CHAPITRE VIII
LES FORMES FONDAMENTALES DE L'ARCHITECTURE
La Colonne
L'élément le plus original de l'architecture égyptienne est certainement la colonne florale, qui donne aux monuments de l'ancienne Egypte un caractère tout à fait particulier. Sans nous occuper de rechercher maintenant pourquoi les Egyptiens ont donné à la plupart de leurs colonnes des formes empruntées à la végétation, il suffira d'examiner, pour le moment, les différents tj^es créés par les ai-chitectes et d'en analyser les formes telles qu'elles se présentent à nous.
La question a été étonnamment embrouillée par les différents auteurs et lorsqu'on feuillette quelques manuels on est surpris de voir l'incertitude qui règne dans la terminologie : les mots i< lotiforme » et « papyriforme » sont appliqués aux mêmes colonnes par des auteurs différents. Le mérite d'avoir apporté de la clarté dans le sujet et d'avoir défini les caractéristiques qui permettent d'établir les distinctions nettes, revient à Borchardt. En partant de l'analyse des plantes qui ont servi de modèles aux Egyptiens, il nous a appris à discerner, sans hésitation, ce qui se rattache au lotus et au papyrus ; il nous a montré de plus comment préciser dans chaque genre l'espèce particulière dont les formes avaient été copiées.
Lotus. — Deux lotus différents sont représentés très fréquemment sur les monuments égyptiens: le Nymphœa Lotus ou lotus blanc et le Nymphsea Cserulea ou lotus bleu ; quant au Nelumbium Speciosum ou lotus rose, il n'apparaît que sur les monuments de l'époque tout à fait tardive. Le lotus a la tige ronde : les sépales et les pétales sont de la même longueur. Dans le lotus blanc, ils sont assez larges et de forme arrondie, tandis que dans le lotus
bleu, ils sont plus étroits et allongés en forme de lances (Axt, pi. 178). La fleur de lotus est souvent représentée soit entièrement épanouie, soit au moment où le bouton commence à s'ouvrir, et ces deux moments dans l'épanouissement de la fleur ont donné naissance à deux types de colonnes lotiformes : Tune à chapiteau ouvert, l'autre à chapiteau fermé. C'est ce qu'on voit le mieux sur des colonnes représentées en peinture dans l'architecture figurée. Un entablement repose, dans un cas, sur le calice é})anoui d'un lotus blanc ; dans un autre cas, sur un bouton entr'ouvert de lotus bleu. A la partie supérieure du soutien des liens retiennent de petits boutons, qui s'inclinent vers l'extérieur. La présence de ces petites fleurs pourrait bien indiquer qu'il s'agit dans la réalité d'une colonne fasciculée plutôt que d'une colonne simple. En effet, deux types se rencontrent : la colonne simple, constituée d'une seule tige terminée par une seule fleur et la colonne fasciculée, qui comporte plusieurs tiges, liées en un faisceau et terminées naturellement par plusieurs fleurs. Sur un bas-relief du Musée de Berlin on voit des valets de basse-cour s'occupant des bêtes confiées à leurs soins ; ils sont abrités sous un léger édieule, supporté par des colonnes lotiformes simples, à chapiteau fermé. Il est manifeste que la colonne qui pose sur une base peu élevée est formée d'une seule tige" et d'une seule fleur. Sous la fleur on n'a pas indiqué de liens, ni de fleurettes. C'est absolument comme si la toiture reposait sur un certain nombre de fleurs de lotus, fichées debout en terre. Dans une représentation analogue du tombeau de Ti un plafond est supporté par une rangée de colonnes du même tjrpe, mais ici le fût est composé de trois tiges maintenues au sommet par des liens qui retiennent des fleurettes. Il est donc à peu près sûr que nous avons affaire à une colonne lotiforme fasciculée, terminée en réalité à la partie supérieure par plusieurs fleurs entr 'ou vertes. Les conventions graphiques égyptiennes suffisent à expliquer que l'on ait jugé suffisant de dessiner une seule fleur.
