CHAPITRE XV
On peut, pratiquement, faire la distinction entre les statues et statuettes trouvées dans les temples des dieux et eelles qui proviennent des temples des pyramides.
Les fouilles d'Abydos et d'Hiérakonpolis ont fait découvrir, au niveau des gisements contemporains des premières dynasties, en nombre considérable, des fragments de statuettes, pour la plupart en ivoire. On peut les considérer comme des ex-voto. De même à Karnak une cachette du Nouvel Empire a révélé, à côté de plusieurs centaines de statues en pierre, l'existence de milliers de statuettes en bois et en bronze dont la décomposition avait formé une « boue de statues ».
Parmi les statues royales archaïques il suffira d'attirer l'attention sur une figurine en ivoire d'Abydos, de quelques centimètres de hauteur seulement, représentant un roi portant la couronne de la Haute-Egypte et enveloppé dans un grand manteau qui paraît décoré de broderies. Bien que l'ivoire ait perdu son épiderme, on peut encore saisir toute la perfection du travail. Les lignes du visage étaient exécutées avec fermeté et précision. Les traits sont fortement individualisés (Débuts, fig. 112, p. 154).
A propos de cette figurine disons quelques mots des différentes coiffures royales que nous rencontrerons. Les rois d'Egypte portaient deux couronnes : la couronne de Haute-Egypte est une haute mitre blanche ; la couronne de la Basse-Egypte est rouge : c'est un bonnet plat, surmonté au-dessus de la nuque d'une sorte de haut bâtonnet de la base duquel se détache une tige souple qui s'enroule ù l'extrémité supérieure. La superposition des deux couronnes constitue ce qu'on appelle le « pschent ». Citons encore le diadème formé d'un simple bandeau, portant sur la partie antérieure le serpent sacré ou uraeus, symbole de la déesse Ouazit de la Basse-Egypte. Après l'Ancien Empire le serpent est détaché du diadème et se fixe alors à l'avant des deux couronnes. Avant
190 LEÇONS SUR L'aET ÉGYPTIEN
cela, quand il y a un uraeus sur une coiffure royale, nous verrons que le bandeau est toujours indiqué. Les rois portent aussi ce qu'on appelle le « klaft », espèce de châle, souvent à rayures, drapé autour de la tête, un peu comme un bonnet de religieuse. Le klaft laisse tomber ses deux extrémités de chaque côté sur la poitrine et se termine sur le dos en une espèce de queue. Parfois les rayures sont régulières et de même largeur ; parfois, au contraire, elles se groupent de la manière suivante : une rayure large encadrée de deux rayures étroites. Nous rencontrerons plus tard d'autres coiffures encore, mais on n'en connaît pas d'exemples pour l'Ancien Empire. Une autre caractéristique est la barbe, qui se détache d'une manière assez curieuse du menton de beaucoup de rois égyptiens et que l'on appelle souvent une barbe postiche. Il est possible qu'aux époques historiques elle ait été, en effet, un ornement fixé au menton par des liens rattachés à la coiffure.
Les plus anciennes statuettes en pierre représentant un roi ont été trouvées à Hiérakonpolis. Quibell y a exhumé deux figurines hautes d'environ .55 centimètres, au nom du roi Khasekhem, qui, s'il n'est pas le même que Khasekhemoui, doit être un de ses prédécesseurs immédiats. La statue conservée au Caire montre le roi enveloppé d'un grand manteau ; la tête est malheureusement fort mutilée. Dans le spécimen d'Oxford tout le haut du torse manque, tandis que la tête au contraire est intacte, sauf le nez, qui est brisé (Débuts, fig. 184 à 186, pp. 258-259). Dans le monument d'Oxford le souverain est assis sur un siège à dossier peu élevé. Les deux jambes sont l'une à côté de l'autre ; la main droite repose sur le genou droit, tandis que le bras gauche est ramené sur le ventre. On sera frappé immédiatement par l'aspect en quelque sorte classique de cette statuette : sa pose est en tout semblable à celle des nombreuses figures royales d'époque postérieure. Certainement, sans le témoignage des inscriptions, on n'aurait probablement pas songé à la reporter à une époque aussi ' ancienne. La figure est calme et sobrement exécutée ; les paupières bien marquées, les lèvres dessinées soigneusement. La coiffure, qui est la couronne de Haute-Egypte sans uraeus, descend assez bas sur le front. On remarquera que l'échancrure dans laquelle passe d'ordinaire l'oreille est découpée d'une façon telle,
que l'extrémité d'une sorte de patte revient en avant vers les joues et rejoint à peu près la partie qui se trouve au-dessus de l'oreille. En même temps la coiffure couvre largement la nuque. Sur des photographies prises au moment de la découverte on peut voir clairement que l'œil avait été agrandi par un trait de fard, qui va en s'élargissant dans la direction de l'oreille. Tout autour du socle il y a de fines silhouettes d'ennemis vaincus, jetés pêlemêle dans des positions qui rappellent les attitudes des cadavres sur un fragment de palette du British Muséum.
