laquelle M. Traube et
(1) Liebermeister (Prager ViertelabrsKhrin, 1865). Citation de M. Wun-
derUch«
(2) Immermann (Deutsche KUnik. 1865, n»* 1 et 4). Citation de M. Wun-
deriich.
YULPIAH, u. — i^
âlO Dlt-NEUYlàMB LEÇON.
M. Marey attribuent la plus faible influence. C'est Taugmentation de la production du calorique, par suite d'une exagération des combustions intimes et des phénomènes pbysico-chimiques therm(^ènes, qui s'opèrent dans la substance organisée des diverses parties du corps. On a constaté l'exagération de ces phénomènes à l'aide de plusieurs méthodes.
Disons d'abord que le raisonnement conduit invinciblement à admettre cette modiQcation de la nutrition et de la combustion intimes, au moins pour la période de chaleur de la fièvre intermittente, et pour tous les étals fébriles, dans lesquels la chaleur périphérique est accrue (fièvres éruptives, phlegmasies, etc.)- Dans ces états, comme nous l'avons dit, il y a dilatation des Taisseaux cutanés et sous-cutanés, le tonus vasculaire est affaibli, soit par paralysie directe, soit par action vaso-dilatatrice réflexe (1). Comme la déperdition de calorique à la surface du corps est fortement accrue dans ces conditions, et comme la température centrale est plus élevée que dans l'état normal, il faut, de toute nécessité, admettre que le travail de production de chaleur acquiert alors une activité plus grande que dans cet état.
Les recherches directes sur les pertes de calorique par la surface de la peau, ou sur les produits ultimes de la combustion qui a lieu dans tous les tissus, ont d'ailleurs pleinement confirmé cette présomption.
H. Leyden (2) et M. Liebermeister (3) ont mesuré la
(1) Blomler^ loe, eit,
(2] Leyden, Unifrsuchmgen ûber dos Fieber (Deatsch. ArchÎT, V, 1869;. QtAtion de M. J.-Edouard Weber, m Thèse inaugurale. Paris, 1872 {Des couditiont de rélévatùm de température dan» la fièvre^ p. 19 et §«▼.).
(3) Liebermeister (Ans der mediciniscben Rlinik lu Base!. Leipiig, 1868). CiUtion de H. J.-Edouard Weber» ibid.
CAUSES DE LA CHALEUR FÉBRtLB. SU
quantité de calorique, qui se perd par la surface de la peau pendant le stade de chaleur, l'un, en mettant une jambe du malade dans un appareil calorimétrique ; l'autre, en mesurant réchauffement d'un bain dans lequel le malade avait été plongé. Ils ont reconnu que la quantité de chaleur perdue, ainsi mesurée, est plus grande que celle qui aurait été perdue à Tétat normal, dans les mêmes conditions ; or, comme la température du corps, dans cette période de la fièvre, reste cependant élevée, il faut qu'il se produise, dans Torganisme, une plus grande quantité de chaleur qu'à l'état normal.
On a mesuré aussi les produits de la combustion, et Ton a vu, par exemple, que la quantité d'acide carbonique exhalée augmente dès que la température centrale s'accroît; pendant l'accès, elle est une fois et demie plus grande que celle qui est exhalée, dans le même temps, pendant l'état de santé. De même, on a mesuré l'urée contenue dans l'urine rendue pendant un certain temps, et on a vu que sa quantité augmente pendant la fièvre. Cette comparaison n'a pas été faite entre un fébricitant et un individu dans les conditions normales, parce qu'on aurait pu craindre que l'influence du régime de l'individu ne rendtt la comparaison essentiellement inexacte. On a comparé la quantité d'urée contenue dans l'urine d'un fébricitant privé d'aliments, à celle d'un individu également à jeun, mais non fébricitant, d'un malade, par exemple, atteint de cancer de l'estomac. La quantité d'urée était plus grande chez le fébricitant. Ceci indique que, chez lui, les produits de la combustion des matières organiques étaient plus considérables qu'ils ne le sont dans Tétat de diète simple. Enfin, on a constaté, en général, une diminution du poids du corps, lorsque la température intérieure, sous l'influence
de la fièvre, reste élevée pendant un certain temps. H y a donc chez ces malades une augmentation de la combustion intime et des métamorphoses désassimilatrices des substances constituantes des tissus, avec élimination plus active des produits de ces actes physico-chimiques par la peau, les poumons, les reins. C'est donc là la grande cause de l'augmentation de leur température centrale.
