EFFETS DES LÉSIONS DE LA MOELLE SUR LES VASO-MOTEURS
dans toutes mes expériences récentes^ que les orteils du membre du côté opposé à Topération offrent une élévation de température plus ou moins prononcée (p. 199).
Je n'ai pas examiné, dans ces derniers temps, la température des diverses parties des membres antérieurs, lors des cas d'bémisection de la moelle épinière à la région cervicale : mais je ne crois pas que les choses doivent s'y passer autrement que dans les membres postérieurs ; et, par conséquent, je doute aussi de l'exactitude des données établies par M. Schifl*, relativement à la température des diverses parties de ces membres dans ces conditions.
Lorsqu'on observe un résultat de ce genre, et il faut bien admettre qu'il se produit quelquefois, puisqu'il a été constaté par M. Schiff, je crois qu'il- faut en chercher l'explication, non pas dans un entre-croisement des vaso-moteurs
dans la moelle, comme le veut ce physiologiste, ni dans la paralysie des masses musculaires considérables de la cuisse^ comme l'admettait de Bezold, mais dans une sorte de dérivation du sang destiné à la partie supérieure du membre, dérivation qui a lieu au profit des extrémités des artères principales de ce membre, dans la jambe et le pied postérieur, ou dans l'avant-bras et le pied antérieur. Une dérivaliou analogue, mais s'exerçanl aux dépens de toute la circulation du membre du côté opposé à une hémisection de la moelle, expliquerait suivant moi, mieux que toute autre hypothèse, le refroidissement observé, comme je le rappebiis tout à l'heure, dans ce membre, après une opération de ce genre, par M. Brown-Séquard et par M. Schiff*.
Les effets des lésions de la moelle se montrent nécessairement dans des régions du corps plus ou moins étendues, suivant le point sur lequel portent ces lésions.
Une hémisection, faite vers le tiers intérieur de la région
â08 SIXIÈME LEÇON.
autres chez les rongeurs et chez les carnassiers, on reconnaît facilement cette racine à la surface même du bulbe rachidien ; elle y fait un relief bien visible, en dehors du cordon postérieur proprement dit. On doit donc paralyser, en partie du moins, la sensibilité d'une moitié de la face, par une hémisection du bulbe, faite du côté correspondant, et un peu en arrière du sommet du bec du calamus. L'hémisection pratiquée au niveau même de ce bec produirait le même effet, mais il vaut mieux ne pas couper la moitié du bulbe en ce point, parce qu'on risque trop de tuer l'animal sur le coup. L'expérience donna bien le résultat déjà indiqué par Magendie : la moitié de la fetce, du côté de Topcration, était, en grande partie, paralysée sous le rapport de la sensibilité. Mais de plus, nous pâmes constater que les deux membres postérieurs de Tanimal, il s'agissait d'un cochon dinde, présentaient une différence considérable de température. Malheureusement, nous n'avions pas examiné quel était le degré de la température des extrémités digitales de ces membres, avant de pratiquer la section d'une moitié du bulbe rachidien; et ce qui nous frappa surtout, une fois l'expérience faite, ce fut la sensation de froid que donnait le membre postérieur du cête opposé. Le thermomètre indiquait une température plus basse dans ce membre que dans l'autre; aussi avionsnous cru avoir produit seulement un refroidissement du membre postérieur du côté opposé à la lésion, tandis qu'eii réalité il y avait un échaufferoent considérable du membre du côté correspondant (1).
L'influence des héinisections et sections du bulbe rachidien sur la température des diverses parties du corps
(1) A. Viil|iiun, Hechnchf's sur Vonyine ik plusieurs pairet de ner/s cru'» niens. Thèse inaugurale, Paris, 1853.
EFFETS VASCULAIRES DES LÉSIONS DE l'eNCÉPHALE. 209
a été bien observée, d'abord par M. Browa-Séquard, puis par M. Schiff. Ils ont vu qu'une section transversale d'une moitié du bulbe racbidien détermine une dilatation des vaisseaux de toutes les régions du tronc, des membres et de la tête, du côté correspondant à la lésion. Il peut paraître singulier, a priori^ qu'une hémisection du bulbe racbidien- produise une dilatation vasculaire uniquement dans la moitié correspondante de la tète et du corps. Il semblerait que la dilatation des vaisseaux dût être, à cause de Tentre-croisement des pyramides, ou bien croisée et unilatérale, ou bien bilatérale. Mais il faut noter que les lésions expérimentales, qui portent sur une des moitiés du bulbe» ne divisent presque jamais complètement cette partie en travers, et que la pyramide antérieure du c/hté correspondant reste souvent intacte. D'ailleurs, nous iguorons si les pyramides antérieures renferment un grand nombre des fibres vaso-motrices destinées aux diverses parties du corps.