Pour suivre le développement chronologique des œuvres datées nous devrions passer immédiatement aux statues des rois du commencement de la IV*" dynastie. Il est préférable d'ouvrir ici une sorte de parenthèse pour intercaler une série de statues pour lesquelles on trouverait difficilement une place à une autre période de l'histoire de l'art. J'ai essayé de démontrer dans une étude publiée en 1914 (') que le groupe des monuments dits de Tanis était vraisemblablement antérieur à la IV dynastie. Il convient donc d'en aborder l'examen avant d'étudier les œuvres contemporaines des pyramides.
La plus ancienne sculpture de cette série, à en juger tout au moins par le style, est le buste Ludovisi, conservé au Musée des Thermes à Rome et dans lequel on avait voulu reconnaître un roi hycsos. Le personnage apparaît avec une étrange coiffure, formée de plusieurs systèmes de mèches superposées. Une première série est à courtes mèches rectangulaires, une seconde est constituée au contraire de longues et épaisses tresses enroulées étroitement. Au menton une barbe large suit le contour des mâchoires et s'étale sur la poitrine ; les poils paraissent frisés en une série de vagues horizontales. Le masque a beaucoup souffert et les martelages qui ont, en quelque sorte, picoté la figure, lui donnent une expression exagérée de brutalité et de rudesse. Au milieu de cette figure ainsi mutilée un caractère s'est conservé cependant nettement : les pommettes fortement marquées. Ce type de barbe, inconnu dans les monuments égyptiens d'époque classique (ce qui veut dire dès le commencement de la IV<^ dynastie au moins), se retrouve heureusement sur un fragment de figurine en ivoire d'Hiérakon-
(') Les Monuments dits Hycsos. Bruxelles Vroniant,
polis, qui montre que cette mode était en usage à l'époque des premières dynasties.
La même coiffure, la même barbe et également la même accentuation des pommettes se retrouvent chez les deux personnages d'un groupe trouvé dans le temple de Tanis et qui représente deux hommes debout, en marche, tenant en mains des tables d'offrandes chargées de poissons. Le sculpteur devait réserver dans la pierre un soutien aux tables d'offrandes et aux bras des personnages, ce qui offrait l'inconvénient de maintenir une masse de pierre d'effet fâcheux qu'il a cherché à dissimuler sous des fleurs de lotus, des poissons et des oiseaux débordant des tables ou suspendus au bord de celles-ci. Le modelé des corps est extrêmement puissant avec, même, certaines exagérations anatomiques, par exemple dans le dessin des rotules et de la musculature de la jambe. Dans le groupe vu de dos on constatera que le sculpteur a marqué soigneusement la rondeur des cuisses sous les plis serrés de l'étoffe. Sur le tenon de pierre qui réunit les deux personnages, un roi de la XXI^ dj'nastie a gravé des inscriptions de manière à s'attribuer le mérite de ce beau monument archaïque.
