CHAPITRE XIII LES TOMBEAUX ROYAUX
Jre Dynastie. Négada. — • Le plus ancien tombeau dont la superstructure ait été conservée, est le monument de Négada. On se rappellera qu'il est constitué de chambres intérieures, au niveau du sol, destinées à renfermer le corps et le mobilier funéraire et dont les portes de communication avaient été murées. Ce noyau intérieur avait été enveloppé dans ce que nous pouvons appeler une grande muraille d'enceinte, dont la surface extérieure présente le système de piliers et de niches étudié précédemment. Entre le mur d'enceinte et le noyau central des petits murs de liaison ont été élevés après coup. La couverture était entièrement faite en bois, car on en a retrouvé des restes calcinés ; Borchardt a calculé qu'il n'a pas fallu moins de deux cents mètres cubes de bois pour ce plafond gigantesque. Le monument tout entier était encore enfermé dans un petit mur de clôture, construit à peu de distance du mur avec niches.
Gizé. — Un tombeau du même genre a été découvert par Pétrie, à Gizé, mais il présente cependant plusieurs différences. La chambre intérieure, destinée à renfermer le corps, est cette fois creusée à une certaine profondeur ; elle est de forme rectangulaire, avec des pilastres en briques, établis après coup pour remplir l'espace entre les murs extérieurs et une grande caisse en bois faite de poutres et de planches qui jouait le rôle de chambre funéraire. Deux petites salles, de chaque côté de celle-ci, placées à un niveau plus élevé, servaient à renfermer le mobilier funéraire. Dans ce tombeau, que Pétrie assigne à l'époque du roi Zet, le mur d'enveloppement a été construit à une certaine distance du noyau central, sans liaison avec celui-ci ; il pi'ésente le même système de niches qu'à Négada. Quant au mur de clôture, il a été construit tout contre les niches, à si peu de distance que la circulation entre les deux était impossible. A l'entour, de nombreuses
tombes de particuliers, disposées en séries ou isolées, semblent prouver qu'il s'agit d'une tombe royale.
Abydos. — Ces deux premiers spécimens donnent une idée nette de l'aspect que présentait la superstructure à la lî^ dynastie. Dans la grande nécropole royale d Abydos la partie supérieure a malheureusement disparu et l'on n'a plus consers^é que les appartements qui sont en dessous du niveau du sol. Les types sont divers et montrent une comi^lication de plus en plus grande en passant d'un roi à un autre. Sans entrer dans les détails que l'on trouvera dans les publications de Pétrie, il suffira de remarquer que la chambre funéraire était quelquefois constituée d'une gigantesque caisse avec plancher, parois, plafond et supports en poutres et en planches ; de petits pilastres de refend déterminaient, autour de cette chambre, des logettes qui ont servi parfois de sépultures à des personnes de l'entourage du roi. Dans plusieurs cas. l'accès à la chambre était procuré par un escalier qui partait du niveau du sol. A partir du tombeau du roi Den. la pierre apparaît sous forme d'un pavement en granit.
Ile Dynastie. Abydos. — ■ La tombe du roi Khasekhemoui,
de dimensions plus considérables, a, pour la première fois, une chambre funéraire entièrement en pierre.
Il est probable que l'on puisse considérer la grande enceinte d'Abydos, connue sous le nom de Chounet-es-Zebib, comme un monument funéraire. En tout cas on y trouve la plupart des éléments requis. Dans l'angle N.-E., à l'intérieur, était une construction, dont certainement deux des murs extérieurs présentaient le système de niches. La grande muraille d'enceinte offre la même disposition tout à l'entour ; elle est précédée à quelque distance d'un mur de clôture. Il en est de même pour une seconde construction, qui se trouvait tout à côté et à laquelle les explorateurs ont donné le nom de « middle fort ». Les inscriptions qu'on y a trouvées permettent de l'attribuer à la 11^ dynastie.
