CHAPITRE VI
Les Egyptiens ont beaucoup employé l'argile non seulement dans les arts industriels, comme la poterie, mais aussi dans la construction. Celle-ci se faisait surtout en pisé ou eu briques.
Pisé. — Il semble que le pisé constitue le type le plus ancien, car on peut retrouver ses formes techniques copiées dans les autres types ; ainsi, d'après la plupart des auteurs, la gorge égyptienne serait née de l'incurvation produite })ar la pose d'un plafond à une construction faite en pisé. L'argile est soutenue par une armature de branches de palmiers dont les extrémités laissées libres sont repoussées vers l'extérieur par les poutres formant plafond. Le tore, en forme de ruban, serait originairement une espèce de bourrelet en paille, placé au.x angles de l'édifice en vue de les renforcer.
On a souvent trouvé, surtout dans les tombeaux du Moyen Empire, des modèles d'habitations en terre cuite reproduisant les formes des maisons en argile telles que les pratiquent actuellement encore les indigènes d'Egypte.
Des greniers, constructions cylindriques fermées par une coupole, étaient figurés dans les hiéroglyphes. Des greniers de ce type sont reproduits, par exemple, dans une représentation peinte de la maison de Anena. à Thèbes. Le mur de clôture est terminé à la partie supérieure par une ligne ondulée, ce qui indique certainement le pisé, car si le mur était en brique on aurait des créneaux à ligne anguleuse. Au-delà, on voit d'abord la maison rectangulaire, à matériaux appareillés, puis les deux greniers et une grande construction à toiture bombée qui sert peut-être de magasin. Ces trois dernières constructions, de même que le mur d'enceinte, paraissent bien se rattacher à la technique du piséf
Briques. — La brique apparaît de bonne heure dans les tombeaux égyptiens. Dès la première dynastie elle est d'un usage absolument habituel. La brique égyptienne est faite de limon mélangé de sable et de paille, puis façonné en tablettes allongées et durci au soleil. Une peinture du tombeau de ReTchmara à Thèbes montre une briqueterie en pleine activité. Des ouvriers extraient le limon d'un étang ou d'une mare, le déversent en tas sur le sol, le malaxent au moyen d'une pioche, puis moulent les briques qu'ils déposent régulièrement en lignes. Quand elles sont sèches, un manoeuvre les transporte à pied d'oeuvre.
Les dimensions varient suivant les époques : on peut dire, en thèse générale, que la brique grandit de la V^ à la XVII^ dynastie, pour diminuer sensiblement à partir de la XXI^. Les plus anciens spécimens de briques cuites remontent seulement à la XXII^ dynastie. On rencontre fréquemment des briques portant une marque ou une inscription estampée. Exceptionnellement des briques contiennent des plaquettes de fondation en pierre ou en terre émaillée, sur lesquelles sont inscrits le nom du roi constructeur, l'indication de l'édifice auquel elles étaient employées ou encore le nom d'un fonctionnaire.
Les briques sont disposées soit en lits horizontaux, soit en lits incurvés ; on a expliqué parfois l'incurvation des lits par le relâchement de la corde qui servait de guide aux maçons. Cette explication est contredite cependant par la présence de lits dont l'incurvation se fait en sens inverse. De grandes murailles montrent en effet des massifs dont l'incurvation est alternativement dans un sens ou dans l'autre. Choisy dit que « les ondulations ont pour résultat d'empêcher le glissement de la masse sur le sol et des lits les uns sur les autres ». Pétrie pense que cette disposition en lits incurvés a pu donner naissance à l'habitude de construire certains murs en talus.
Laissant de côté les murs à pilastres d'anciens tombeaux, expliqués précédemment, on peut dire que les murs étaient généralement unis, sans aucune espèce de décorations particulières résultant de l'emploi des matériaux. LTne construction en briques, d'époque tardive, reproduite par Prisse d'Avesnes, a cependant les murs extérieurs ornés d'un système de niches ana-
logue à celui que les documents anciens nous ont permis d'analyser.