M. Schiff crut reconnaître que, si l'on produit des lésions des parties de l'encéphale situées en avant du bulbe rachi-* dien, ces lésions ne déterminent plus d'effet sur la température des membres, de la tête et du tronc. Si l'on fait, par exemple, une hémisection de la région postérieure de la protubérance annulaire, on n'observerait, d'après lui, aucune modification de la température de ces parties.
La région des centres nerveux qui agirait sur les vasomoteurs, comprendrait donc toute la moelle épinière, le bulbe racbidien, et s'étendrait jusqu'au niveau du point où le bulbe entre en connexion avec la protubérance.
Ces données ont été conflrmées par un grand nombre d'auteurs ; elles sont exactes, en partie du moins.
VIILPIAX. 1^
210 SIXIÈHB LëQON*
Il est très-K^rtain que les lésions faites sur le bulbe, jusr qu'à la limite indiquée par M. Schiff, ont sur les vaso-moteurs une influence bien plus considérable que celles qui sont faites en avant de cette partie. Il y a cependant une exception admise par M. Schiff lui-même ; elle est relative aux nerfs vaso-moteurs des viscères abdominaux. M. Schiff, en effet, a montré que les lésions des pédoncules cérébraux ou même des couches optiques, déterminent une dilatation des vaisseaux des viscères abdominaux, particulièrement dans le foie et Testomac.
Récemment, plusieurs auteurs se sont occupés de cette question ; je citerai « entre autres, MM. Bruck et Gunter, qui ont publié un travail, dans lequel ils étudient Taction des différentes lésions des centres nerveux sur la température. Leurs expériences les ont conduits à conclure que les sections, qui sont faites en avant du bulbe, n'ont plus d'influence, sur la température centrale et ne font plus dilater les divers vaisseaux du corps.
Un autre auteur, connu par de nombreux travaux, entre autres par ses recherches sur la structure de la moelle étudiée particulièrement chez les ^poissons, M. Owsjannikow (1), a publié aussi un travail intéressant sur ce sujet. U enlève, sur des lapins et sur des chats, une partie des os du crâne au moyen du trépan ; puis, par Touverlure ainsi produite, il pratique des sections transversales de Tencéphale. Un hémodynamomètre est mis en communia cation avec Tune des artères carotides de l'animal, et Ton peut ainsi constater, après chaque lésion de l'encéphale, les modiflcations de là tension artérielle. Si cette tension reste au même degré, on peut en déduire que le calibre
(1) Pb. Owtjannikow, Die ionùchen und re/tedon'schen Centren lier Gt/âttnerven (Arbeiten «as der pbysiolog. Anstalt su Leipzig, 1871, 21-34).
EFFETS VASGULAiRBS DES LÉSIONS DE l' ENCÉPHALE. 211
des vaisseaux périphériques n'a pas varié; si elle baisse c'est que les arlérioles des diverses parties du corps se soDt dilatées et que la résistance qu'offrent les petits vaisseaux, dans Tétat normal, au passage du sang artériel a diminué; enfin, si la pression s'élève, c'est que cette résistance, par suite du resserrement des petits vaisseaux, a augmenté. Or, en pratiquant ainsi des sections transversales, d'abord sur les parties antérieures de l'encéphale, puis, successivement, sur des régions de plus en plus rap-* prochées du bulbe rachidien, il constata que les lésions ne commençaient à agir sur la pression artérielle qu'à un millimètre en arrière des tubercule quadrijumèaux. L'abaissement de cette pression était plus grand encore, lorsque l'incision était faite à 2 millimètres en arrière de ces tubercules.
Pour les sections faites au niveau des tubercules quadrijumèaux et en arrière de ces tubercules, au niveau de la protubérance et du bulbe, M. Owsjannikow était forcé de faire traverser le cervelet par l'instrument ; mais il s'était assuré auparavant, à l'aide d'expériences spéciales, que les lésions du cervelet n'ont, chez les animaux dont îl se servait, aucune influence sur la tension artérielle.
Ces différents résultats, vous le voyez, sont assez concordants; ils tendraient tous à démontrer que les nerfs vaso-moteurs ont leurs origines dans l'isthme encéphalique, dans le bulbe rachidien et dans la partie de la protubérance annulaire qui est située en arrière des tubercules quadrijumèaux. Nous examinerons bientôt jusqu'à quel point celte interprétation des résultats expérimentaux est légitime. Pour le moment, nous voulons seulement rechercher s'il est vrai, comme M. Schiff l'a dit le
s 12 SIXIÉM£ LEÇON.
premier, et comme on le répète généralement depuis lors, que les lésions faites sur les parties antérieures de la protubérance, sur les tubercules quadrijumeaux et sur les parties de Tencéphale situées en avant de ces tubercules, n'ont aucune influence sur les vaisseaux du tronc, de la tète et des membres.