La plus ancienne colonne lotiforme retrouvée en original, est au Musée du Caire ; elle provient du mastaba de Ptah-Shepses, à Abousir, et date de la V^ dynastie (Art, pi. 8). C'est une colonne fasciculée, composée de six tiges et d'un nombre égal de boutons entr'ouverts. Entre les tiges principales et passant en dessous des
liens qui les maintiennent, se trouvent de petites fleurs de lotus qui, nécessairement, dans la pierre, ont été rabattues sur la masse du chapiteau. On voit nettement que les sépales et les pétales des fleurs montent jusqu'à la même hauteur et viennent buter contre la plaque (jui l'orme abaque. On ne connaît pas d'autres exemples de colonnes lotiformes dans les monuments de l'Ancien Empire. Au ]\Ioyen Empire, on en trouve dans les tombeaux de Béni-Hasan. L'exemple du tombeau de Khety {n° 17) permet d'analyser toutes les particularités du type. La colonne repose sur une large base circulaire ; le fût est constitué de quatre tiges qui vont en s'amincissant d'une façon sensible depuis la base jusqu'au chapiteau ; la coupe des diverses (iges est nettement circulaire ; au chapiteau, les quatre boutons montrent d'une façon moins claire que dans l'exemple de l'Ancien Empire les découpures des sépales et des pétales ; l'ensemble est plus massif et s'éloigne davantage des formes naturelles. Il en est de même pour les fleurettes intercalaires, qui sont devenues à peu près une simple tige ondulée, comme si le sculpteur n'avait pas su exactement ce qu'il avait à faire (cfr. Art, pi. 128).
On ignore la raison pour laquelle la colonne lotiforme n'a pas joui d'une fortune plus favorable dans l'architecture égyptienne. Toujours est-il qu'on peut dire qu'elle disparaît complètement après le Moyen Empire. Ce n'est qu'à l'époque ptolémaïque qu'on voit réapparaître la fleur de lotus dans les chapiteaux composites. Dans l'exemple trouvé par Pétrie à Memphis, l'abaque paraît supportée sur les pointes d'une série de boutons fermés ; dans l'espace laissé libre par les boutons on a dessiné, sur le fond de la pierre, des lotus bleus ouverts ; vers le bas, de petits boutons de lotus sont groupés de place en place ; les liens qui assemblaient tout le bouquet sont reportés un peu en dessous des fleurs, de manière à laisser voir une partie des tiges. Comme on le verra tout à l'heure, ce dernier détail suffit à dater ce chapiteau et à le placer à la basse époque. Un autre chapiteau, figuré par Prisse, nous montre un véritable bouquet de fleurs de lotus épanouis et étages sur deux rangs. La disposition de petites fleurs sur les grands lotus est faite à contresens.
Papyrus. — Deux variétés de papyrus sont fréquenurient
représentées sur les monunieiits égyptiens : le Cyperus Papyrus et le Papyrus Alopecuroules.
Cyperus Papyrus. — Un fragment d'une peinture d'une scène de ehasse, dans un tombeau de Béni-Hasan, fournit un exemple instructif des deux manières fondamentales dont les Egyptiens représentaient le Cyperus Papyrus (Art, pi. 48). On y voit un certain nombre de plantes dont l'ombelle est encore fermée, tandis que d'autres sont complètement épanouies. L'ombelle est formée de quelques sépales triangulaires et d'une quantité considérable d'inflorescences qui se confondent en une masse, les sépales restant à peu près au tiers inférieur de celle-ci. Lorsque l'ombelle est épanouie, sa forme générale rappelle une cloche, ce qui a fait donner parfois aux colonnes inspirées de ce type le nom de campaniformes. Quand, au contraire, l'ombelle est encore fermée, la silhouette générale n'est pas loin de se confondre avec celle des boutons de lotus qui commencent à s'épanouir. C'est ce qui explique qu'on les ait si souvent confondus, bien que les sépales donnent le moyen de les distinguer clairement : au lotus elles montent jusqu'en haut, au papyrus elles s'arrêtent au tiers inférieur.
Quelques peintures et bas-i'cliefs de diverses époques représentent la récolte du papyi'us, dont les Egyptiens se servaient pour de multiples emplois. Les plantes arrachées sont liées en bottes. Un exemple du tombeau de Pouimre, à Thèbes, peut servir de spécimen. Un homme porte sur son dos une botte étroitement serrée et qui présente à la partie inférieure un rétrécissement sensible. Il est visible que l'on a arraché en même temps une plante avec ses nombreuses tiges divergentes et qu'en les serrant étroitement par un lien la courbe caractéristique s'est produite tout naturellement à la base du fagot.
