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CHAPITRE XIX

LES BAS-RELIEFS Seconde partie

Dans les tombeaux, les scènes sculptées et peintes sur les murs des chapelles sont disposées, comme on le sait, en registres superposés, rangés devant les grandes figures du défunt. Tout ce qu'elles reproduisent se passe sous les yeux du mort qui « voit ou surveille » ce que ses serviteurs font à son intention. On a peine à se figurer, même quand on a vu quelques tombeaux d'Ancien Empire, l'extraordinaire variété des scènes représentées. Il semble que les Egyptiens aient eu la prétention de copier au bénéfice de leurs morts la nature et la vie tout entières. Il ne serait pas exagéré de dire que les représentations murales des tombes de l'Ancien Empire sont une espèce d'encyclopédie de la civilisation égyptienne. Dans un ouvrage récent Mme L. Klebs a présenté un catalogue, généralement bien fait, où tous les différents thèmes se trouvent classés et réunis. Nous ne pourrions mieux faire que de commencer par parcourir la liste dressée par cet auteur.

Scènes de la vie des grands. — Le maître est chez lui, à la maison 1" dans sa cour ou dans sa salle de réception, 2" ou bien à sa toilette. 3" On représente les différents objets nécessaires à la toilette ; 4° on assiste à de petites opérations chirurgicales. 5° Le maître est représenté dans des vêtements particulièrement riches ; 6° il reçoit le rapport de ses employés, 7" assiste à la punition de ses subordonnés ou bien 8° les récompense ; enfin 9° il est assis sur son lit de repos.

Le maître sort de chez lui : 1° il se promène en bateau ou bien 2° en palanquin, 3° au milieu de sa suite. S'il sort, c'est aussi 4° pour inspecter le bétail, recevoir des présents et surveiller ses ouvriers.

On rencontre de temps en temps les nains, singes et chiens favoris du maître.

Le grand personnage se rend à la chasse, 1° abat les oiseaux au moyen d'un bâton de jet ; 2° pêche à la fourche ou au harpon ; 3° attaque l'hippopotame, 4° ou bien perce de ses flècTies les animaux du désert ou enfin 5° se livre au plaisir de la tenderie.

L'administration de la maison nécessitait tout lui personnel de scribes, que l'on représente avec leur matériel.

Les funérailles constituent une catégorie particulière. On voit 1° le transport du sarcophage vide de la carrière au tombeau ; 2° le cortège du convoi funèbre ; 3° l'arrivée des statues au tombeau ; 4° les traîneaux à offrandes conduits vers la tombe et, enfin, la mise au tombeau.

Scènes de la vie du peuple. — L'agriculture occupe une grande place et toutes les scènes successives sont représentées. 1° Labourage ; 2° brisement des mottes ; 3° semailles, avec les troupeaux piétinant la semence pour la faire pénétrer dans le sol ; 4° récolte du blé ; 5° chargement des gerbes sur les ânes et transport à la meule. Puis c'est 6° le dépiquage par les ânes ou les bœufs ; 7° les ouvriers empilant la paille en meule, vannant ou criblant les grains, 8° que l'on enferme dans les greniers et silos. Enfin, 9° la récolte du lin.

Culture de jardins. — Ici on voit 1° la culture potagère, 2° la récolte des figues, 3° la vendange, 4° l'extraction du miel et 5° la récolte de l'huile.

Troupeaux. — On peut distinguer 1° le bétail en prairie, 2° les troupeaux passant une rivière à gué ou à la nage, 3° les animaux sur le bord de la rivière près de bateaux qui passent.

Elève du bétail. ■ — On assiste à tous les épisodes, depuis 1° des scènes de reproduction, 2° de naissance, 3° d'allaitement, jusqu'à 4° l'exploitation de la laiterie et 5° l'engraissage des bêtes. On rencontre ensuite la représentation 6° de la basse-cour, avec 7° son surveillant. C'est à cette série aussi que se rattache la scène de la cuisson du pain dans les champs.

Chasse aux animaux du désert, chasse aux oiseaux et pêche. — Ces scènes, très nombreuses, se divisent de la manière suivante

1° chasse au désert, 2° chasse à l'hippopotame et au crocodile, 3° la tenderie, 4° prise des oiseaux au piège, 5° capture des oiseaux chanteurs, 6° pêche au filet à la traînasse, 7° pêche au filet à main, 8° pêche aux nasses et 9° à l'hameçon.

Cuisine. — Les serviteurs sont occupés 1° à rôtir des oies, 2° à cuire des poissons, 3° à rôtir ou à cuire des viandes ou le poisson pour les conserver : enfin on voit les plats et la table.

Art. ■ — Sous cette catégorie, pour ne citer que les titres principaux et sans mentionner les subdivisions de détail, on notera 1° la peinture, 2° la sculpture, 3° le creusement des vases en pierre dure, 4° le travail du métal, 5° l'orfèvrerie et 6° la fabrication des cylindres.

Métiers. — Les métiers, qui sont à peu près tous en relation directe avec la préparation du mobilier funéraire ou des offrandes alimentaires, se subdivisent comme suit : 1° menuiserie, 2° céramique, 3" brasserie, 4° boulangerie, 5° travail du cuir, 6° lingerie, 7° fabrication des filets pour la chasse aux oiseaux, 8° filature et fabrication des filets de pêche, 9° cordonnerie et 10° fabrication des nattes.

Constructions navales. — Ici nous assistons d'abord à l'approvisionnement en matières premières 1° par la récolte du papyrus et 2° par l'abatage des arbres, puis nous trouvons la construction proprement dite 1° des bateaux en papyrus et 2° des bateaux en bois.