J'ajoute enfin qu'une des objections les plus fortes à opposer à la théorie de M. Traube, est celle qui est fournie par les recherches de différents auteurs sur le moment où a lieu l'élévation de la température centrale et l'augmentaiion de l'urée dans la fièvre intermittente. &1M. Baerensprung, Michael, Thomas (1), ont, en effet, montré que la température centrale s'élève, dans cette maladie, deux à trois heures avant le frisson. D'autre part, Sidney Ringer a constaté que la quantité d'urée contenue dans l'urine augmente aussi avant le début de la période de froid (2).
Ces faits prouvent clairement que l'augmentation de la chaleur centrale, môme pendant le stade de froid, n'est pas une simple conséquence du resserrement des vaisseaux cutanés et sous-cutanés.
(1) Hirti (Artieto : Chaleur dam ie$ maladiet^ in Noutmu dictîoBBaire dt médecine et de chirurgie pratiques, t. VI, p. 787).
(2) Ibid.^ p. 802.
De la fièvre (suite). — Mécanisme de l'influence du système nerreux sur la production de la chaleur Tébrile. — Rôle de l'appareil vaso-moteur dans ce mécanisme. — Influence directe du système nerveux sur les phénomènes physico-chimiques qui produisent la chaleur animale. — Opinion de M. Cl. Bernard sur l'existence de nerb thermiques : les uns, calorifiques; et les autres, flngorifiques. — Hypothèse de M. Tscheschichin : centre modérateur et nerCi modérateurs de la caloriflcation. — Objections de MM. Bruck et Gunter, de MM. Naunyn et Quincke, de M. Pochoy, de M. Heidcnhain, de M. Riegel et antres. — Influence des excitations des nerft sensitift sur U chaleur animale. Expériences de M. Cl. Bernard, de M, Mantegaxia^ de M* Heidenhain^ etc. -^ Influence des nerfs vaso-moteurs sur l'élévation de la température dans les parties périphériques, chei les réhrlcitants.
Les divers arguments qui ont été opposés à la théorie de M. Traube montrent, comme nous 1 avons vu dans la précédente leçon, que cette théorie, dans ce qu'elle a d'absolu, est contredite par les faits, et qu'elle doit, par conséquent, être abandonnée.
Une donnée très-importante est établie par es travaux dont je vous ai exposé les résultats : c'est que l'élévation de la température intérieure, chez l'individu fébricitant, a pour source principale la suractivité des opérations physico-chimiques qui ont lieu dans l'intimité des tissus et qui dégagent de la chaleur. Examinons si nous pourrons reconnaître le mécanisme par lequel se produit la suractivité de ces opérations.
A priori^ on peut faire deux suppositions. Ou bien la
cause morblQque, quelle qu'elle soit, agit sur la substance organisée des différents tissus, Texcite d'une façon spéciale, et y détermine une augmentation de tous les phénomènes chimico-pbysiques qui y ont lieu dans Tétat normal; ou bien, cette cause ne produit cet effet sur les tissus que par l'intermédiaire du système nerveux, soit directement, soit par une sorte d'action réflexe.
Pour faire mieux comprendre comment les choses peuvent se passer de l'une ou l'autre de ces deux façons, je prendrai pour exemple les effets d'une injection de matières putrides dans le sang d'un animal. Cette injection déterminera d'ordinaire, ainsi que vous le savez, une fièvre plus ou moins intense. Il y aura élévation de la température interne, due surtout à une intensité plus grande de la. thermogenèse. Or, il est possible que cette suractivité du travail de la calorification soit provoquée directement, par le conflit entre la substance oif;anisée des tissus et le sang contenant les matières putrides injectées. Mais il se peut aussi, on le conçoit bien, que ces substances exercent, dès le début, une action plus ou moins vive sur les centres nerveux, et que le trouble fonctionnel spécial, produit ainsi dans ces centres, retentisse ensuite, par action directe ou réflexe, sur l'ensemble des tissus de l'organisme, ou principalement sur certains d'entre eux, pour y provoquer une exaltation des actes chimico-pbysiques thermogénétiques.