On remarque parfois entre les lits de briques la présence de couches de feuilles de palmiers ou de nattes, destinées évidemment à drainer le massif en briques crues.
Dès les plus anciennes époques les Egyptiens ont connu l'usage de la voûte en briques. Les voûtes se rattachent à deux types fondamentaux : la voûte en encorbellement et la voûte en plein cintre. Une tombe archaïque de Naga-ed-Der fournit un excellent exemple du premier type : les briques débordent légèrement l'une sur l'autre jusqu'au jjoint où elles se rencontrent à la partie supérieiu'c ; une accumulation de briques au-dessus de cet encorbellement lui confère une certaine solidité. Il serait difficile de décider comment on a passé de ce type au plein cintre, qui est devenu d'un usage tout à fait courant, certainement dès la troisième dynastie. A Meidoum, le plein cintre est combiné avec l'encorbellement : les premières assises de la couverture sont disposées suivant le principe de l'encorbellement ; enfin l'espace libre est fermé par quelques briques disposées en claveaux.
Une planche du livre de Garstàng sur la troisième dynastie réunit plusieurs spécimens très caractéristiques de couvertures en briques. Dans un cas on voit comment quelques grands blocs d'argile, placés en position polygonale, supportent une rangée de briques qui déterminent une voûte régulière. Est-ce un des stades qui conduisit à l'invention de la voûte en plein cintre ?
Si les voûtes de ces tombeaux peuvent passer pour assez hésitantes ou mêmes grossières, on ne sera pas tenté d'en dire autant de l'admirable appareil du tombeau d'Adou P'', à Dendéra, datant de la VI^ dynastie (Art, pi. 10). Une voûte composée de trois lits successifs de briques a résisté sans fléchir au poids d'un massif de briques considérables.
Il semble bien que la forme de la voûte ait été employée par les anciens avec autant de profusion que par les constructeurs arabes de l'Egypte moderne. On la rencontre sous des formes variées dans les magasins du Ramesseum à Thèbes.
Nous constaterons plus tard que les Egyptiens ont souvent copié la forme de la voûte dans leurs constructions en pierre ; ce qui ne veut pas dire — remarquons-le bien — qu'ils faisaient
des voûtes en pierre. Parfois la copie montre une voîite parfaitement cintrée ; parfois, pu contraire, elle se rapproclic de l'ogive, comme dans la chapelle de Thoutmès Jer à Deir-el-Bahari ; dans la chapelle d'Anubis, du même temple, ( 'est une véritable ogive que l'on a copiée. Dans d'autres caf^ le plafond des chambres creusées dans le roc copie une voûte surbaissée, par exemple au tombeau de Ramsès IV, à Thèbes, ou encore dans le sanctuaire du temple d'Es-Seboua, en Nubie, de l'époque de Ramsès II, où la courbe de la voiite est complètement aplatie. La plus ancienne voûte en pierre se trouve vraisemblablement dans une des chapelles éthiopiennes de Médinet-Habou.
Un espace carré a même été couvert d'une coupole en briques et cela dès l'époque du Nouvel Empire. M. Piéron a décrit une curieuse tombe, à coupole sur pendentifs, à Thèbes ; il la place entre la XVIP et la XX^ dynastie ; à Abydos, une tombe en briques de la XXVP dynastie est également surmontée d'une coupole.
Les briques étaient le plus souvent recouvertes d'un enduit ou d'un plafonnage peint. Les fouilles, dans les sites de la première dynastie, ont révélé toute une série de briques émaillées ayant servi de revêtement, Certaines présentent au revers un tenon et des trous permettant de les assujettir à la muraille ou de les fixer l'une à l'autre, peut-être au moyen d'un lien métallique. A la surface visible la brique est unie ou bien ornée, à l'imitation d'un motif de nattes. La chambi'e intérieure d'une pyramide de la fin de la III^ dynastie était entièrement revêtue d'un décor semblable.