On retrouvera encore ces caractères généraux dans un torse provenant du Faïyoum. La chevelure se rapproche de celle des porteurs d'offrandes ; la barbe se détache, de la même manière, de la mâchoire inférieure mais elle ne s'étale plus largement sur la poitrine : elle se rétrécît et s'allonge en une gaine serrée sur la poitrine ; elle se rapproche ainsi de la forme classique de la barbe des rois. La figure est énergique et rude, les pommettes saillantes ; on a parlé à son propos de type mongoloïde. Les trois monuments qui viennent d'être examinés forment sans doute un groupe étroitement apparenté et il serait difficile de vouloir les répartir à différentes périodes du développement de l'art égyptien. On pourrait être tenté de rattacher également à ce groupe quelques œuvres dispersées dans les musées, par exemple une tête à Berlin, une autre à Copenhague, une troisième à Bruxelles, puis encore une tête du Musée de Vienne, où l'anatomie osseuse du crâne est particulièrement étudiée ; enfin la grande tête trouvée par Naville à Bubaste et conservée au British Muséum.
Revenons aux sculptures royales dont la date est indiscutable. Une trouvaille faite dans les ruines du temple de Ptah de Memphis,
a fourni une série de statues de petites dimensions, représentant des souverains de la IV^ et de la V^ dynastie. C'est d'abord un Khéphren en albcàtre, d'un travail fort bon. Le roi est assis sur un siège cubique. Son poing droit ferme repose sur la cuisse droite, tandis que la main gauche est étendue à plat sur la cuisse gauche. La tête du roi est enveloppée du klaft et d'un bandeau orné de l'uraeus tout à fait aplati sur l'étoffe. L'expression de la figure est plutôt vulgaire. Ici ce sont les chairs surtout que l'on a rendues plutôt que le système osseux. Le type est tout différent de celui qui vient de nous arrêter. La barbe est réduite à une sorte de bandeau qui se détache du menton, commence par se rétrécir et s'élargit à nouveau vers l'extrémité ; il a fallu laisser un tenon de pierre pour en assurer la solidité.
Une autre statuette, en diorite, beaucoup moins dégagée d'aspect, représente Mycérinus. N'était le témoignage des inscriptions, on serait tenté d'y voir une œuvre plus ancienne. Cela peut s'expliquer déjà par la nature de la pierre, beaucoup plus difficile à travailler que l'albâtre. La trouvaille de Memphis donne encore une statue de Ne-Ouser-Re, une autre de Menkaouhor, de la V^ dynastie et enfin une autre, anonyme, dans laquelle Maspero voulait reconnaître Khéops. Il est difficile de proposer à cet égard une hypothèse, car l'un-que sculpture que nous ayons de Khéops est une statuette en ivoire de quelques centimètres de hauteur seulement, trouvée dans le temple d'Abydos (Débuts, fig. 188, p. 261). C'est trop peu de chose pour pouvoir faire une attribution certaine. Toutes ces statues avaient été placées dans le temple du dieu Ptah et y servaient sans doute au culte des anciens rois.
La trouvaille dans le temple d'Hiérakonpolis d'une grande statue en cuivre du roi Pepi, de la VP dynastie, a été une véritable surprise pour tous les archéologues. C'est une œuvre capitale dans l'histoire de l'art. Elle représente le roi debout, en marche, dans la position normale, la jambe gauche en avant, le bras gauche tenant un grand bâton, le bras droit descendant le long du corps et tenant probablement le sceptre. A côté du roi marche son fils (Art, pi. 12), à moins que la petite figure ne représente, comme certains l'ont voulu, le double ou l'âme du roi. On l'a trouvée à l'intérieur de la statue du roi, mais il se peut que cette disposition date du moment où l'on a jeté pêle-mêle dans une cachette les
débris de la statue de Pepi. En effet, il ne semble pas que la grande statue ait été creuse. Il résulte au contraire de l'examen technique qui en a été fait, qu'elle était formée d'un corps de bois sur lequel on avait cloué des feuilles de métal dont l'épaisseur varie de cinq à lui millimètre. Il s'agit donc à proprement parler d'un plaquage en cuivre d'une statue de bois. Des traces de dorure ont permis de croire que la statue était entièrement dorée. Si certaines parties manquent, comme la chevelure et le pagne, c'est qu'ils constituaient des appliques vraisemblablement faites en une autre matière, peut-être bien de l'or avec des incrustations de pierre ou de pâte. La grande statue mesure l'"77 de haut ; la statue du fils (?) mesure seulement 0™75. L'artiste auquel nous les devons était l'égal des auteurs des œuvres en bois, les plus belles de l'Ancien Empire. Le visage du père (Art, pi. 109), bien que détérioré par l'oxj'dation du métal, est extrêmement vivant, avec un air de douceur et de calme qui prouve que, si les sculpteurs s'efforçaient de faire des portraits, ils ne pouvaient s'empêcher de céder à une tendance à l'idéalisation. La tête du fils est excellente avec son expression naïve et en même temps gaie. On voudrait pouvoir rattacher à la même époque ou peut-être à un même atelier une figurine du Musée de Bruxelles représentant un jeune prince assis.