Je vous ferai remarquer d'ailleurs que ces deux hypothèses ne sont nullement exclusives l'une de l'autre ; elles peuvent avoir toutes deux leur raison d'être, et les deux mécanismes que je viens d'indiquer peuvent entrer con* curremment en jeu. Reste à savoir s'il en est bien ainsi.
Nous pouvons dire, dès à présent, que nous considérons
llfFLUKNCB DES VASO-MOTEURS SUR LA CALORIFIGATION. 215
comme hors de discussion Tune des deux hypothèses, celle dans laquelle on admet que la cause morbiBque a$pt directement sur la substance organisée vivante de tous les tissus, et y produit une suractivité des processus calorifiques. Ce mode d'action nous parait incontestable. La seconde hypothèse nous semble aussi, a priori, très-fondée, en ce qui concerne du moins la possibilité d'une intervention de Tappareil vaso-moteur entre la cause morbifique et les tissus. Mais le rôle du système nerveux peut être plus important encore; et il s'agit de savoir si réellement ce système peut avoir, sur le travail physico-chimique qui s'opère dans nos tissus et qui est la source principale de la chaleur animale, une influence autre que celle qu'il exerce par l'intermédiaire des nerfs vaso-moteurs et des vaisseaux.
Cette question a été étudiée par de nombreux auteurs, et elle a donné lieu à d'importants travaux.
Si nous laissons de côté, pour un moment, le problème du mécanisme de l'influence du système nerveux sur les actes physico-chimiques, qui s'eOectuent dans la substance organisée ifivante et qui produisent de la chaleur, et si nous examinons seulement si cette influence doit être admise, nous voyons qu'elle s'impose comme une nécessité physiologique. Il parait impossible, en efiel, d'expliquer autrement les phénomènes d'adaptation, d'équilibre, que l'on peut constater entre la production de la chaleur interne et les conditions de température extérieure, au milieu desquelles se trouve placé l'oi^anisme vivant.
Je vous rappelle ce que je vous disais dans la précédente leçon ; les animaux, et l'homme en particulier, transportés rapidement d'un cUmat chaud dans un cUmat froid,
216 TIN6TIÂME LEÇON*
produisent immédiatement une plus grande quantité de calorique; en d'autres termes, leurs tissus deviennent le siège d'un travail plus actif de combustion intime, qui rétablit l'équilibre entre la température du corps et l'air extérieur. L'analyse de l'air expiré et celle de l'urine démontrent ce fait d'une façon irréfutable. Lorsque les animaux, dits à température constante, passent, au contraire, d'un climat froid dans un climat chaud, il se fait une adaptation en sens inverse, c'est-à-dire qu'à Tinstaut les processus de nutrition intime deviennent moins actifs.
Remarquez qu'il ne s'agit pas seulement de l'homme, qui peut à volonté changer son mode d'alimentation et son ' mode de vêtement, de telle façon qu'on pourrait, chez lui, attribuer en partie l'augmentation et la diminution de chaleur à ces modiGcations de régime et d'habillement. I^e même phénomène se produit chez les animaux, et on Ta remarqué chez les oiseaux migrateurs, qui passent rapidement d'un climat dans un autre d'une température toute différente.
Des phénomènes d'adaptation du travail calorifique aux conditions extérieures se manifestent d'ailleurs sans cesse, pour ainsi dire, dans le climat même qu'habitent les mammifères et oiseaux sédentaires ou Thomme, puisque leur température intérieure reste la même, ou à peu près, malgré les variations quotidiennes de la chaleur du milieu ambiant, et malgré les changements plus considérables qu'amène la succession des saisons.
De pareils faits ne paraissent pouvoir s'expliquer que par l'intervention du système nerveux central. Dans le cas d'adaptation du travail calorifique de l'organisme aux conditions climatériques extérieures, une impression est produite par Tair sur la surface de la peau «t sur la partie