Bois. — L'Egypte offre ])eu de bois utilisables dans la construction. Il n'est donc pas surprenant de constater que des textes égyptiens ont conservé le récit des expéditions envoyées, principalement en Syrie, afin de se procurer des bois de charpente. Le papyrus d'Ounamouaou est le plus célèbre des récits de ce genre. Il est plus étonnant cependant de constater que ces expéditions se faisaient dès l'Ancien Empire. Le professeur Sethe a montré que certains bateaux de cette époque lointaine devaient leur nom spécial aux relations que l'Egypte entretenait avec la côte syrienne.
MATÉRIAUX ET ÉLÉMENTS DE COXSTKLtTION 73
Le bois servait, comme on la vu, entre autres choses à la construction de kiosques légers ou d'édifices à charpentes plus ou moins compliquées. Il semble également qu'on se servait du bois pour faire des lambris. Une tombe de la IV<' dynastie, du prince Merab, contemporain de Khéo])s, montre à la partie supérieure du socle au-dessus duquel sont disposées les représentations, un véritable lambris constitué de planchettes, dont le peintre a soigneusement figuré toute la texture (Art, pi 21). On se demande même si cet exemple n'autoriserait pas à penser que la bande jaune, peinte souvent sur le soubassement des tombeaux de l'Ancien Empire, ne serait que l'imitation d'une poutre engagée dans un mur de briques.
Des bois précieux ont été employés par les Egyptiens dans le mobilier, particulièrement en incrustations. C'est le moment de rappeler aussi les éléments ajourés dans les cons'ruetions qui nous ont occupés dans la leçon précédente.
Le bois trouvait enfin un emploi assez fréquent dans la sculpture et les textes mentionnent des statues faites en des bois de diverses variétés. Les tableaux où l'on voit les populations du Sud apporter le tribut en Egypte, montrent fréquemment le transport de billes d'ébène,
Pierre. — La pierre se trouve en abondance en Egypte et dans le désert voisin ; les carrières, exploitées de très bonne heure, oftrent des yariétés nombreuses de calcaire, de grès, de granit. A Toura et Masara on exploitait le calcaire ; à Hatnoub (Tellel-Amarna), un riche gisement d'albâtre. Au Gebel-el-Ahmar se trouvait le grès rouge ; à Silsilé, le grès ordinaire ; à Syène ou Assouan, plusieurs variétés de granit. On" a signalé dans le Delta, aux environs de Kankah, une coulée basaltique. Dans le désert arabique on rencontrait toute une série de pierres dures, entre autres la diorite, ou encore ce que les Egyptiens appelaient la pierre de Bekhen, qui est le schiste gréseux noir.
Les sculpteurs égyptiens ont employé toutes ces matières et n'ont pas hésité à attaquer les pierres les [)lus dures, même l'obsidienne, le quartz et le bois silicifié.
Les textes laissés j^ar les Egyptiens dans les carrières, fournissent des indications précieuses. Le Ministre Ouni raconte dans
l'inscription de son tombeau une expédition mémorable aux carrières d'Assouan sous la VP dynastie.
