CHAPITRE XVII
LES STATUES PRIVÉES Seconde partie
Après avoir examiné dans la leçon précédente la plupart des questions générales relatives aux statues privées, nous nous efforcerons d'élucider maintenant quelques points particuliers en cherchant à les préciser.
Nous avons constaté qu'on rencontrait souvent plusieurs statues du maîti-e dans un même tombeau : sont-elles semblables entre elles au point de vue du type, du style, de la matière ou des dimensions ?
Les fouilles faites autrefois par Mariette dans la grande nécropole de Saqqara n'ont pas été exécutées avec la méthode rigoureuse des fouilleurs actuels, et bien des détails, passés inapei'çus alors, éclaireraient des questions controversées aujourd'hui. En comparant le catalogue des statues d'Ancien Empire du Musée du Caire avec les notes des fouilles de Mariette publiées par Maspero sous le titre « Les Mastabas de l'Ancien Empire », on arrive à reconstituer quelques groupes de sculptures provenant certainement d'un seul et même tombeau. Prenons comme exemple le cas du mastaba C. 24 au nom d'un personnage qui s'appelait Ra-Hetep et qui vivait, croit-on, sous la V<^ dynastie. Dans le serdab, nous dit Mariette, dix-neuf statues étaient posées sur le sol et rangées en rond au milieu de la chambre. Elles ne se retrouvent pas toutes dans le catalogue du Caire, mais on peut cependant en reconnaître un certain nombre ; le Ra-Hetep du Musée d'Athènes faisait-il partie du nombre (Recueil, pi. 52) ? On pourrait les rattacher à quatre types : l'homme debout, l'homme assis sur un siège cubique, l'homme assis sur le sol dans l'attitude dite du scribe, enfin l'homme debout près de la femme assise. Borchardt les classe, au point de vue de la facture, en quatre groupes : travail médiocre, travail conventionnel, travail rude et
travail très rude. On y rencontre les matières suivantes : le calcaire blanc, l'albâtre et plusieurs variétés de granit. Quant aux dimensions, elles sont assez variables et ne tiennent pas compte de la proportion relative qu'il faudrait donner à une statue assise par rapport à une statue debout. En effet, le groupe dont les têtes ont disparu mesure 54 centimètres. Les statues assises vont de 39 à 58 centimètres; les statues debout, de 47 à 58 centimètres ; les statues dans la pose des scribes de 33 à 54 centimètres. Ainsi donc on pouri'ait facilement extraire de la série des statues des quatre types qui auraient sensiblement la même taille. Quand on regarde les photographies de quelques-unes de ces statues on est véritablement stupéfait des difiérenees qu'elles présentent. Certaines de celles-ci peuvent évidemment trouver une explication dans la différence de matière et l'on conçoit aisément qu'un sculpteur habitué à travailler le bois ou le calcaire tendre se soit buté à de grandes difficultés lorsqu'il abordait le granit. Mais malgré cela la différence est vraiment trop gi'ande pour qu'on puisse l'expliquer seulement par le passage d'une matière à l'autre et il paraîtra impossible d'admettre que toutes les statues aient été faites par le même sculpteur. On se sera donc adressé pour la préparation du mobilier funéraire à plusieurs sculpteurs et même à pkisieurs ateliers. Vraiment, si l'on n'avait pas le témoignage des inscriptions, on devrait se demander si toutes les statues ont été faites à la même époque. Il y en a qu'on serait tenté à première vue d'appeler archaïques ; d'autres, au contraire, décèleraient facilement une tendance vers le maniérisme. Le plus étonnant, c'est la différence fondamentale qu'il y a entre les figures et cependant en théorie la statue, pour remplir sa destination, devait reproduire aussi exactement que possible les traits du mort.
On pourrait citer encore un cas tout à fait analogue pour le mastaba C. 10 de Ptah-Shepses, où les statues étaient dans le serdab, posées sur le sol, mais rangées symétriquement contre le mur méridional. Seulement cet exemple ne nous apprendrait rien de plus que le précédent.
Examinons plutôt un autre cas où, au lieu de statues en pierre, les sculptures sont toutes en bois. Un tombeau découvert par Chassinat, à Assiout, cité dans la leçon précédente, a été retrouvé parfaitement intact. On put déterminer avec précision quelle était
la position qu'occupaient les différentes statues : il y en avait dans la chapelle ou cliambre de culte, à la surface du sol, et d'autres dans le caveau près du cercueil.