Eh bien, je puis vous déclarer que cette proposition physiologique n'est pas absolument exacte ; il est certain que des lésions faites sur la protubérance, sur les tubercules quadrijumeaux, peuvent amener une légère dilatation des vaisseaux des membres. Dans une note publiée en 1856, à propos d*un travail de De Bezold, j'ai cité les résultats d'expériences qui sont en contradiction relative avec les assertions de M. Schiff. Ces expériences, qui avaient ét^ faites eu commun avec M. Philipeaux, prouvent que les lésions des tubercules quadrijumeaux et de Tisthme peuvent déterminer d'assez grandes modifications de température dans les membres. Nous avions, en effet, constaté, entre les deux membres postérieurs, des différences pouvant aller à plus de k degrés centigrades, sur des chiens qui avaient subi des lésions unilatérales, plus ou moins étendues, de ces parties (i) .
Ces différences toutefois sont loin d*ètre aussi considérâbles que celles qui résultent des lésions unilatérales de la moelle épiniëre.
Si les données de Texpérimentation pouvaient laisser quelques doutes, relativement à rinfluence des parties de Tencéphale qui sont situées en avant du bulbe, sur les éléments rontracliles des vaisseaux des diverses régions du
(1) Vulpian, Ùes effeU croiiés ries fêtions He la mœlU èpimèr^, (Gâi. bebdoin. de méd. el chir., 1858, p. 822).
EFFETS VASCULAIEBS DES LÉSIONS DB l'ëNCÉPUÂLE. 213
corps, ces doutes seraient dissipés par l'observation des malades atteints de lésions de l'encéphale. Et nous devons d'autant moins négliger les renseignements fournis par la clinique, que nous avons toujours la pathologie pour but. On a cru pendant longtemps que les lésions des.hémi-« sphères cérébraux n'exercent aucune action directe sur la température du corps. On admettait généralement que^ dans un certain nombre de cas d'hémiplégie, les membres paralysés présentent une température plus basse que celle des membres du côté opposé; et l'on considérait cette diminution de chaleur comme une conséquence toute naturelle de l'inertie fonctionnelle, du ralentissement de la circulation veineuse, et de la paresse nutritive, suites de la paralysie. Ainsi, Boerhaave, van Swieten, Abercrombie, Breschet, M. Becquerel, M. Andral, et la plupart des pa- (hologistes qui ont parlé de la température des membres paralysés dans les cas d'hémiplégie, avaient admis que, lorsque celte température se modifie, elle s'abaisse plus ou moins. A une époque encore peu éloignée de nous, si l'on avait dit qu'il était possible d'observer une élévation de température dans les membres paralysés, chez des sujets atteints d'hémiplégie, cette assertion aurait été (considérée presque comme une véritable hérésie médicale. Aujourd'hui, il n'en est plus de même : M. Routier, dans sa thèse inaugurale, M. Axenfeld (1852 et 1853), M. Dunglison (cité par M. Brown-Séquard), ont signalé l'augmentation de chaleur, que présentent fréquemment les membres paralysés, dans les cas d'hémiplégie de cause cérébrale. Depuis lors, un grand nombre d'observations sont venues démontrer qu'il n'est pas rare de trouver, dansles membres du côté frappé d'hémiplégie, une température plus élevée que dans les membres du côté sain. Celte différence, il est
21 II SIXlàHlJ LEÇON.
vrai\ ne se manifeste pas d'ordinaire dans les premiers moments qui suivent la production de la lésion, qu'il s'agisse d'une hémorrhagie siégeant dans un corps strié, une couche optique, le noyau blanc d'un des hémisphères, ou bien que Ton ait sous les yeux un cas d'obstruction artérielle, suivie de ramollissement d'une de ces mêmes parties de lencéphale. D'après M. Charcot, il y a plutôt, en général, dans cette période, abaissement de température. Quand on observe une augmentation de température dans les membres paralysés, elle peut cependant se produire une ou deux heures après l'attaque : le plus souvent elle n'est appréciable qu'après plusieurs heures, ou même au bout de deux ou trois jours, et elle peut atteindre des proportions considérables; il peut y avoir plusieurs degrés de différence entre la main paralysée et la main du côté sain.
L'élévation de la température des membres paralysés n'est point, dans ce cas, le seul signe de dilatation vasculaire : cette dilatation est révélée aussi par la coloration de la peau. Or, on constate souvent que la main paralysée est plus colorée que celle du côté sain. Elle est d'un rouge un peu plus vif. Si vous regardez les vaisseaux superficiels, les veines, par exemple, vous verrez qu'elles sont plus dilatées de ce côté que de l'autre. Si vous faites une saignée, vous pourrez reconnaître, dans les cas où la température est notablement augmentée, que le sang veineux est plus rouge que dans l'état normal, ce qui tient évidemment à ce qu'il revient dans les veines, en conservant encore une partie des caractères du sang artériel.