M. Montet a édité à nouveau et étudié soigneusement les inscriptions de la vallée de Hamamat, que les Egyptiens appelaient Rohanou, et qui réunit la vallée du Ni) à H mer Rouge, à la hauteur de Koptos et de Koséir. Voici quelques données intéressantes empruntées à cet auteur : six expéditions à la vallée eurent lieu sous le règne de Darius de l'an 26 à 30, trois expéditions sous Amenemhat III (XIP dynastie), deux seulement sous Sesostris I^r et deux encore sous Ramsès IV (XX^ dynastie). Sous Sesostris 1er on amena à quai, à Koptos, quatre-vingts jiierres ; sous Sesostris II, deux cents pierres. Le mode d'exploitation est décrit de la manière suivante. Quand le chef d'expédition avait jeté son dévolu sur un bloc qui paraissait convenir au moinmient qu'on avait l'intention de faire, on le précipitait du haut de la montagne pour ensuite le tirer à force de bras. Mais comme le succès était parfois précédé de plusieurs insuccès par suite de l'éclatement de la pierre au cours de sa chute, sous Amenemhat III, l'an 19, le directeur de travaux Meri eut l'idée d'établir ini plan incliné, ce qui lui permit d'emporter dix statues. Les inscriptions commémora tives donnent des indications sur le nombre d'hommes nécessaires aux expéditions. Les quatre-vingts pierres de Sesostris 1er nécessitèrent trois équipes, l'une de deux mille, l'autre de quinze cents, la troisième de mille hommes, et le trajet qu'une caravane franc^hit actuellement en trois jours s'effectua en quatorze. Sous Mentouhotep II (XP dynastie), trois mille hommes participèrent à l'expédition envoyée pour chercher un couvercle de sarcophage. Le 2 d'un mois, l'intervention prodigieuse d'une gazelle fait découvrir le bloc approprié ; le 15 on érige un monument commémoratif ; le 23 on réussit à arracher la pierre au flanc de la montagne et le 27 on était jjrêt à partir. Des inscriptions du même genre sont groupées sur des blocs de granit dans les carrières d'Assouan.
Quand au lieu de blocs déjà détachés de la montagne il s'agissait d'exploiter un banc de pierre compacte, les Egyptiens creusaient des rainures, déterminant des blocs de dimensions régulières que l'on arrachait au banc par l'emploi de ccjins mouillés ou par l'action du feu. Sur le plateau de Gizé, près des pyramides,
on a relevé des traces très nettes de ce genre d'exploitation. Un exemple typique est constitué par les restes d'une grande exploitation de carrière à ciel ouvert, près de Kertassi. en Nubie, d'où sont sortis la plupart des blocs de grès employés à la construction des temples de l'île de Philae. En d'autres endroits l'exploitation se faisait en creusant l'intérieur de la mortagne, ce qui formait à la longue de grandes excavations supposées par une série de piliers réservés dans la roche même.
Métaux. — Le cuivre apparaît exceptionnellement sous la forme de menus objets dans les tombes primitives de la Haute- Egypte ; il est employé couramment sous l'Ancien Empire. Le bronze est d'un usage habituel, surtout à partir du Moyen Empire. On travaille le cuivre et le bronze au martelé ou bien on les coule dans des moules. Les Egyptiens faisaient des vases de métal dès la première dynastie et no.is connaissons des statues de cuivre dès la sixième.
L'emploi du fer est exceptionnel. L'or, l'électron, l'argent sont d'un usage fréquent dans la bijouterie. On s'en sert aussi pour des incrustations. Le fer n'a été employé couramment qu'à partir de l'époque romaine. Le cuivre provient du Sinaï ; les métaux précieux, surtout de la région du Haut-Nil.
Matériaux divers. — L'art industriel a encore mis en œuvre toute une série d'autres matières : l'ivoire, le cuir, la vannerie, les pâtes vitrifiées. Il n'est pas inutile de faire remarquer que le verre transparent et le verre soufflé n'apparaissent qu'à l'époque romaine.
Emploi des matériaux dans l'architecture. — Souvent les Egyptiens ont combiné des matériaux différents : la brique et le bois ; la brique et la pierre. Le grand tombeau en briques de Négada était recouvert d'une charpente en bois. Dans bien des temples le gros de la construction était en briques, tandis que la pierre était réservée pour les encadrements de portes. Parfois encore la première partie d'un édifice est en brique, tandis que les chambres centrales ou postérieures sont en pierre.
Des pierres différentes étaient utilisées dans une seule et même
construction. Le noyau, par exemple, est en calcaire et le revêtement en granit. Des murs seront en calcaire ou en grès et les portes en granit. Citons, par exemple, la belle porte de granit du temple de Deir-el-Bahari, formée de trois grands blocs, qui sont encadi'és par des murs de calcaire blanc. Au temple de Sahoure, à Abousir, les pavements et les soubassements sont en basalte, les murs en calcaire, les colonnes et encadrements de portes en granit.