Zaouiet-cl-Aryan. — • Barsanti a découvert dans cette localité un curieux monument qui remonte, d'après des inscriptions,
au roi Ncb-Ka, de la IP dynastie, ou à Ncfcr-Ka, du commencement tle la III*^. C'est un tombeau en voie de construction. On avait commencé par ouvrir dans le sol, en plein milieu du désert, une gigantesque tranchée, à laquelle on avait accès par une rampe (Art, pi. 1). A l'extrémité inférieure de celle-ci on avait ensuite creusé depuis la surface du sol une énorme excavation de forme rectangulaire (Art, pi. 2). Dans le fond de celle-ci se trouvent accumulés, sur plusieurs rangées en hauteur, des blocs de granit de dimensions et de poids considérables qui paraissent constituer tout simplement le plancher sur lequel devait être ultérieurement bâtie la chambre fiméraire. C'est ce qu'on peut tout au moins déduire du fait qu'à l'une des extrémités de ce pavement on rencontre une grande cuve ovale, en granit, soigneusement polie, avec couvercle, dans laquelle on a reconnu un sarcophage.
L'expéi'ience acquise au cours des travaux de ce genre a rapidement montré aux Egyptiens que le sol de la Haute-Egypte était assez résistant pour que l'on puisse y creuser des chambres profondément sous le sol sans devoir ouvrir ainsi de gigantesques tranchées à ciel ouvert. Il suffisait alors de ménager un couloir descendant, qui sera remplacé plus tard par un puits.
Ille Dynastie. Beit-Khallaf. — Garstang a découvert des tombeaux de ce dernier type dans la nécropole de Beit-Khallaf. Ils sont au nom de deux rois de la III^ dynastie : Neter-Ka Zeser et Sa-Nekht. Dans ces deux monuments les chambres souterraines sont devenues d'une grande complication. Elles communiquent avec l'extérieur par un couloir qui se termine à la pailic supérieure par des escaliers. Au-dessus du sol, la superstructure en briques constitue un grand massif rectangulaire à parois légèrement inclinées qvii joue le rôle du mur de revêtement des tombeaux plus anciens. Mais ici comme il n'y avait aucun danger de voir le poids des matériaux écraser les chambres, on a rempli l'espace central, constituant ainsi le massif plein auquel les archéologues ont donné le nom de mastaba. L'escalier a été continué jusqu'à la plate-forme supérieure ; c'est de là également que partent des puits qui s'enfoncent verticalement jusqu'à la rencontre du couloir en pente. Peut-être ont-ils servi pendant le creusement de celui-ci. En tout cas on les a utilisés pour y précipiter des blocs de pierre, qui sont
venus boucher le passage descendant, dès que les funérailles terminées il n'était plus nécessaire de maintenir une communication avec les chambres souterraines. Les voûtes en briques de la III^ dynastie, citées précédemment, recouvrent une partie des couloirs descendants de ces tombeaux royaux.
Saqqara. — La présence à Beit-Khallaf d'un tombeau du roi Neter-Ka a étonné les égyptologues ; en effet, ils connaissaient déjà pour ce même roi un autre tombeau dans la nécropole de Saqqara : c'est le monument appelé la pyramide à degrés (Art, pi. 102).
Ici le monument funéraire l'oyal est encore construit sur plan rectangulaire, mais après avoir terminé le mastaba inférieur on l'a surmonté de plusieurs autres, de dimensions de moins en moins grandes. Les matériaux employés ne sont plus des briques mais des pierres. Les appartements funéraires, d'un plan fort compliqué mais qui résulte peut-être de remaniements postérieurs, comprennent des chambres auxquelles on accédait par un couloir en pente. Voilà donc un roi dont on possède deux tombeaux de types différents. Nous aurons l'occasion de citer d'autres cas de souverains et même de grands personnages qui ont eu également deux tombeaux complets. L'explication de ce fait, à pi'emière vue surprenant, doit être cherché peut-être dans la division de l'Egypte en deux royaumes : de la Haute et de la Basse-Egypte. Nous constaterons plusieurs cas de dédoublements d'organes funéraires, tels que la stèle ou la statue. Sans insister maintenant sur ce point, remarquons que ces deux tombeaux du l'oi Neter-Ka Zeser nous font assister vraisemblablement au passage du mastaba à la forme pyramidale.