Dans la chapelle il y avait deux niches. Dans chacune d'elles se dressait une grande statue. Sur le socle d'une des deux était posée une statuette de femme ; sur le sol, en divers endroits, se trouvaient quatre statuettes de porteuses, deux barques avec leur équipage, ainsi qu'un très nombreux mobilier funéraire comportant plusieurs centaines de vases. Les deux grandes statues ne se ressemblent pas et même elles sont différentes entièrement. Cependant elles sont toutes deux au nom du même personnage, Nakhiti. La première le représente dans la position que nous pouvons appeler normale, debout, en marche, la jambe gauche en avant, tenant dans la main gauche le grand bâton et dans la main droite un sceptre ou casse-tête. Le personnage porte une perruque formée de nombreux rangs de boucles et il est vêtu du pagne court. La seconde représente l'homme debout, en marche, mais cette fois les deux bras pendent le long du corps, la main droite ouverte tenant l'extrémité d'un long pagne qui descend jusqu'à la moitié du mollet ; la perruque a disparu et nous voyons le crâne rasé. Les formes sont différentes : sur la première statue le corps est plutôt bien rempli, tandis que sur la seconde il est presque émacié. On s'ingénie en vain à trouver de la ressemblance entre les deux visages. Si les deux grandes statues d'homme sont d'aspect très différent, le contraste est encore plus fort quand on compare ces deux statues à la statuette de femme qui les accompagnait et qui est franchement gauche et laide à plaisir.
Dans le caveau il y avait, comme nous l'avons vu, neuf statuettes, dont huit en bois et une en pierre. Quand on en regarde quelques-unes en détail on constate qu'après tout elles ne sont pas absolument mauvaises et qu'elles se tiennent honorablement au niveau des grandes statues de la chapelle. Elles se répartissent en deux séries qui répètent les deux variantes que nous venons de décrire ; les unes portent perruque et pagne court, les autres le pagne long et le crâne rasé. Seulement il semble bien que, pour quelques-unes au moins, sur le crâne absolument nu on ait indiqué en peinture le contour des cheveux. Nous pouvons conclure déjà
216 LEÇONS SUR l'aHT ÉGYPTIEN
qu'il y avait pour représenter un homme debout deux types généralement admis et qui différaient l'un de l'autre par la coiffure et le vêtement. Dans le caveau, si nous comparons les diverses physionomies, nous serons de nouveau sui'pris de les voir se modifier du tout au tout d'une figurine à l'autre.
Ainsi nous commencerons à entrevoir l'idée d'après laquelle la ressemblance, difficile à saisir, ne paraissait pas absolument indispensable, les cérémonies magiques et les inscriptions permettant de corriger le défaut de ressemblance. Comment expliquer sans cela la constatation étrange qui a été faite à propos de la statue de pierre de Nakhiti. J'ai déjà dit combien elle était barbare d'aspect ; ajoutons maintenant qu'elle n'était pas unique dans son genre ; deux autres ont été trouvées, l'une dans le tombeau de Mesehet d'Assiout qui a fourni au Musée du Caire les deux bataillons de soldats, et la troisième dans un autre tombeau d'Assiout, découvert probablement dans des fouilles clandestines. Ces trois statues sont absolument identiques : elles sont sorties du même atelier et l'on oserait presque dire de la même main. Celui qui les faisait n'a pas cherché à rendre la physionomie particulière soit de Nakhiti, soit de Mesehet ; il les faisait à la grosse et les membres des familles d'Assiout venaient acheter à sa boutique les images funéraires préparées d'avance. On objecterait en vain qu'il s'agissait peut-être de sépultures de personnages d'ordre subalterne, car nous remarquerons dans un instant que des constatations du même genre peuvent se faire à propos de sculptures de premier ordre.