Parfois la construction qui s'appuie à la montagne se continue à l'intérieur de celle-ci, une partie des salles étant alors en excavation. Le temple de Ouady-es-Seboua nous montre deux cours avec leurs murs d'enceinte et leurs pylônes en briques ; la troisième cour ainsi que son pylône sont en pierre ; la salle hypostyle et le sanctuaire enfin sont creusés dans la montagne. Quand un édifice est en partie construit devant la montagne, en partie creusé dans celle-ci, il constitue ce qu'on appelle un hémispéos ; le temple de Ouady-es Seboua en est un exem]jle ; le temple de Deir-el-Baliari en est un autre (Art, pi. 51).
Enfin l'édifice peut être creusé tout entier dans le roc. Le plus grand temple de Ramsès II, à Abousimbel, est l'exemple le plus célèbre de ce type auquel on a donné le nom de spéos (Art, pi. 154). Ce genre d'excavation a été employé surtout pour des tombeaux, que les Egyptiens creusaient en grand nombre au flanc de la montagne. Nous en verrons plus tard des exemples dont les plus célèbres sont certainement les tombeaux de Béni-Hasan (Art, pi. 31). Il n'est pas impossible qu'une petite construction en briques était adossée à la montagne, mais elle a entièrement disparu au cours des âges.
En quelques endi'oits des tombeaux creusés dans la montagne ont été laissés inachevés et l'on peut de la sorte se rendre compte de la manière de procéder des anciens. On commençait par creuser la partie supérieure, que l'on terminait entièrement avant de foncer l'excavation jusqu'au niveau du sol. C'est ainsi que dans certaines tombes on peut voir des colonnes achevées dans une moitié de la salle, tandis que pour l'autre la partie supérieure seule se dégage de la masse du rocher.
MATKKIAl^X ET ELEMENTS DE CONSTRUCTION 77
Appareil. — Dans les constructions en pierre les murs sont le plus souvent à joints vifs, sans liens d'aucune sorte. Parfois cependant on s'était servi de crampons en métal ou de queues d'aronde en bois de sycomore. Loi'squ'on a employé un mortier, c'est de la chaux ou du sable avec de la chaux; à la basse époque, du sable, de la chaux et de la brique piléc. L'appareil extérieur est parfois régulier, mais le plus souvent irrégulier, les blocs de dimensions tout à fait différentes étant disposés les uns à côté des autres. Les irrégularités de cet appareil étaient cachées sous un enduit qui donnait au mur l'aspect d'une surface homogène.
Fondations. — En général les fondations ont peu de profondeur. L'humus de la vallée du Nil, compact et dur, subit au moment du retrait des eaux une contraction qui le rend incompressible ; le poids des matériaux lui fait atteindre le maximum de tassement et assurait à l'édifice une assiette stable. Malheureusement par l'exhaussement progressif de la vallée du Nil, les eaux d'infiltration ont atteint de plus en plus les fondations des édifices, dont la solidité est ainsi gravement compromise. Dans les dernières années le Service des antiquités d'Egypte a dû lutter constamment contre les dangers de destruction des temples égyptiens, dont les fondations étaient affaiblies de la sorte. On peut voir, par exemple, sur une jihotographic d'un mur du temple de Debod, en Nubie, prise avant les travaux de restauration, comment la construction était en quelque sorte aspirée dans le sol mouvant ; c'est par en bas que les murailles commencent à s'écroider. C'est la même situation que l'on constatait au temple de Maharraka. Les murs extérieurs s'étaient enlisés, mettant à jour les parties intérieures de l'édifice, et, si des mesures sérieuses n'avaient pas été prises en temps utile, les rangées de colonnes se seraient effondrées comme un véritable jeu de quilles.