La plus ancienne pyramide connue est celle que l'on attribue au roi Houni, dans la nécropole de Dahcliour. Sa forme, de prime abord originale, présente un angle différent dans la partie inférieure et dans la partie supérieure (54 degrés, 41 minutes pour le bas et 42 degrés, 59 minutes pour le haut).
Le type parfait se rencontrera pour la premièi'e fois pour une autre pyramide de Dahchour, qui appartient au roi Snefrou. Dans la nécropole de Meidoum existe une seconde pyramide du même roi, montrant une série de grands gradins : c'est donc de nouveau une pyramide à degrés, mais à la différence du monument de
Saqqara, au lieu que les divers massifs soient étalilis sur plan rectangulaire, ils sont sur plan carré (Art, pi. 3).
Le développement rationnel s'établit assez clairement dans l'ordre suivant : 1° grand mastaba de Beit-Khallaf ; 2° mastabas rectangulaires superposés à Saqqara ; 3° massifs carrés superposés à Meidoum ; 4° en remplissant les interstices des gradins, on tend à la forme pyramidale dans la pyramide de Houni, à Dahehour ; 5° on régularise la forme en adoptant un angle unique depuis la base jusqu'au sommet pour la pyi'amide de Snefrou, à Dahehour. La forme parfaite n'apparaît donc pas brusquement comme le fruit du génie d'im grand architecte, mais plutôt comme l'aboutissement d'un lent développement qui n'a pas été sans hésitations ni tâtonnements. La forme, acquise dès le commencement de la IV^ dynastie, ne subira pas de modifications notables jusqu'au commencement du Nouvel Empire.
IV^ Dynastie. — Les trois pyramides les plus célèbres et les plus importantes de cette époque, sont les pyramides de Khéops, Khéphrcn et Myeérinus, à Gizé. On y ajoute une pyramide de Didoufre, à Abou-Roaeh, et peut-être une seconde pyramide de Myeérinus, dans la même localité.
Gizé-Khéops. — Nous nous arrêterons nécessairement davantage sur la grande pyramide de Gizé, un des monuments à juste titre les plus célèbres du monde (Art, pi. 4). Son nom égyptien était « le lieu de la sépulture de Khoufou ». Elle est construite au bord d'un plateau désertique, à pentes abruptes vers le nord et l'est. Quand on vient du nord la pyramide paraît posée sur un socle gigantesque et elle se découpe nettement sur le ciel. Pour se rendre compte de sa grandeur fantastique, il faut se résoudre à n'en considérer qu'une partie, un angle par exemple, en le comparant à des constructions ou à des hommes. Mais il n'y a vraiment que par les chiffres, puis par la réflexion que l'on peut se faii'c une idée exacte de l'immensité du monument. La longueur des côtés est de 230,35 m. ; la hauteur, 1 46,59 m. (réduite actuellement à 137,18 m.), la hauteur des faces inclinées, 186 m. L'angle est de 51 degrés, 50 minutes. La maçonnerie représente 2.521.000 m*. Pétrie a calculé qu'il a fallu pour la construire environ 2.300.000
blocs d'environ 1,10 m' chacun. Si un certain nombre de pierres ont été extraites du sol même du désert à proximité du monument, une grande partie cependant a dû être transportée des carrières de Toura, qui se trouvent sur l'autre rive du Nil. La pyramide occupe une surface de 54.300 m^ plus de trois fois la superficie de Saint-Pierre de Rome. Comme ce dernier monument ne mesure que 133 m. de hauteur, on pourrait aisément, en se servant de la pyramide comme d'une cloche, le recouvrir entièrement. On attribue à Napoléon un calcul d'oîi il ressortirait qu'avec les trois pyramides de Gizé on pourrait construire, tout autour de la France, un mur de dix pieds de haut sur un de large.