Mais avant d'aborder cette question nous pouvons faire une remarque assez intéressante sur la façon dont on a écrit le mot statue dans une inscription du tombeau de Ti, à Saqqara. A l'endroit où se trouvaient les représentations du transport des statues du défunt le mot « statue » est accompagné, comme c'est souvent le cas en égyptien, de signes reproduisant l'image de l'objet exprimé par les lettres du mot. Or on constatera qu'on ne s'est pas contenté de dessiner une seule statue derrière le mot « statues )> ; comme il s'agissait du pluriel on en a mis trois, suivant un usage fréquent en Egypte : deux sont debout et une assise. Or elles sont toutes trois différentes l'une de l'autre. Une des statues debout est dans la position normale ; pour la
seconde les bras tombent le long du corps, ce qui pourrait faire penser que si la première est en bois, la seconde pourrait être en pierre; en y regardant de près, on constate de plus — et c'est là le point peut-être le plus intéressant — que les coiffures et les vêtements sont différents. Pour la première, la perruque est serrée sur le crâne, dont elle épouse le contour général, tandis que dans la seconde elle s'étend en arrière et semble étalée sur les épaules. Le pagne de la première statue est précédé à la partie antérieure d'une sorte de tablier triangulaire ; le pagne de l'autre montre un grand pli latéral. Cela nous ramène, tout au moins dans les grandes lignes, aux constatations faites au tombeau de Nakhiti. Abordons à présent l'examen de quelques statues particulièrement importantes et qui ont été trouvées dans les chapelles de différents tombeaux.
Sépa et Nésa. — Le Musée du Louvre possède depuis longtemps trois statues que l'on a désignées autrefois volontiers sous le nom des « plus vieilles statues du monde )i. Elles proviennent vraisemblablement de la nécropole de Gizé. Elles représentent deux hommes et une femme. Sépa, qui est représenté deux fois dans une attitude absolument identique, est debout, la jambe gauche timidement avancée, et nous avons signalé précédemment les subterfuges auxquels le sculpteur avait dû recourir pour rester fidèle, dans la pierre, à la pose normale des statues de bois. Nésa, la femme, est debout, les deux pieds l'un à côté de l'autre, dans la pose ordinaire des statues de femmes. La répétition de la statue de l'homme nous rappelle les pseudo-groupes qui doivent peut-être leur existence à l'habitude de répéter deux fois l'effigie du propriétaire de la tombe, par suite d'une coutume égyptienne de dédoublement, se rattachant aux traditions de la royauté.
Dans le tombeau de Hesi, la petite chambre à statues, près de l'entrée, a conservé une base de pierre, sur laquelle se trouvent les traces de deux grandes statues et d'une petite. Il y avait là bien probablement un ensemble comparable à celui de Sépa et Nésa.
Ra-Nefer. — Les fouilles de Mariette ont fait découvrir à Saqqara le tombeau d'un personnage du nom de Ra-Nefer. C'était un grand mastaba sans chapelle intérieure, celle-ci ayant
été construite sur la face est, à l'extrémité sud. Dans cette chapelle il y avait encore, debout, à leur place primitive, trois grandes statues de pierre : deux qui représentent l'homme, faisaient face à la porte (Art, pi. 13 et 111), tandis que la troisième, représentant sa femme, était posée dans l'angle à droite de la porte d'entrée (Art, pi. 115). Les deux Ra-Nefer, de l^'SO et l"i85 de haut, comptent certainement parmi les meilleures sculptures en pierre de l'Ancien Empire. Elles représentent toutes deux un personnage qui porte notamment le titre de grand prêtre de Ptah. Si l'on se rappelle ce que j'ai eu l'occasion de dire précédemment du rôle que jouaient les grands prêtres de Ptah dans