Notre attention s'est portée jusqu'ici sur les statues découvertes dans les temples des dieux ; passons maintenant à l'examen des statues et des statuettes découvertes dans les temples des pyramides. Dans les restes de la pyramide de Didoufre, à Abou- Roach, Chassinat a trouvé une remarquable tête en grès rouge, conservée actuellement au Musée du Louvre. Le roi porte le klaft et le bandeau avec un uraeus aplati. L'ovale de la figure est allongé, avec un rétrécissement assez marqué vers le bas, ce qui donne à l'ensemble un caractère quelque peu morbide. Notons un détail qui est de règle dans la plupart des statues égyptiennes : l'oreille est placée trop haut sur le crâne.
On se rappellera que dans le vestibule du temple de Khéphren nous avons signalé la présence de nombreuses statues royales, qui étaient engagées dans des cavités réservées dans le dallage. Mariette, lors des déblaiements exécutés il y a plus d'un demisiècle, découvrit dans un puits des statues et des^ fragments jetés
LES STATUES ROYALES 19!i
pêle-mêle. Il est probable que dans le vestibule seul il y avait vingt-trois grandes statues, dont neuf ou dix ont été retrouvées plus ou moins complètes. On a caleulé de plus, d'après le nombre de fragments dans le temple proprement dit, qu'il devait y en avoir plus de cent. Elles montraient le roi tantôt seul, assis ou debout, tantôt groupé avec des divinités.
La plus célèbre de toutes est le grand Khéphren, en diorite, du Musée du Caire (Art, pi. 11). Elle mesure l^^es de hauteur et passe pour une des œuvres les plus justement célèbres de l'art égyptien. La pose est celle que nous avons rencontrée déjà plusieurs fois. Si la maiil droite est fermée, c'est que probablement on a voulu marquer que le roi tenait en main un insigne que l'on néglige de traduire dans la pierre. A l'intérieur de la main il y a un étrange bâtonnet que l'on pourrait considérer comme le reste du manche de cet insigne. Le siège est un fauteuil à haut dossier, dont les pieds sont faits à l'imitation de membres antérieurs et postérieurs de lion. C'est le moment, semble-t-il, de décrire l'évolution de ce type. Plus tard il y a généralement de chaque côté du siège, en avant, une patte de devant et, en arrière, une patte d'arrière d'un lion, de façon que l'on pourrait considérer le siège entier comme un lion en marche. Sur la statue de Khéphren au contraire, vue de face, nous constatons qu'il y a de chaque côté deux pa':tes de devant, mais aussi, à la hauteur des traverses latérales, une tête de lion, ainsi que la poitrine sur laquelle est représentée la crinière. On a donc l'impression qu'il y a un lion de chaque côté du trône royal, mais ce malheureux lion a été étiré en hauteur et rétréci afin d'être réduit au rôle de soutien du trône. On pourrait imaginer aisément le développement suivant : d'abord le roi est représenté assis sur un siège cubique, avec un lion réel de chaque côté ; puis les lions font corps avec le bloc ; un troisième stade établit le passage aux formes de meubles copiant ou utilisant le corps de l'animal ; enfin, et ce sera le type le plus fréquent, la tête des lions disparaît et on ne conserve plus qu'une patte à l'avant et une patte à l'arrière de chaque côté.