Nous avons cité précédemment le temple appuyé sur la face est ; nous nous occuperons ici des appartements intérieurs, chambres sépulcrales et couloirs d'accès. L'entrée s'ouvre à la treizième assise. Un couloir pénètre à l'intérieur de la masse, en descendant en pente assez rapide. Les architectes égyptiens ont déchargé l'entrée du poids des matériaux, en plaçant au-dessus du couloir de grands blocs de pierre disposés en dos d'âne, de manière à répartir la pression latéralement. Ce couloir descendant s'enfonce dans le roc et aboutit à une chambre souterraine qui se trouve à peu près dans l'axe du monument. Quand on regarde un plan donnant une coupe de la pyramide, on voit rapidement qu'on ne s'est pas tenu à ce dispositif simple. Nous rencontrons ici un premier exemple de modifications apportées au cours de la construction d'une pyramide. En un certain point du couloir descendant s'amorce un nouveau couloir montant, qui s'incline horizontalement, de manière à rejoindre une nouvelle chambre située à peu près dans l'axe du monument et qui doit probablement son existence à une seconde phase de la construction. A l'endroit ovi le second couloir s'infléchit, s'amorce maintenant im grand vestibule, ou plutôt une grande galerie de 47 m. de longueur sur 8,50 m. de haut, obtenue par la superposition de sept assises de blocs en encorbellement recouverts par des dalles plates. Arrivé à la partie supérieure de la grande galerie, on pénètre d'abord dans une petite salle occupée autrefois par quatre herses de pierre, destinées à bloquer le passage, et, enfin, dans la chambre où se trouve encore le sarcophage du roi (Art, pi. 5). Cette dernière chambre mesure 5,20 m. sur 10,43 m., pour 5,81 m. en hauteur.
Le plafond est plat. Il est formé de neuf grandes dalles en granit de 5,64 m. de longueur. Pour diminuer la charge des matériaux pesant sur le plafond, l'architecte a constitué cinq pièces de décharge, dont la dernière est couverte en dos d'âne. Il faut encore signaler deux conduits de quelques centimètres de dimension, qui partent du caveau et viennent rejoindre la surface externe de la pyramide. On les appelle souvent des conduits d'aérage ; il est plus probable qu'ils avaient un but funéraire, peut-être procurer un passage à l'âme du roi. -
Khéphrcn. — Quelques indications suffiront sur la seconde des grandes pyramides de Gizé : son nom ancien était « grand est Khefre ». Ses dimensions, qui le cèdent à peine à la grande pyramide, sont de 1-13,50 m. en hauteur, 215,25 m. comme longueur de côté. L'angle est de 52 degrés, 20 minutes. Le plan intérieur montre aussi des modifications en cours d'exécution. On a pu y distinguer avec vraisemblance deux périodes.
Mycêrinus. — ■ La troisième et la plus petite des pyramides de Gizé, dont le nom ancien était « divin est Menkeoure », mesure cependant encore 66,40 m. de hauteur. L'angle est de 51 degrés. Le plan intérieur est d'une très grande complication. Il montre encore une fois des changements en cours d'exécution. Il est bon de rappeler que c'est dans une des chambres funéraires qu'a été trouvé le sarcophage décoré à l'imitation d'assemblages de bois et dont nous nous sommes occupés précédemment.
V^ Dynastie. — Les pyramides des rois de la V^ dynastie à Abousir sont faites d'une manière moins soignée que les pyramides de Gizé. Elles sont constituées de massifs de maçonnerie plus grossière, appuyés les uns sur les autres et dont seul le revêtement externe était soigné ; aussi ont-elles moins bien résisté au temps. Elles présentent aujourd'hui des masses qui n'ont plus conservé nettement la forme de pyramides. Nous avons rencontré du nord au sud les pyramides de Sahoure, Ne-Ouser-Re et Neferirkere. Il n'y a plus à revenir sur les temples adossés sur la face est. Le caveau central est en communication avec l'extérieur par un conduit qui débouche, suivant la règle, du côté nord. Une coupe
sur le modèle reconstitué de la pyramide de Sahoure montre bien le procédé de constioiction. Au centre, la chambre est surmontée de grands blocs de granit, superposés avec beaucoup d'ingéniosité, comme nous allons le voir. Un premier massif de maçonnerie enferme complètement la chambre et les blocs qui la recouvrent et s'élève ensuite à peu près jusqu'au sommet du liionument. Ce premier massif, en pente très raide, a été ensuite enfermé à l'intérieur de cinq nouveaux massifs, dont chacun était de hauteur différente, calculée de manière telle qu'en remplissant l'espace entre les gradins constitués de la sorte on obtenait finalement le parement lisse extérieur de la pyramide. Au pied de celle-ci s'ouvre l'entrée du couloir d'accès. Les petites chambres que l'on voit dans la première partie étaient destinées à contenir un bloquage de granit, assurant la fermeture après les funérailles.