l'art égyptien, nous serons portés à croire que, lorsqu'on exécutait les statues destinées au tombeau de l'un de ces personnages, on confiait le travail aux sculpteurs les plus réputés de la capitale ; les statues de Ra-Nefer ont donc quelque prétention à nous montrer ce que l'on faisait de mieux en sculpture sur pierre, en dehors des statues royales. Elles nous représentent toutes deux le personnage debout, en marche, la jambe gauche en avant, les deux bras tombant le long du corps, les mains serrant le bâtonnet ; des tenons de pierre viennent soutenir le corps et lui donnent à défaut de souplesse la solidité désirée. Les statues étaient généralement peintes et au moment de leur achèvement elles pouvaient donner très exactement l'impression que l'on se trouvait en présence de l'original vivant ; plus proches peut-être des figures d'un musée de cire que d'œuvres sculpturales, au sens oij nous l'entendons. On remarque immédiatement que, si les statues sont semblables dans l'ensemble, elles diffèrent néanmoins par des détails. Sur la première, Ra-Nefer a la tête couverte d'une grande perruque, divisée sur le front et dont les mèches, qui descendent dans le cou, s'étalent latéralement sur les épaules, de manière à encadrer en quelque sorte le visage. Pour la seconde statue il n'y a pas de perruque et l'on hésite sur le point de savoir si ce sont les cheveux naturels qui ont été représentés ou bien une sorte de bonnet étroit, serré sur le crâne. Si la coiffure est différente, il en est de même du vêtement.Pour la première statue c'est le pagne court, s'arrêtant au-dessus des genoux, avec une partie triangulaire à plis étroits ; c'est ce qu'on appelle souvent le pagne de gala ou de cérémonie. Pour la seconde, au contraire, nous avons un pagne long, cachant entière-
ment les genoux et dont l'extrémité latérale forme un pli rabattu sur le devant. Sur une des statues de Nakhiti cette extrémité du vêtement était tenue en main. En général les formes anatomiqucs des deux eorps sont bien rendues, avec les détails soigneusement indiqués, surtout aux bras et aux genoux. La statue de femme, sans attirer autant l'attention que les deux statues d'homme, est néanmoins un bon morceau de sculpture.
Cheikh -el-Beled. — La statue célèbre connue sous le nom de « maire du village » parce que les Arabes, témoins de sa découverte, lui trouvèrent de la ressemblance avec le maire d'un village voisin, compte certainement parmi les chefs-d'œuvre incontestables de l'art égyptien (Art, pi. 15 et 112). « Le Cheikhel-Beled, dit Maspero, marque l'apogée de l'art memphite et, si l'on ouvrait quelque part un salon des chefs-d'œuvre du monde entier, il est un de ceux que j'y enverrais pour l'honneur de l'art égyptien ». Il est bien regrettable que nous sachions si peu de chose de précis sur les circonstances de sa découverte en 1860. Dans l'ouvrage posthume de Mariette « Les Mastabas de l'Ancien Empire », on voit un croquis sommaire d'un grand mastaba, à petite chambre de culte, semblable à celle du mastaba de Ra-Nefer, sinon qu'une niche étroite faisait face à la porte d'entrée. " C'est au fond de la niche appartenant à la petite chambre qu'a été trouvée la précieuse statue en bois. La tête, le torse, les bras, le bâton même, étaient intacts, mais les jambes et le socle étaient irrémédiablement pourris, et la statue ne se tenait debout que par le sable qui la pressait de toutes parts. A la porte de la petite chambre, dans le sable et renversée à la place où évidemment elle avait été jetée, était l'autre statue de bois » (Art, pi. 114). Malgré les contradictions récentes à ce sujet, il est peu douteux que véritablement le torse de femme ait été trouvé dans la même chambre que le Cheikh-el-Beled.