Si l'on regarde le Kliéphren de profil, on relève un détail d'une réelle beauté (Art, pi. 108). Au sommet du dossier du trône s'est posé un faucon, l'oiseau de la royauté, qui étend ses ailes, leur extrémité venant rencontrer l'angle extérieur du klaft. L'oiseau
enveloppe donc de ses ailes, en marque de protection, la tête du roi, mais d'une manière telle que rien de ce détail n'apparaisse en face. Le masque du roi est modelé avec ime grande sûreté et beaucoup de souplesse malgré la dureté de la matière. Celle-ci, avec ses nombreuses veinures plus foncées que le fond clair, n'est pas très favorable à l'aspect général et l'on peut supposer qu'autrefois la peinture venait cacher toutes ces irrégularités de texture. Si l'on a choisi la diorite, c'est pour son incomparable dureté.
Parmi les fragments trouvés au cours des fouilles récentes, il faut citer comme hors pair un admirable masque, gras et onctueux, dont les traits, sans être entièrement différents de ceux de la grande statue en diorite, présentent cependant des différences qui étonnent. Nous constatons ici pour la première fois que les deux statues d'un même souverain, trouvées dans le même édifice, peuvent ne pas se ressembler d'une manière absolue. Que l'on compare ces deux spécimens avec la statue de Khéphren, du temple de Memphis, ou avec un autre masque, du temple de la pyramide, et l'on trouvera des différences encore plus grandes. Nous aurons à chercher plus tard une explication de ce phénomène surprenant.
Au temple de la pyramide de Mycérinus les fouilles de Reisner ont fait découvrir quelques œuvres plus ou moins intactes, sans parler d'une multitude de fragments en albâtre, en schiste, en calcaire et en brèche. Malheureusement le rapport des fouilles n'a pas encore été publié, et il faut se reporter à une étude publiée dans une revue d'art par Maspero. Une grande statue d'albâtre, conservée au Musée du Caire, n'est pas extraordinaijement remarquable. La tête, particulièrement, est beaucoup trop petite pour le corps. Dans le vestibule on a trouvé quatre groupes assez compliqués, mesurant en moyenne de O^^^S à 0™60 de hauteur. On y voit le roi debout, en marche ; à côté de lui est la déesse Hathor, puis un petit personnage, homme ou femme, portant sur la tête un étendard de nome ou province. D'après des fragments, et d'ailleurs à en juger par le thème à caractère géographique, il devait y avoir une quarantaine de ces groupes, un pour chacune des provinces. Sur plusieurs d'entre eux on a relevé des traces de couleur. Dans trois des groupes le roi est au milieu, il porte la couronne de Haute-Plgyptc sans uraeus et a les deux bras pendants
et dans chacune des mains fermées on constate la présence du bâtonnet. A sa droite est la déesse, également en marche. Une fois elle est simplement à côté du roi, sans que l'on ait fait aucun essai de relier les deux figures. Une autre fois, au contraire, la déesse passe le bras derrière le dos du roi et tient celui-ci contre elle : attitude fréquente sur les groupes de famille d'Ancien Empire. Une troisième fois le roi et la déesse Hathor se contentent de se donner la main, d'une manière un peu gauche. Les figures sont en général franchement campées, le détail anatomique juste et soigné. Le quatrième groupe apporte des variantes notables. Cette fois c'est la déesse qui est au milieu. Elle est assise sur un siège cubique ; de son bras gauche elle' tient le roi par la taille, tandis que le bras droit est ramené sur la poitrine de manière à ce que la main droite touche le bras droit du roi. Le souverain est debout à côté du siège de la déesse. Chose curieuse : que les personnages des groupes soient debout ou assis, ou bien l'un debout près de l'autre assis, leurs têtes sont sensiblement à la même hauteur, celle du roi dépassant toujours un peu. Il semble que le sculpteur ait tout sacrifié dans l'équilibre de son groupe à ce qu'on appelle l'isocéphalie, ce qui veut dire que les têtes doivent être au même niveau. On trouvera d'autres exemples de cette espèce d'aberration. Signalons encore un détail : cette fois la présence du siège de la déesse a permis exceptionnellement de sculpter dans la pierre le sceptre ou casse-tête, que le roi tenait dans sa main droite. L'insigne reparaît donc dès que les conditions techniques le permettent. Un grand groupe en schiste de Mycérinus et sa femme est déposé au Musée de Boston. La reine tient le roi tendrement serré contre elle. Si l'on a pu dire du grand Khéphren en diorite que rarement la majesté royale avait été traduite d'une façon plus complète, on pourrait dire du groupe de Boston que rarement la bonté, chez un grand potentat oriental, a été rendue d'une manière plus simple. Le même musée possède encore deux têtes remarquables en albâtre : l'une d'elles surtout est un pur chef-d'œuvre. La barbe à l'égyptienne est facilement oubliée par l'œil, qui se reporte tout entier, avec un sentiment de joie sans mélange sur la face grassouillette et où de nouveau l'air de bonté s'épanouit complètement. Le vide des yeux, qui certainement étaient peints autrefois, ne réussit pas à diminuer l'impression de vie intense.