Le dernier roi de la V^ dynastie, Ounas, abandonna le site d'Abousir et se porta plus vers le sud, à Saqqara. Sa pyramide, faite en mauvais matériaux, n'offre plus actuellement qu'une masse informe. Cependant, au cours du déblaiement, on a retrouvé encore en place quelques blocs du parement extérieur. A l'intérieur le plan est fort simple et ne laisse voir aucune trace de remaniement. Les chambres comportent un caveau contenant le sarcophage, une petite salle de dégagement et un magasin à trois divisions, rappelant les magasins des temples. Le couloir d'accès est coupé par trois herses de pierre (Rue de tombeaux, pi. 6). Le plafond des chambres est constitué de grands blocs de granit posés en deux versants et en plusieurs couches superposées. Tandis que les murs des chambres intérieures des pyramides plus anciennes sont laissés absolument nus, dans les pyi'amides d 'Ounas toutes les surfaces sont couvertes de textes gravés, qui comprennent les prières et formules qui se retrouveront aussi dans les tombes des rois de la VI'' dynastie et auxquels on a donné le nom de textes des pyramides. Autour du sarcophage, sur trois des côtés, sont disposées des dalles d'albâtre qui portent comme décor le dessin de la stèle ornée (Art, pi. 6 et Rue de tombeaux, pi. 4 et 5).
On attribue également à Ounas un autre monument de la nécropole de Saqqara, connu sous le nom de Mastaba-el-Faraoun (Art, pi. 105). Comme son nom l'indique, c'est un grand massif rectangulaire fait en blocs de pierre ; la disposition des apparte-
mcnts intérieurs est la même que dans la pyramide d'Ounas. Le nom du roi s'est retrouvé sur quelques pierres. Il est probable qu'Ounas avait, lui aussi, deux sépultures. Etait-on resté fidèle à garder jusqu'à cette époque un des deux tombeaux du type du mastaba des premières dynasties ?
VP Dynastie. — Maspero a reconnu à Saqqara les pyramides de plusieurs rois de la VP dynastie. En général, elles ne présentent pas de différence avec la pyramide d'Ounas.
Nous pouvons maintenant nous arrêter à quelques questions générales relatives aux pyramides et tout d'aboid au problème de leur construction. Héi'odote, qui voyagea en Egypte vers 450 avant J.-C, nous en a donné une description, exacte dans les grandes lignes : « Hérodote (livre II, 124-125) raconte que 100.000 hommes ont travaillé chaque année pendant trois mois (^) à la grande pyramide de.Khéops. On construisit d'abord une route pour transporter les pierres, des bords du Nil jusqu'au pied de la chaîne libyque ; car la .longueur de la route est de 5 stades (925 m.), sa largeur de 10 orgyies (19 m.) et son élévation de 8 orgyies (15 m.) là où elle est le plus grande, et elle est toute en pierres polies, avec des figurines gravées ('). Il fallut 10 années pour ces travaux préliminaires, qui comprenaient aussi l'établissement des chambres souterraines (pour le sarcophage). La construction de la pyramide elle-même prit 20 années. Chacune de ses quatre faces a 8 plèthrcs (250 m.) de "long sur une égale hauteur. Elle est en pierres polies et parfaitement ajustées ; aucune de ces pierres n'a moins de 30 pieds (10 m.). Cette pyramide a été d'abord construite en forme d'escalier avec des degrés ou des gradins. Après l'avoir ainsi commencée, on élevait sur le premier étage de degrés les autres pierres
(') Ces trois mois correspondraient, d'après Pétrie, à la saison des débordements du Xi!, pendant lesquels les agriculteurs chômaient, de sorte qu'on pouvait facilement lever 100.000 hommes pour le transport des pierres. Quant aux tailleurs de pierre, ils ont sans doute travaillé toute l'année dans les carrières et les chantiers.