Le cheikh est dans la position normale. Il n'a pas de perruque et, si ce qu'on voit sur sa tête ne sont pas les cheveux naturels, le contour net et précis pourrait faire croire un instant à une sorte de calotte. Il est vêtu du long pagne cachant les genoUx, avec un grand pli latéral. Au moment de la découverte il restait encore des traces nombreuses d'une fine étoffe qui recouvrait le bois
et qui servait de soutien au stuc peint. Le stuc dissimulait entièrement les irrégularités de la matière, cachait le raccord des bras au torse ainsi que les pièces rapportées, par exemple, au milieu de la joue. Tout cela a disparu hélas ! maintenant, et si belle que soit la statue, nous ne pouvons la considérer que comme très inférieure à ce qu'elle était lorsqu'elle sortit des mains dix sculpteur et du peintre qui l'exécutèrent. Nous savons, par une inscription sur une stèle encastrée dans le mastaba même, que la chapelle appartenait à un personnage du nom de Ka-Aper, dont le titre était « prêtre lecteur en chef ». Il ne s'agit donc pas d'un surveillant de travaux, ni d'un personnage de basse extraction ou de rang subalterne. Il a d'ailleurs un des deux vêtements que portait le grand prêtre de Memphis Ra-Nefer. Il y a quelques années Miss Murray a déblayé de nouveau le tombeau du Cheikh-el-Beled. Elle a constaté qu'au lieu de la petite niche indiquée sur le croquis de Mariette il y avait au contraire, en face de l'entrée, une niche assez large ; cette constatation amène à se poser tout naturellement la question de savoir s'il n'y avait pas à côté du Cheikh-el- Beled une seconde statue, qui viendrait compléter la série normale, comme pour Sépa et Nésa ou Ra-Nefer et sa femme. Dans ce cas cette seconde statue d'homme devrait nous montrer la perruque en boucles ou en mèches et le pagne court ou de gala. Il existe précisément au Musée du Caire un torse en bois qui présente d'assez grandes analogies de facture d'une part avec la statue du cheikh et, d'autre part, avec le torse de femme (Art. pi. 16). Curieuse coïncidence : à plusieurs reprises ceux qui ont parlé du cheikh et de sa femme ont signalé, immédiatement après, le torse en question. Les yeux incrustés sont faits tout à fait de la même manière, le mode d'assemblage des bras est absolument identique ; l'extrémité des seins est faite d'un morceau de bois incrusté d'une manière semblable pour les trois pièces. Tout ce que l'on sait du torse du Caire, c'est qu'il a été trouvé en janvier 1860 ; et il est d'autre part incontestable qu'au moment de la découverte du cheikh Mariette n'était pas présent aux fouilles de Saqqara. On comprendrait donc aisément que le torse ait passé inaperçu, puisque le tombeau avait fourni la belle pièce qui concentrait sur elle l'attention géiaérale.
Scribe de Morgan. — En 1893 M. de Morgan, alors directeur du Service des antiquités, découvrit à Saqqara un tombeau à (I long couloir étroit, qui s'avance dans la maçonnerie du nord au sud. Deux grandes stèles ou, si l'on veut, deux niches en forme de porte, avaient été aménagées dans la paroi de droite et une statue se dressait devant chacune d'elles à la place même oii les manœuvres ég\'ptiens l'avaient posée le jour des funérailles ». L'une est un scribe assis sur le sol, de 51 centimètres de hauteur (Art, pi. 20) ; l'autre au contraire nous montre un personnage assis sur un siège cubique, les mains posées sur les genoux, à la façon ordinaire. Malheureusement aucune inscription ne vient nous donner d'indications sur la personnalité de cet homme représenté par ces deux statues si différentes d'aspect. La grandeur de son mastaba nous avertit cependant qu'il devait occuper une haute position dans la société. Les deux visages sont fort différents et cela ne tient pas seulement à l'impression causée par les deux perruques différentes. L'une est la grande coiffure évasée d'une des statues de Ra-Nefer ; l'autre est la perruque moins ample mais à nombreuses séries de petites mèches. Cet exemple paraît bien indiquer qu'il n'est pas nécessaire de croire que les statues de scribes soient les effigies de personnages subalternes et qu'on doive les ranger dans la catégorie des serviteurs. Il s'agit bien de personnages de rang élevé que l'on a représentés, dans leur tombeau, dans deux des positions les plus fréquentes : assis sur un siège ou sur le sol, les jambes croisées dans l'attitude familière aux orientaux.
Scribe du Louvre. — Ceci nous amène tout naturellement à examiner la célèbre statue de scribe qui peut passer aussi pour l'une des merveilles de l'art de l'ancienne Egypte (Art, pi. 118). Au lieu de répéter ou de reproduire les phrases enthousiastes qu'elle a provoquées, il sera peut-être plus intéressant d'insister quelque peu sur les circonstances de sa découverte. Elle provient des fouilles de Mariette à Memphis. Voici ce que raconte le fameux explorateur français à propos des sépultures anciennes qu'il rencontrait en déblayant l'allée du Sérapéum. « Deux des tombes qui bordent l'allée ont surtout fixé mon attention. La première est située au nord et appartient à l'Ancien Empire.