Les textes et bas-reliefs ont fourni de nombreuses indications sur les rites de fondations des anciens Egyptiens. Le roi, assisté par des prêtres ou des prêtresses jouant le rôle de divinités, posait la première pierre, offrait au dieu les spécimens de matériaux, consacrait sous les angles des murs des dépôts de fondations consistant en poteries, modèles d'outils, amulettes et plaquettes avec inscriptions commémoratives.
Moyens techniques. — Quand on considère la grandeur des éléments employés par les anciens Egyptiens dans leurs monuments — pierres de dimensions considérables, statues ou sarcophages d'un poids fantastique, — on ne peut s'empêcher de se demander comment ils pouvaient mettre en œuvre des masses pareilles. Citons d'abord quelques exemples. Au temple de la pyramide de Khéphren on a constaté la présence, dans le vestibule, de blocs de granit pesant, l'un trente mille kilogs, un autre cent cinquante mille kilogs. Au temple proprement dit, sur le plateau, il y a un bloc de granit qui dépasse en volume cent soixante-dix mètres cubes et dont le poids est de plus de quatre cent soixante-dix mille kilogs. Les architraves de la salle hypostyle de Karnak (Art, pi. 149) mesurent en longueur 9,20 m., leur cube est de 31 m.; leur poids, de soixante mille kilogs. Les piliers de l'Osireion à Abydos pèsent quatre-vingt-dix mille kilogs. Les fameux sarcophages des taureaux sacrés, dans le Sérapeum de Memphis, pèsent soixante mille kilogs. Le colosse de Ramsès II, qui gît en pièces dans la cour du Ramesseum à Thèbes (Art, pi. 153), avait une hauteur de 17.50 m. et pesait plus d'un million de kilogs.
Comment les Egyptiens réussissaient-ils à transporter et à mettre en place des masses aussi considérables ? Les moyens mécaniques qu'ils avaient à leur disposition, pour autant qu'on les connaisse, paraissent avoir été fort limités. L'existence de la machine à irrigation, semblable au moderne chadouf, prouve au moins qu'ils comprenaient l'emploi des leviers. Nous verrons dans un instant qu'ils connaissaient vraisemblablement aussi la chèvre, mais dans la plupart des cas il paraît démontré cependant qu'ils se servaient uniquement de la force des bras humains.
Les représentations du traînage de blocs de pierre ou de monuments sont rares. Le plus souvent il s'agit du transport de statues funéraires qui ne sont pas de dimension considérable. On les plaçait sur des traîneaux tirés par une équipe d'hommes, le glissement étant favorisé par l'arrosage du sol. Sur une stèle d'une carrière on voit, exceptionnellement, un bloc de pierre posé sur un traîneau attelé de bœufs. Au temple de Deir-el-Bahari, un bas-relief était consacré à la représentation du transport de deux grands obélisques de la reine Hatshepsout. Les deux mono-
lithes étaient placés bout à bout, sur un même bateau remorqué par toute une flottille de barques. Le tombeau de Tehouti-Hetep, à El-Berché, contient in scène célèbre du transport d'un colosse. Il résulte des indications du texte que cette statue d'albâtre devait peser environ soixante mille kilogs. Elle est posée sur un traîneau tiré par cent soixante-douze hommes. On aurait tort probablement de croire que les dessinateurs égyptiens ont voulu exactement représenter le nombre d'hommes qui avaient été nécessaires au transport; on a cherché simplement à donner l'impression de grandes masses attelées simultanément aux cordes qui mettaient le traîneau en mouvement, car cent soixante-douze hommes ne constituent pas une équipe suffisante. En effet nous avons rencontré, à propos de l'exploitation des carrières, des nombres beaucoup plus élevés. Le rédacteur de l'inscription a peut être voulu corriger la disproportion entre la masse et le nombre d'hommes qvii la déplaçaient, (?n disant que l'enthousiasme était si grand que chacun tirait comme mille.