Que, l'on regarde maintenant une colonne du tombeau de Ay, à Tell-el-Amarna, et l'on verrii combien exactement la colonne papyi'iforme fasciculée reproduit les formes générales d'une botte de papyrus. La seule différence importante est qu'à l'imitation de ce que nous avons vu pour la colonne lotiforme, on a inséré sous les liens, à la partie supérieure, une série de petites tiges liée?* par trois et dont les liens spéciaux sont reproduits un peu
au-dessus des liens qui maintiennent le faisceau principal. Dans cet exemple la colonne est formée d'un certain nombre de groupes de tiges. Le plus souvent on s'est contenté de considérer chacun des groupes comme constituant une seule tige, et c'est sous cet aspect que nous devons analyser plutôt la colonne papyriforme telle qu'on la rencontre habituellement.
La colonne pap\Til'orme fasciculéc repose sur une base circulaire coupée légèrement en biseau. Elle est composée normalement de huit tiges dont la coupe, au lieu d'être ronde comme dans le lotus, est nettement triangulaire, ce qui répond daillem-s à la forme naturelle de la tige. Le fût va en s'élargissant depuis le chapiteau jusqu'à une certaine distance de la base où il subit le rétrécissement dont nous avons vu l'origine. Chacune des tiges est ornée à la partie inférieure d'un décor triangulaire qui imite les feuilles radicales et rudimentaires du pied de la plante. Audessus des liens on retrouve les diverses ombelles fermées, correspondant chacune à une des tiges inférieures et montrant chacune un décor triangulaire analogue à celui de la base mais qui est cette fois la copie des sépales. Ce décor est interrompu par les faisceaux de petites tiges, fixés chacun par des liens indépendants. Cela constitue vers la partie supérieure de la colonne un jeu de lignes horizontales, verticales et obliques extrêmement original. Les colonnes papyriformes telles qu'elles viennent d'être décrites constituent véritablement l'ordre le plus caractéristique de l'architecture égyptienne.
Les exemples s'échelonnent à toutes les époques et permettent d'ensuivre le développement progressif. Au temple de Ne-Ouser-Re, de la V^ dynastie, on constate peut-être déjà l'existence de deux variétés: l'une employée au portique dans la vallée semble du type élancé, anguleux, nerveux (Art, pi. 104) ; l'autre, que l'on rencontre dans la cour du temple supérieur, est d un type plus lourd, plus arrondi, plus empâté (Art, pi. 9). Les deux formes existeront jusqu'au Nouvel Empire, où le second finira par l'emporter définitivement. Au temple de Karnak, dans la salle dite du jardin botanique, quatre colonnes de Thoutmès III peuvent passer pour des spécimens classiques du papyriforme élégant et svelte (Art, pi. 56). C'est le même tvpe que nous montre à profusion la grande cour ou la salle hypostyle d'Aménophis III, au temple de Louksor
(Art, pi. 57). Cependant déjà dans ce dernier cas les petites tiges accessoires ne se distinguent plus aussi nettement des tiges principales ; elles forment à la partie supérieure, aussi bien sous les liens qu'au-dessus de ceux-ci, une ceinture plane, sur laquelle les détails ne sont indiqués que par des traits légers. La colonne est bien encore fasciculée de la base jusqu'au sommet, mais elle est encerclée au niveau du troisième quart par une ceinture lisse et continue.
Très rapidement cet empâtement des formes originaires s'étend aux parties voisines. Dans le tombeau de Toutou, à Tell-el- Amarna, si la colonne nous montre encore à la partie supérieure les différents éléments du faisceau, toute la partie inférieure est entièrement masquée sous une surface lisse. On pourrait croire certainement que le sculpteur n'a pas achevé sa tâche et qu'il a laissé le fût simplement dégrossi ; mais il n'en est pas ainsi car la colonne, sous cette forme absolument unie jusqu'au sommet même du chapiteau, va devenir habituelle dès le commencement de la XIX^ dynastie. Les colonnes de la salle hypostyle deSétil^'', à Abydos (Art, pi. 1.51), de la cour de Ramsès II, à Louksor, par exemple, sont des exemples typiques. L'empâtement des formes n'a cependant pas fait disparaître le rétrécissement caractéristique vers la base et celui-ci seul suffit à rappeler clairement quelle était la forme originaire. Sur les surfaces lisses ainsi obtenues on a pu développer à l'aise des ornements, des inscriptions et même des bas-reliefs. Une partie des ornements se rattachent aux formes primitives ; ainsi vers la base on maintient les ornements triangulaires qui rappellent les feuilles radicales ; plus haut, les tiges intercalaires sont dessinées les unes à côté des autres, divisant le pourtour de la colonne en un certain nombre de petites sin-faces rectangulaires qui se distinguent les unes des autres par des couleurs différentes. Ce secteur, à éléments verticaux, est interrompu par les grands liens horizontaux primitifs ; au-dtssus, à la partie bulbeuse du chapiteau, on a dessiné les groupes de petites tiges séparés par un décor en pointe qui rappelle les sépales de l'ombelle. Parfois, comme à la salle hypostyle de Karnak, on a empiété de plus en plus sur ces décors imposés par l'origine des formes. Les petites tiges ont disparu sous une série de cartouches ; des titres royaux s'étalent sur les liens ;
à la j)artic bulheusc, où l'on avait commencé par graver les détails habituels, on s'est empressé de les oblitérer par une nouvelle série de cartouches royaux (Art, pi. 59). V^raiment, si nous n'avions conservé que des colonnes de ce genre, il serait absolument vain de vouloir en découvrir les origines en les rattachant à une espèce végétale quelconque.