Elle a été dévastée de fond en comble et c'est à grand'peine que j'en reconstruis le plan primitif. On découvre, dans les décombres où elles ont été jetées pêle-mêle, cinq statues peintes, dont les morceaux qui se rajustent sont soigneusement recueillis et mis de côté. Deux niches, cachées dans une muraille .qui n'a pas été complètement abattue, sont ouvertes. Nous y trouvons, posées à leur place antique, deux admirables statues. Elles sont en calcaire. Le nu est peint en rouge, les cheveux en noir, le caleçon court (schenti) en blanc. Les yeux sont enchâssés dans une enveloppe de bronze, qui tient lieu de paupières. Au milieu des yeux, formés d'un morceau de quartz blanc opaque, est fixé un petit disque de cristal de roche, qui donne à la prunelle ainsi figurée une extraordinaire puissance de vie. Je fais vider le puits, au fond duquel nous ne trouvons qu'un sarcophage grossier de calcaire grisâtre déjà violé». Dans une note, Mariette ajoute après coup : « Les sept statues ainsi découvertes sont maintenant au Louvre. Une des deux statues aux yeux rapportés est le fameux scribe accroupi, dont l'apparition a causé dans le monde des artistes et des archéologues une si vive émotion. Vers les derniers temps des fouilles du Sérapéum j'ai mis une seconde fois des ouvriers dans les décombres où ces monuments ont été recueillis. Le désordre est si grand que je ne saurais affirmer que ces débris n'appartiennent pas à plusieurs tombeaux. Rien de nouveau d'ailleurs n'a été découvert ».
Il y a donc nettement deux groupes de statues : l'un formé de cinq statues, qui étaient au nom d'un personnage appelé Sekhem-ka, et ensuite les deux statues aux yeux incrustés, trouvées « à leur place antique », dans deux niches d'une muraille. Mariette, dans sa note, suggère qu'il a pu y avoir là plusieurs tombeaux, ce qui permettrait de séparer le scribe, des statues de Sekhem-ka, auxquelles on l'a parfois réuni. Mais quelle est la seconde statue, aux yeux incrustés, trouvée en même temps que le scribe et qui, d'après- le cas du tombeau du scribe de Morgan, a des chances d'appartenir au même personnage ? La solution de cette question n'était pas très difficile à trouver puisqu'au Louvre, en dehors du scribe, il n'y a qu'une statue dont les yeux soient faits de la même manière : c'est la statue assise représentant, d'après une inscription, un administrateur de nome ou pro-
vincc, du nom de Kai, fils d'une femme d'extraction royale, appelée Mesehet (Uecueil, pi. 6 et 7). Si l'on réunit en un groupe ces deux statues, nous y retrouvons les mêmes types que dans le tombeau du scribe de Morgan : un homme assis sur un siège cubique, un autre écrivant, assis sur le sol. On constatera encore une fois qu'il y a une différence dans les coiffures : le scribe n'a pas de perruque et Kai a la perruque arrangée en petites boucles superposées.
Les statues qui précèdent nous ont montré un certain nombre de spécimens typiques des principaux vêtements des hommes : pagne court ou long, serré sur les hanches et tenu par une ceinture qui a parfois une fermeture plus ou moins compliquée. En général la représentation de ces vêtements n'offrait pas aux sculpteurs de difficultés spéciales ; pour les statues de femmes, au contraire, le problème de la draperie se posait d'une manière plus compliquée. Il est bien possible qu'on avait commencé, pour des statues en bois, par représenter la femme nue, ensuite couverte de vêtements véritables. On se représente très bien une statuette, comme celle de la femme de Nakhiti, habillée d'une robe en étoffe. Des inventaires de temples de l'époque du Moyen Empire énumèrent d'ailleurs les vêtements des statues. Mais il n'était plus possible d'habillc de la même façon des statues de pierre, surtout quand des tenons étaient nécessaires entre les membres et le corps ou qu'un pilier dorsal venait empêcher le mouvement de la draperie. Il fallait bien alors se résigner à copier le vêtement tant bien que mal dans la pierre.
Pour ne pas nous étendre trop longtemps sur ce sujet, qu'il nous suffise de citer un petit nombre de cas d'une même époque, le commencement de la IV*^ dynastie.