Nous avons depuis longtemps, M. Charcot et moi, appelé l'attention sur ces modifications de la circulation dans les membres du côté paralysé, chez les hémiplt^iques. Les indications que nous avions données ont été confirmées par
EFFETS YASCULAmES DBS USIONS DE L* ENCÉPHALE. 215
les recherches dues à divers investigateurs. Je citerai, entre autres, le travail de M. Folet (1), où se trouvent consignés des résultats tout à fait conformes à ceux que nous avions fait connaître.
Voilà donc des faits qui sont loin d'être rares, et qui démontrent que les lésions des hémisphères cérébraux, des corps striés, ou des couches optiques, peuvent avoir une iofluence paralysante sur les nerfs vaso-moteurs.
Du reste, les cas dans lesquels on éprouve une émotion assez vive, provoquant de la pâleur ou de la rougeur de la face, peuvent servir aussi à faire voir que les parties de rencéphale, situées en avant du bulbe, ne sont pas sans influence sur les vaisseaux. Le point de départ de ces réactions émotives, en effet, ne se trouve pas dans le bulbe rachidien, mais probablement dans la protubérance annulaire. On peut donc tirer encore de ces obFervations des arguments en faveur de ce que je disais tout à Theure : que le bulbe et la moelle ne sont pas les seules parties du centre cérébro-spinal qui agissent sur les nerfs vasomoteurs.
Toutefois, je le répète, il ne faut pas exagérer cette action des hémisphères cérébraux sur les vaisseaux du tronc et des membres. Leur influence sur ces vaisseaux est incomparablement plus faible que celle du bulbe rachidien et de la moelle épinière.
La protubérance annulaire et les pédoncules cérébraux ont certainement, comme M. Schiff l'assure, une action incontestable sur les vaisseaux des viscères thoraciques et abdominaux. M. Cl. Bernard a insisté sur les phénomènes de congestion vasculaire que Ton produit dans la
(1) H. Folet. Étude sur In température def parties paralysées (Gaielte hebdomtdaire, 1867).
cavité abdominale, et en particulier dans le foie et dans les reinst en piquant le plancher du quatrième ventricule. De sou côlé, M. Brovvn-Séquard a montré que les lésions expérimentales de certaines parties de Tencéphale déterminent fréquemment des hémorrhagies pulmonaires.
De même, dans des expériences que j'avais entreprises pour étudier les lésions du quatrième ventricule, et dont les résultats ont été publiés dans les Mémoires de la Société de Biologie (l), j'ai souvent pratiqué des sections des parties supérieures de Tistbme encéphalique très-haut, au niveau de l'aqueduc de Sylvius et des tubercules quadrijumeaux. J'ai fréquemment observé, dans ces circonstances, une dilatation plus ou moins marquée des vaisseaux ab« dominaux. Dans la plupart des cas, la muqueuse de rintestin était rouge, violacée, couverte d'un mucus sanguinoient : les. chiens sur lesquels j'opérais avaient quelquefois des selles sanglantes.
Des hémorrhagies siégeant sous la peau, sous les st'^ reuses, dans l'épaisseur des membranes muqueuses, etc., ont été observées aussi (2), chez l'homme, dans des cas d'apoplexie encéphalique (3).
(1) Vulpiân, Recherrhes expérwieniales relatives aux effets des /ésiont 'h plancher du quatrième ventricule,., (Mém. de la Soc. de biol., 1861, p. 261 et SUIT.}.
(2) J. Chircot, Sur la production d'ecchymoses qu'on observe fréquemMf*i sous les téguinents de ia tt'te^ dans f épaisseur des plèvres, de Fendota*^, 'i* la membrane muqueuse de restomac^ e/c, cfiex les apoplectiques, (Comple»rendtts de U Société de iMologie, pour 1868, p. 213. — Même recueil. IHbV^ p. 206.) — R. Lépâue, Sur la cau^e des ecchymoses du pèricrâne dans Tw/»ple^ie, (Arcbifes de physiologie, 1869, p. 667.)
(3) Au moment où cette feuille est sur le point d'être tirée, je prends con naissance d'un travail três4ntéressant de M. Au^. 01 licier, dans lequel fost relatées plusieurs eipériences faites sur des lap:ns, pour étudier l'influence ài-* Itfsàons de Tencéphale, et surtout de celles de Tislbnie encéphalique, sur la pro-^ duction des hémorrhagies ^ùkerales. II. OUi^ier a pu déterminer chei ce^ animaui, au moyen de lésions de ce genre, des cou^restions, des ecchymoses ou