{') Cette rampe est encore reconnaissable aujourd'hui ; elle aboutit au côté est de la pyramide de Kliéops.
à l'aide de machines faites de bois courts. On les montait du premier au second étage au moyen d'une autre machine, et ainsi de suite : car il y avait autant de machines que de gradins, ou bien il y avait peut-être une seule machine qu'on transportait facilement de degré en degré. De la sorte on acheva d'abord la partie supérieure de la pyramide en lui donnant un revêtement uni, puis on continua en descendant, et l'on finit par ce qui est à ras de terre. Sur cette pyramide est marqué en caractères égyptiens ce qu'on a dépensé en radis, en oignons et en aulx pour les ouvriers, et, si je me souviens bien de ce que m'a dit l'interprète en lisant ces caractères (i), cette somme s'éleva à 1.600 talents (plus de 8 millions de francs). S'il en est ainsi, combien doit-on avoir dépensé pour le fer employé à la construction, ainsi que pour la nourriture et les vêtements des ouvriers ! »
Steindorff, auquel j'emprunte cette traduction, aborde ensuite dans le Baedeker d'Egypte (édition 1914) la question controversée de la façon dont il faut se représenter le développement dans la construction d'une pyramide. Je ne pourrais mieux faire que de reproduire ici le résumé excellent du professeur de Leipzig : « Dans les derniers temps, la question de la construction des pyramides et de la façon dont il faut comprendre le récit d'Hérodote a été vivement discutée. On se demande en premier lieu : comme Khéops, lorsqu'il se choisit en montant sur le trône une place de 54.300 m^ à peu près pour son monument funéraire, pouvait-il savoir qu'il aurait un règne d'une longueur assez exceptionnelle pour réaliser ce plan gigantesque ? Si ''un des rois constructeurs des grandes pjTamides était mort dans la deuxième ou troisième année de son règne, comment aurait-il été possible au fils ou au successeur, même le plus pieux, d'exécuter un pareil projet tout en songeant à s'ériger son propre monument ? Et pourquoi tant d'autres rois n'ont-ils pas eu, eux aussi, le courage de se promettre un règne de trente ans et de commencer une constniction pareille, dont le plan était si vite conçu et sanctionné sans doute avec empressement ? C'est ce que Lepsius, Erbkam et Ebers ont
(') II n'est guère admissible que ks interi)rètes qui. pareils aux drogmans d'aujourd'liui, conduisaient alors les voyageurs, aient su lire les hiéroglyphes ; ils ne racontaient sans doute que les légendes répandues dans le peuple sur les pyramides et autres monuments, en y ajoutant des embellissements et des exagérations.
cherché à expliquer. D'après eux, chaque roi commençait la construction de sa pyramide en même temps qu'il prenait le sceptre en main ; il la bâtissait d'abord petite, pour s'assurer une tombe complète, même s'il n'avait que peu d'années à régner. Mais il l'agrandissait par des revêtements successifs à mesure que son règne se prolongeait, jusqu'à ce qu'il se crût près de sa fin. S'il mourait pendant la construction, on n'achevait que le revêtement extérieur, de sorte que le volume final du monument funéraire était toujours en relation avec la durée du règne du roi. Cette théorie de la construction des pyramides par couches successives a été combattue surtout par Pétrie (ainsi que par Maspero),qui cherche à démontrer que le premier fondement des pyramides supposait, dans ses grandes lignes, les proportions que montrent ces édifices achevés. Toutefois Borchardt a récemment prouvé que l'hypothèse de Lepsius, sur l'agrandissement progressif des pyramides, n'est pas tout à fait inexacte mais qu'il faudrait la modifier sur certains points essentiels. D'après lui, les constructeurs des pyramides tracèrent d'abord le plan de leurs tombeaux dans de modestes proportions. On se borna fréquemment à l'exécution de ce premier projet aux petites dimensions ; mais souvent aussi des rois dont le règne dura plus longtemps ou qui disposèrent de plus grandes ressources le développèrent, soit en agrandissant l'édifice par des revêtements sans changer les couloirs ni les chambres (par exemple à la pyramide à degrés de Sakkâra), soit en transformant le premier plan tout entier, y compris les chambres, etc., en un autre plus vaste (par exemple, à la seconde et à la troisième pyramide de Gizé). Parfois même on procéda encore à un second agrandissement du projet primitif (par exemple à la grande pyramide de Gizé) ».