Une statue qui représente, paraît-il, la mère de Khéphren, montre la femme enveloppée entièrement dans un grand manteau à plis dont les masses cachent à peu près complètement les formes du corps. Le châle paraît enroulé autour de la taille sous les seins, remonte dans le dos, vient recouvrir ensuite l'épaule et le bras droit, tandis que le bras gauche est entièrement dégagé. Ici on ne voit pas de robe mais seulement un manteau. Dans la belle statue de Nefert (Art, pi. 18), trouvée à Meidoum, la prin-
cesse est assise ; elle est également enveloppée dans un manteau qui cache les deux bras; seule la main gauche sort par l'échancrure, mais un détail montre que le manteau, qui épouse étroitement les formes du corps, recouvrait une robe maintenue par deux bretelles qui passaient au-dessus des épaules. Cette rnême robe est reconnaissable sur de nombreuses statues d'Ancien Empire, par exemple sur le groupe de Mertitefes signalé précédemment (Recueil, pi. 4) et où l'on constate que la robe soutenue par les bretelles est serrée à la taille sous les seins. Elle n'a aucune espèce de plis, elle colle exactement sur le corps comme un fourreau, si étroite qu'elle eût dans la réalité rendu tout mouvement impossible. Nous devons bien admettre que l'étoffe était plus ample et que c'est seulement faute de pouvoir la draper convenablement qu'on s'est résigné à lui faire épouser tout le mouvement des formes anatomiques, sans une indication de plis quelconque. C'est ce qui explique que bien des statues de femmes semblent les représenter absolument nues. Voyez par exemple la femme de Jechi : ce n'est vraiment qu'en regardant le dessin des cuisses que l'on s'aperçoit que la chair est recouverte d'une étoffe (Art, pi. 116). On remarquera, particulièrement sur cette dernière figure, la perfection du rendu anatomique du corps de la femme, avec une réelle précision et aussi avec une réserve et une discrétion que l'on ne trouve pas toujours dans les œuvres de l'art gréco-romain.
En général, on peut constater que dans les bonnes statues d'Ancien Empire il y a rarement des fautes de proportions. Il est possible, comme on l'a prétendu, que la pratique des embaumements avait instruit les Egyptiens sur l'anatomie et leur en avait donné des notions exactes. Dans quelques cas, des particularités d'un personnage ont été traduites avec beaucoup de précision. Sans rappeler le cas du nain Chnoum-Hetep, on admirera la façon vraiment frappante dont un sculpteur a rendu le torse gras d'un personnage, un frère de Khéops, dit-on, qui se trouve au Musée d'Hildesheim. Une tête au Louvre, connue sous le nom de tête rouge, présente un cas remarquable de l'étude d'un type de crâne particulier. « Ses pommettes forment deux protubérances fort accentuées, son nez est fort et relevé du bout en un lobule arrondi. La bouche est large et bien dessinée, les angles mandibulaires sont fort apparents. Enfin la mâchoire inférieure, bien détachée,
se termine par une éminence légèrement triangulaire ». L'ethnographe français Hamy, qui décrit ainsi cette tête, en souligne l'aspect mongoloïde et il veut y voir le prototype des fameuses statues dites hycsos, trouvées à Tanis et que j'ai rattachées à l'art antérieur à la IV<^ dynastie.
Peut-on suivre dans les nombreuses statues de l'Ancien Empire un véritable développement du style ? C'est là une question bien difficile à résoudre avec les éléments dont on dispose actuellement, la plupart des statues n'ayant pas un état civil précis. Peut-on, du reste, parler de style quand un même tombeau nous a montré des œuvres si différentes l'une de l'autre ? Souvent on a groupé un certain nombre de statues en pierre dure, considérées comme archaïques. Citons un exemple du Musée de Leiden (Recueil, pi. 2), un autre du Musée de Naples (Recueil, pi. 51). Ce sont évidemment des sculptures assez maladroites et si rudes d'aspect, qu'on peut être porté en effet à y voir les premiers tâtonnements d'un art qui chercherait à se dégager de la barbarie. Mais cependant il faut être méfiant sur ce point et, en fait, le Musée de Berlin possède la partie inférieure d'une statue, « archaïque » s'il en fut, d'un personnage appelé Ikhetaa. Or le Musée du Louvre conserve un admirable bas-relief du tombeau du même personnage, représenté en un style excellent que nous serions tentés d'appelci classique (Origines, pi. 15). Il y a donc dans la statue tout simplement de la gaucherie et de l'inexpéi'ience dans le travail du granit, et cette œuvre isolée ne nous apporterait pas un témoignage suffisant pour apprécier le niveau de l'art à l'époque où on la sculpta.