Le temple funéraire de Mycérinus a encore fourni toute une série de statues en pierre inachevées, allant de l'ébauche la plus grossièi'e jusqu'à une statue où il ne reste plus que le détail à préciser. A quoi devaient-elles être utilisées ? On ne le sait pas bien.
Il ne nous reste plus qu'à examiner un type de statue royale : c'est le sphinx, lion à tête de roi, coiffé du klaft. Le plus célèbre est incontestablement le grand sphinx de Gizé, sculpté dans un rocher, près du vestibule du temple de Khéphren. Il mesure 20 mètres de hauteur sur 57 mètres de longueur. On a voulu il y a quelques années le rajeunir considérablement, à cause notamment de quelques détails de mode : son œil présentait un trait de fard, sa coiffure était rayée d'une rayure large encadrée de deux étroites, toutes choses que l'on croyait ne pouvoir constater dans l'art égyptien qu'à partir du Moyen Empire. Mais les statues de Khasekhem, de la II ^ dynastie, ont le trait de fard, et une tête de Mycérinus, au moins, montre déjà les rayures à la « mode du sphinx » ; si bien que l'on s'accorde de nouveau à faire remonter le grand sphinx à l'époque des pyramides.
Je crois devoir rapporter aussi à la période de l'Ancien Empire les fameux sphinx de Tanis, dont le type étrange se rattache manifestement aux statues que nous avons examinées antérieurement (Art, pi. 39 et 133). Ces sphinx ont été usurpés par les hycsos, puis par des l'ois du Nouvel Empire. On a cherché d'abord à en faire des hycsos, puis un roi du Moyen Empire ; on a voulu les faire remonter à la période intermédiaire entre l'Ancien et le Moyen Empire. Il semble plus logique de les dater de la période antérieure à la IV^ dynastie. Le type du sphinx n'est pas encore fixé entièrement. C'est un lion à crinière de lion, à oreilles de lion, mais dont le masque a disparu pour faire place à une face humaine qui porte la barbe à l'égyptienne. J'insiste sur le développement de la crinière. Ici elle est entièrement divisée en une série de mèches régulières qui s'étalent sur la poitrine, couvrent la nuque et l'échiné et s'avancent vers le dos. Dans un sphinx du Louvre trouvé aussi à Tanis et qui date, croit-on, de la VI" dynastie, le lion a pris décidément la tête royale. La crinière change de caractère : à la partie antérieure elle est entièrement lignée en fins traits parallèles ; sur l'épaule et le dos, au contraire, les mèches
sont maintenues. Il suffit de regarder vui sphinx quelconque du Nouvel Empire pour constater que, finalement, les lignes régulières se sont étendues sur la surface entière de l'ancienne crinière, qui s'est transformée en une espèce de couverture rayée. Il y a là un développement normal et régulier qui devient totalement incompréhensible si l'on veut insérer les sphinx de Tanis à une époque quelconque entre la VI"^ dynastie et le Nouvel Empire.