Jusqu'à présent nous n'avons considéré que des colonnes papyriformes faseiculées à chapiteau fermé. Il existait aussi des colonnes du même type, mais à chapiteau ouvert.
Pétrie a pu reconstituer, grâce à de nombreux fragments, une colonne papyriforme fasciculée à chapiteau ouvert du palais d'Aménophis IV, à Tell-el-Amarna. Ici la botte de roseaux est liée par j)lusieurs liens disposés à diverses hauteurs. Le dernier — et la chose est intéressante à noter — se retrouve à quelque distance de la base des ombelles. L'ombelle ouverte n'est pas une forme qui se prête aisément au groupement, les extrémités de chacune contrariant le mouvement des extrémités de l'autre. Aussi l'exemple de Tell-el-Amarua semble-t-il unique.
De temps en temps, dans les temples du Nouvel Empire, on trouve de grandes colonnes à chapiteau papjTiforme ouvert ; la tige est unie et le chapiteau apparaît comme une seule ombelle épanouie. On peut citer la colonnade de Tout-ankh-Amon à Louksor, ou encore la travée centrale de la salle hypostyle du Ramesseum, ou bien celle de Karnak (Art, pi. 149). Ces colonnes montrent cependant à la base un léger rétrécissement et sous le chapiteau une série de liens ; ces deux éléments rappellent qu'en réalité si la colonne est simple, elle est conçue comme ayant dû être fasciculée à l'origine. Le détail du chapiteau montre, scmblet-il, la préoccupation de rappeler le caractère composite de la masse, et sur la surface de la gi'ande ombelle on a gravé et peint une série de petites tiges qui se terminent, à leur tour, par des ombelles épanouies.
Il y a lieu de signaler un cas particulier de l'emploi de colonnes papyriformes à chapiteau ouvert. Si en général elles paraissent réservées aux travées centrales des salles hy))ostyles, on les a utilisées dans un des portiques de la première cour du temple de Médinet-Habou, mais elles y ont une forme plus trapue, plus ramassée.
102 IxEÇONS SUR l'art ÉGYPTIEN
La colonne papyriforme à chapiteau ouvert continue à être en usage après le Nouvel Empire sans subir de modifications appréciables. On l'a employée, par exemple, au portique du roi éthiopien Taharka dans la première cour de Karnak, ou encore dans la salle hypostyle du temple gréco-romain de Kom-Orabo. Jusque dans ce dernier exemplaire on retrouve le léger rétrécissement et le décor lancifolié à la base, suffisant pour distinguer, même dans un fragment, une colonne papyriforme d'une lotiforme. Les ruines du temple soudanais de Mousaouwarat-es-Sofra avaient encore à un( époque récente des colonnes qui pourraient passer pour le dernier état de la colonne papyriforme ouverte, bien qu'ici le fût ait été creusé de cannelures dues manifestement à l'influence de l'architecture grecque.
Cyperus Alopecuroïdes. — La distinction entre cette plante (t le Cyperus Papyrus est clairement marquée par les peintures du pavement du palais d'Aménophis IV, à Tell-el-Amarna (Art, pi. 76 au bas). Le profil généi-al de l'ombelle est déterminé par trois longues sépales entre lesquelles les inflorescences sont marquées par une masse qui reste bien en dessous de l'extrémité des sépales. C'est en quelque sorte l'inverse de ce qui a lieu dans le Cyperus. Les chapiteaux de la salle hypostyle du temple d'Esné donnent un exemple clair de la manière dont on a traduit dans l'architecture cette deuxième variété du papyrus. Ici nous sommes en présence d'un de ces chapiteaux composites de la basse époque où le décor floral s'étage sur plusieurs niveaux (Ai't, pi. 195).