Si l'on voulait cependant caractériser non le style mais la tendance artistique des sculptures de l'Ancien Empire, il semble que l'on doive distinguer deux directions : tout d'abord un naturalisme très franc et même parfois brutal ; ensuite un idéalisme qui montre chez les sculpteurs une intention d'adoucir les traits. Ainsi que l'a dit Maspero, « ils atténuèrent délicatement certaines courbes du menton ou du nez qui leur semblaient disgracieuses, ils remplirent les joues, ils évitèrent de trop enfoncer l'œil dans l'orbite, ils abaissèrent légèrement les épaules et ils adoucirent la saillie des muscles sur les bras ou sur les jambes comme sur le buste. » Mais cette tendance est surtout apparente pour nous,
parce que, aux âges suivants, elle s'est développée pour atteindre son point culminant à la XVIIl^ dynastie et qu'ainsi nous arrivons à en découvrir les débuts, au milieu des nombreuses productions des sculpteurs de l'Ancien Em^re.
Disons ici qu'en se fondant simplement sur le style, rien n'empêcherait de faire remonter à l'Ancien Empire deux belles statues de bronze, de la collection Posno, conservées au Musée du Louvre. Les archéologues ont hésité beaucoup sur la date qu'il convenait de leur attribuer. Après les avoir d'abord rajeunies, on semble disposé pour le moment à les reporter jusqu'au Moyen Empire. La découverte de la grande statue en cuivre de Pepi, à Hiérakonpolis, avertit de ne pas être trop timide sur le point de savoir si les Egyptiens de l'Ancien Empire étaient capables d'aborder des problèmes de fonte, tels que ceux que comportait l'exécution des statues Posno.
Les comparaisons que nous avons étabhes précédemment entre un certain nombre de statues trouvées dans un même tombeau, nous amènent tout naturellement à nous demander si les artistes de l'Ancien Empire ont été capables de faire de bons portraits de leurs modèles. Ce que nous avons vu pourrait bien nous porter à répondre que non. Comparons entre elles les deux têtes des deux statues de Ra-Nefer, puis celles des deux statues du tombeau de Morgan et aussi la tête du scribe du Louvre à celle de la statue au nom de Kai. Les différences sont tellement frappantes, qu'on pourrait affirmer que les sculpteurs n'ont même pas cru nécessaire de faire pour leurs modèles deux statues semblables et qu'ils se contentaient de produire « quelque chose de vivant « et d'assez vivant, pour qu'une âme désincarnée puisse être satisfaite de ces nouveaux corps mis à sa disposition. La cérémonie funéraire ainsi que les inscriptions précisant la titulature et le nom suppléaient au défaut de ressemblance. Cependant, si les sculpteurs de l'Ancien Empire n'ont pas réussi à faire des portraits fidèles, ils ont néanmoins produit des têtes d'une intensité de vie extraordinaire et cette intensité de vie ne dérive pas uniquement de l'artifice qui consiste à incruster dans la tête des yeux faits de matières colorées et brillantes. Que l'on regarde Ra-Hetep ou Nefert, le Cheikh-el-Beled ou Ra-Nefer et les fameux scribes et l'on conviendra que les vieux sculpteurs memphites avaient atteint un
niveau qui fait de leur époque une des périodes les plus brillantes de l'art.
Ils ne se sont pas montrés inférieurs comme animaliers. Contentons-nous de rappeler les petites figures de chiens et de lions des tombeaux de la P" dynastie et d'attirer en outre l'attention sur deux pièces particulièrement remarquables. L'une est un lion en terre cuite exhumé des couches anciennes du temple d'Hiérakonpolis (Débuts, fig. 187), l'autre est la partie supérieure d'une in^age de faucon en métal trouvée dans le même temple. Le corps en bronze était irrémédiablement brisé. Au contraire, la tête en or s'est conservée presque intacte et elle témoigne d'un tel bonheur dans le rendu des formes animales, que l'on est tenté de considérer cette pièce comme un des plus précieux documents de la maîtrise artistique des anciens orfèvres égyptiens.