Un passage du papyrus Anastasi n° 1 serait d'une importance capitale pour l'étude de ces questions, s'il était possible de résoudre, avec plus de précision, les diverses questions que soulèvent les termes techniques employés. Un scribe envoyant par lettre un défi à un de ses rivaux, lui propose des problèmes de construction qu'il espère que son rival ne parviendra pas à résoudre. Il y est principalement question d'une rampe en briques qui doit servir à l'éreotion d'un obélisque. Il semble bien que les Egyptiens ont employé fréquemment ces rampes et les fouilles de monuments de l'Ancien Empire en ont parfois fait découvrir des traces. C'est au même procédé encore que recourut, à notre époque, Legrain dans ses travaux de consolidation et de reconstruction de la salle hypostyle de Karnak. Le problème, compliqué, consistait à refaire les fondations des colonnes ébranlées. Mais pour cela il fallait d'abord enlever les architraves, puis successivement les divers tambours de pierre ; ce n'est qu'ensuite que l'on pouvait songer à refaire solidement la fondation au béton, puis à remettre les éléments successifs des colonnes et à replacer les architraves. Celles-ci constituaient, on l'a vu, des blocs d'un poids et d'une dimension considérables. Legrain s'y est pris de la manière suivante : il a rempli la salle de terre et de sable jusqu'au niveau
des architraves, a ménagé ensuite un plan incliné et a réussi à faire glisser sur des poutres les blocs, les uns après les autres, jusqu'au niveau du sol ; puis exécutant la. manœuvre en sens inverse, il est parvenu à remettre tout en parfait état. Jamais cependant il n'a recouru à l'emploi d'autres forces motrices que les bras de ses ouvriers de Karnak.
Contre la face intérieure du grand pylône de Karnak un a relevé les restes des échafaudages en briques qui ont servi au cours de la construction. Au fur et à mesure qu'un édifice en pierre s'élevait, il était enveloppé en quelque sorte d'une autre construction en briques crues qui montait en même temjis à gradins, constituant une espèce d'escalier gigantesque sur lequel les matériaux pouvaient être élevés sans trop de difficulté. Quand les constructeurs étaient arrivés au sommet des murs, l'édifice disparaissait dans le revêtement de briques crues ; alors commençait le travail des sculptems. chargés de l'achèvement décoratif. Au fur et à mesure de l'avancement de leur travail, l'échafaudage de briques était enlevé et descendait de la sorte d'étage en étage. C'est ainsi que dans un angle de la cour des Bubastides à Karnak, là où les chapiteaux du portique ne sont que dégrossis, les colonnes sont encore entièrement masquées par un massif en briques crues.
On trouvera, par exem})le dans l'ouvrage de Choisy sur l'art de bâtir en Egypte, des indications sur l'emploi d'un appareil appelé ascenseur oscillant et qui aurait aidé les Egyptiens dans la construction de leurs monuments ; des modèles de cet ascenseur oscillant ont été trouvés avec d'autres réductions d'outils dans les dépôts de fondations de plusieurs temples.
Un tombeau de l'époque perse à Saqqara a permis de reconnaître que, dans certains cas, les Egyptiens ont fait emploi du sable pour mettre en place le couvercle colossal d'un sarcophage. Il y a là une combinaison extrêmement ingénieuse de cavités remplies de sable, dans lesquelles s'engageait l'extrémité des poutres supportant le couvercle. En retirant le sable . par en dessous, les poutres descendaient lentement dans les cavités et déposaient finalement le couvercle à sa place, de la manière la plus précise.
Borchard a signalé la présence de rainures à la partie supé-
rieure des socles des obélisques et des colosses. De ces rainures les unes servaient à empêcher que l'arête vive du monument ne s'écrasât au cours du placement, tandis que les autres ont vraisemblablement été employées pour permettre à un système de freins de retenir la masse pendant son érection.
M. Hoelcher a relevé soigneusement dans l'étude architecturale du temple de Khéphren, à Gizé. toute une série d'indices qui ont permis de reconstituer l'emploi fort ingénieux d'une pince à blocs, manœuvrée au moyen d'une chèvre.