Chapiteaux floraux composites. — Parmi les peintures architecturales du Nouvel Empire, les artistes ont représenté souvent des colonnettes dont le chapiteau est formé d'une manière tout à fait étrange. Il semble qu'on ait emmanché l'un dans l'autre plusieurs chapiteaux de types différents. On s'est demandé dejniis longtemps à quelle » architecture de rêve » pouvait correspondre une telle disposition. Ici l'on \oit une colonne dont le chapiteau papyriforme fermé est surmonté d'im chapiteau lotiforme à moitié ouvert, puis d'un chapiteau du type dit de la fleur de lis, enfin d'un chapiteau papyriforme ouvert et encore agrémenté de rosaces. Là on trouve un premier chapiteau lotiforme, un deuxième
à fleur de l's. un troisième à papyrus ouvert et entre le deuxième et le troisième encore des fleurs de lotus qui s'inelinent vers l'extérieur. Certains procédés graphiques des Egyptiens permettent de donner une interprétation assez simple de ce qui nous paraît un prodige d'équilibre. Quand les Egyptiens veulent montrer ce qui se trouve sur une table ou dans une corbeille, faute de pouvoir assez clairement développer les différents objets en perspective réelle d'une manière qui leur parût suffisamment claire, ils les dessinent soigneusement dispesés les uns sur les autres au-dessus du bord supérieur de la table ou du récipient. Ici de même devant le problème de la représentation d'un chapiteau floral composite, le dessinateur égyptien en a décomposé les divers éléments qu'il a superposés. Les peintures du Nouvel Empire nous montreraient ainsi le premier emploi de ces chapiteaux, qui vont devenir prépondérants dans les constructions de la basse époque.
En théorie qui dit chapiteau composite doit en même temps supposer un fût composé de tiges multiples, de la même manière que nous l'avons vu tout à l'heure pour les colonnes fascieulées, lotiformes ou papyriformes. Les restes du portique de Médamout nous montrent précisément deux colonnes à chapiteau composite, dans lesquelles les liens s'arrêtent à quelque distance en dessous du chapiteau proprement dit et les tiges des fleurs du chapiteau descendent jusqu'à la base. Au contraire, le plus souvent dans les constructions de basse époque on agit comme à la XIX^ dynastie, où les formes des colonnes papyriformes se sont atrophiées. Les fûts sont par conséquent absolument lisses, ou plutôt présentent une masse compacte qui se termine à la partie supérieure par un épanouissement de fleiu's en bouquet dont les tiges multiples apparaissent seulement au dessus des liens.
Un portique du temple d'Isis, à Philae, offre toute une série de variétés de colonnes (Art, pi. 92). Les bases ne présentent plus aucun rétrécissement, même si le chapiteau est décoré de papyrus ; cependant elles sont ornées toutes du décor lancifolié. La majeure partie du fût est couverte de représentations religieuses et d'inscriptions. On remarquera immédiatement que tous les chapiteaux sont différents, tandis qu'aux époques antériem'cs un seul type était généralement employé pour toutes les colonnes d'un même
portique. Sur mi même chapiteau tantôt les fleurs et les boutons s'étagent à trois ou quatre niveaux, tantôt des papyrus des deux espèces se combinent ; des fleurs ou des fruits, à légers détails, ont été sculptés sur les sépales des fleurs les plus grandes et par là même les plus massives. Il y a une sorte de rage à en- mettre le plus possible et à ne laisser absolument aucune surface sans ornements. La belle simplicité des formes plus anciennes a fait place à une exubérance de détail, tout comme la Renaissance a fini par tomber dans le Rococo.