Nous avons constaté en passant que les pyramides étaient recouvertes extérieurement d'un revêtement lisse. A la pyramide dcKhéops, ce revêtement était en calcaire assemblé en joints merveilleusement exacts. A la pyramide de Didoufre, à Abou- Roach, on avait employé du granit. A la pyramide de Khéphren, le revêtement est encore conservé à la partie supérieure, où il est en calcaire, tandis qu'aux deux lits inférieurs on avait employé le granit. Cette dernière pierre sert au revêtement des 16 lits inférieurs à la pyramide de Mycérinus.
Le problème de la décharge du plafond des chambres du poids des matériaux qui pesait sur lui a été résolu de deux façons : à la pyramide de Khéops, comme nous l'avons vu, les dalles sont disposées à plat, mais leur effort était soulagé par des chambres de décharge. A la pyramide de Khéphren le plafond est formé de dalles inclinées, qui présentent le même angle que les parements externes de la pyramide. Chez Mycérinus, des poutres inclinées sont posées de telle manière sur les murs latéraux, qu'une bonne partie du poids dépasse les murs de façon à équilibrer le poids de la partie qui constitue vraiment le plafond de la chambre. De plus, on a entaillé les poutres du plafond de façon à donner à ce dernier une forme d'ogive. A la pyramide de Sahoure, les blocs qui se superposent en trois étages débordant légèrement l'un sur l'autre, sont posés de telle manière que l'ensemble paraît en équilibre sur les murs latéraux, ce qui décharge de tout effort, dans le sens vertical, le plafond proprement dit. Pétrie note que dans la pyramide de Pepi P"", la couverture de la chambre est obtenue par 30 blocs de granit sur trois rangées, dont chacun pèse plus de trente mille kilogs. Le même auteur signale que les murs est et ouest sont construits séparément et que la chambre est formée, entre ces deux pignons, par les murs nord et sud et le plafond qui s'y appuient, mais sans y être rattachés.
On a constaté dans les diverses pjTamides des procédés fort ingénieux pour obstruer le passage au moyen de blocs ou de herses de pierre. Il s'agit le plus souvent de blocs de granit soigneusement découpés, de manière à venir exactement boucher un couloir, ou bien de véritables portes constituées chacune d'un bloc qui glissait dans des rainures préparées d'avance. On n'a jamais expliqué clairement comment les Egyptiens s'y prenaient pour manœuvrer ces organes de fermeture, qui se sont montrés si efficaces que, la plupart du temps, ceux qui ouvrirent les pyramides durent se résigner à se frayer un chemin dans une pierre plus tendre, en contournant la masse de granit, dans l'impossibilité où ils se trouvaient de la forcer directement.
A proximité de la pyramide de Teti, à Saqqara (VP dynastie), les fouilles de Quibell ont révélé l'existence de grandes vasques en pierre dure, disposées dans le dallage constituant le pavement autour de la pyramide d'une reine. S'agit-il de vases à libations
comparables aux vasques d'Abou-Gourab, ou bien de réservoirs destinés à recueillir les eaux de pluie ? Aucvaic explication précise n'a été proposée jusqu'à présent, bien que la première interprétation parût la plus vraisemblable.
Comme on l'aura remarqué, les pyramides avaient des noms. Borchardt, qui les a recueillis et analysés, les ramène à quatre catégories. Ils désignaient la pyramide a) comme le lieu de séjour du mort ; b) comme le mort lui-même ; c) ils exprimaient une qualité du tombeau ou, enfin, d) affirmaient une qualité ou une activité du roi défunt.