Phoenix Dactylifera. — La colonne à palmes a persisté à travers toute l'histoire égyptienne sans modifications sensibles, depuis l'exemple du temple de Sahoure (V^ dynastie) en passant par la colonne de Tehouti-Hetep, à. Él-Berché (XII^ dynastie), le chapiteau du palais d'Aménophis IV (XVIII^ dynastie), jusqu'à la salle hypostyle d'Edfou (époque gréco-romaine) (Ai't, pi. 193). Remarquons cependant un détail caractéristique : les liens qui se trouvent au sommet du fût, disposés de la même manière que dans les autres ordres, piésentent en plus une boucle dont la signification n'a pas été clairement expliquée. Notons également qu'à la basse époque, et suivant en cela la pratique ordinaire, on a parfois fait descendre les liens en dessous du chapiteau ; dans l'espace laissé libre de la sorte entre les liens et les palmes on a dessiné une série de triangles, imitant manifestement l'extrémité des feuilles tombées, ainsi que des grappes de dattes. Dans ce cas, il est bien clair que la colonne tout entière est conçue comme un palmier dont tous les éléments ont été copiés exactement.
Fleur de lis (?). — Nous avons rencontré déjà sur un des piliers de Thoutmès III, à Karnak (Art, pi. 54), ainsi que dans les chapiteaux composites, la représentation d'une fleur que l'on appelle, faute de détermination plus précise, la fleur de lis. Un chapiteau de ce type, en bois, du Moyen Empire a été découvert par Garstang à Béni-Hasan. L'architecture figurée reproduit au contraire fréquemment le chapiteau à fleur de lis.
Un auteur a soutenu qu'il fallait reconnaître dans ce type floral une transformation des palmiers. Sans être absolument
convaincu par la dcmonstratiou de Wurz. on peut admettre qu'il y a quelque chose d'intéi'cssant dans cette conjoncture. Il est de fait que bien des caractères de la soi-disant fleur de lis, telle qu'elle est traitée par excmiile sur les chapiteaux d'époque ptolémaïque, rappellent la palmette (Art, pi. 92).
Ck)lonne dite à campane renversée. — Dans la salle hypostyle, dite Promenoir de Thoutmès III à Karnak, on rencontre un type de colonne. anormal (Art, pi. 55). Le fût est rond ; à la partie supérieure il s'évase légèrement et sur la surface élargie de la sorte on croirait voir un chapiteau papyi'iforme ouvert renversé. On a reconnu depuis longtemps que cette colonne reproduit en grand la forme de colonnettes que nous avons rencontrées dans les hiéroglyphes, avec un tenon d'assemblage à la partie supérieure. On peut comparer la colonne de Thoutmès III avec une colonnette d'un édicule léger, figuré dans le tombeau de Ti (transport de statues). Mais cette comparaison n'explique cel)endant pas l'origine de la forme. Il est probable que Schaefer a raison d'y voir l'imitation d'une sorte de casse-tête ou de scepti'e.
Colonne hathorique. — La colonne hathorique est formée d'un fût rond surmonté de têtes de la déesse Hathor, surmontées elles-mêmes d'une sorte de petit édicule. Cette colonne est la copie d'un instrument sacré connu sous le nom de sistre. Le plafond de la salle hypostyle du temple de Dendéra est supporté par plusieurs rangées de colonnes de ce type (Art, pi. 95).
Colonnes à chapiteaux multiples. — Les Egyptiens ont aussi employé des colonnes à combinaisons étranges. Ainsi au temple dit de la Naissance, entre les deux pylônes du grand temple d'Isis, à Philae. les colonnes florales à chapiteaux composites sont surmontées de chapiteaux hathoriques. Cette bizarrerie pourrait peut-être s'expliquer par le fait que la colonnade en question sert en même temps de colonnade à la cour du temple d'Isis (le portique d'en face a des colonnes florales à chapiteaux composites) et en même temps au petit temple de la Naissance, qui demandait des colonnes hathoriques. On aurait tout simplement superposé les deux chapiteaux sur un seul et même fût.
Une autre variété montre au-dessus du chapiteau floral un cube de pierre élevé sur les faces duquel sont représentées des figures du dieu Bès ; c'est le cas, par exemple, au temple de la Naissance, à Dendéra.
Au fameux kiosque de Philae, si les colonnes florales sont surmontées d'une abaque de proportions démesurées, c'est donc que Pédicule n'a jamais été achevé et que des figures du dieu Bès ou des masques de la déesse Hathor devaient être sculptées encore siu- l'abaque (Ai"t, pi. 93).
On rattachera à cette série de supports à combinaisons un pilier du temple de Ben-Naga au Soudan ; les quatres faces étaient sculptées en figures du dieu Bès, au-dessus desquelles apparaît, chaque fois, un masque d'Hathor.