Navigation. — On se sert de nombreuses variétés de bateaux. Les uns sont 1° de simples esquifs de papyrus, parfois cependant d'assez grandes dimensions ; les autres sont 2° des bateaux en bois, servant aux voyages. On peut séparer 3° les bateaux de marchandises et 4° les bateaux de haute mer.

Plaisirs. — 1° La musique instrumentale et le chant sont souvent accompagnés 2° de danses. Parmi les jeux, on distingue ce que nous appellerions 3° des jeux de société et 4° des jeux de plein air. Il semble que l'on puisse rattacher à ces derniers 5° la cueillette du lotus. On pourrait citer comme un véritable sport les scènes qui représentent des joutes navales.

Commerce d'échange. Scènes de combats. Représentations de types étrangers.

Scènes du culte funéraire. — Cette dernière catégorie de tableaux se rapporte particulièrement au mort installé dans son tombeau. Comme il convient de lui remplir sa table d'offrandes et de renouveler ses provisions à des époques déterminées, on rattachera ici les scènes de sacrifice. Les animaux sont amenés, puis on procède à l'abatage : 1° l'animal est pris et terrassé ; 2° on le met à mort et on récolte de son sang, peut-être pour constater si la bête est saine ; 3° les bouchers coupent la patte de devant, 4° enlèvent le cœur, 5° détachent ce qu'on appelle la viande de devant, 6° coupent la patte d'arrière et enlèvent les entrailles. Après l'abatage et le dépeçage des quadrupèdes, c'est 7° le tour de la volaille. On représente ensuite la table gainie de provisions. Pour que le mort puisse en jouir, il y a des cérémonies à exécuter avant, pendant et après le repas, puis encore quelques cérémonies accessoires.

Reste enfin à signaler les processions plus ou moins longues, parfois interminables, des domaines funéraires et des porteurs d'offrandes.

Devant une telle abondance de matériaux, il est difficile de fixer son choix lorsqu'on cherche à donner une idée suffisante des reliefs de cette importante catégorie. Puisqu'il faut se borner, prenons quelques exemples — non pas au hasard, mais parmi des centaines — sans que rien particulièrement n'ait fait retenir ou rejeter tel ou tel spécimen. Nous classerons les exemples retenus en suivant l'ordre indiqué par Mme Klebs.

Voici d'abord le palanquin dans lequel Ti se promenait ; la partie supérieure du mur est malheureusement mutilée et nous ne voyons plus la tête du maître. Sous l'espace laissé libre entre le véhicule et le sol on a représenté un nain, qui conduit en laisse un singe et un chien. Les animaux, comme toujours, sont silhouettés avec bonheur. Ils sont semblables à ceux du mastaba de Neferartenef, au Musée de Bruxelles. La représentation du nain rappelle la statuette de Chnoum-Hetep.

Un grand bas-relief au tombeau de Ti est consacré à une scène de chasse à l'hippopotame. Ti, lui-même, est debout dans un canot.

Dans une autre embarcation se trouvent les chasseurs qui attaquent les hippopotames à coups de harpon. Dans l'eau se voient de nombreux poissons et la bande des hippopotames forcée. Dans un coin, à l'extrémité de la scène, un petit personnage, dans un troisième canot, pêche à la ligne. Au-dessus de l'eau et formant le fond du tableau, s'élèvent parallèlement de nombreuses tiges de roseaux ou de papyrus. A une certaine hauteur on voit s'ouvrir à différents niveaux les ombelles de papyrus, au milieu desquelles s'agite toute une population turbulente. De place en place sont disposés les nids avec les oiseaux qui couvent ou les jeunes qui viennent d'éclore ; des rats, hardis chasseurs, grimpent sur des roseaux incurvés et s'apprêtent à mettre les nids au pillage ; mais les parents défendent courageusement leur progéniture en s'élançant le bec en avant sur les ravisseurs. Sur d'autres scènes semblables on trouve encore, tout au-dessus du fourré, un envol compliqué d'oiseaux de différentes espèces.

Dans le tombeau d'un personnage du nom de Horankhma (Rue de tombeaux, pi. 70-72), le départ du convoi funèbre donne lieu à deux incidents qui ont été faussement expliqués. On a cru y voir une représentation de mort subite. Une simple analyse de la scène montre qu'il n'en est rien. Les membres de la famille sortent de la maison et s'apprêtent à suivre le cercueil du défunt. Au registre de dessus un homme se trouve mal, tombe sur le sol, et deux de ses compagnons se précipitent pour le relever. Symétriquement, au registre inférieur, c'est une femme qui a une défaillance : deux de ses compagnes la relèvent et l'instant d'après on les voit toutes trois, se soutenant l'une l'autre, continuer leur marche en se lamentant.

Le tombeau de Ti nous offre les scènes agricoles. D'abord des charrues en action suivies du semeur et de troupeaux de chèvres, que des bouviers excitent en faisant claquer leur fouet de manière à précipiter leur allure pour leur faire enfoncer la semence dans la boue, encore humide des eaux de l'inondation. Au-dessus du troupeau on a inscrit les paroles que l'on chante pendant cette opération. Vient ensuite la récolte, dont les incidents principaux se répartissent en quatre registres. Au premier, les manœuvres coupent les blés, accompagnés d'un flûtiste et d'un chanteur qui sont là, vraisemblablement, pour activer la besogne. Au second

registre les ânes viennent chercher les gerbes, que l'on enferme dans les filets. Au troisième registre on charge les ânes, on remet en équilibre une charge qui menace de tomber, puis calmes et solennels s'avancent une ânesse et son ânon. Enfin au quatrième registre le chargement est arrivé à destination et l'on empile les gerbes en meule. Il ne reste plus alors qu'à faire fouler les épis par les animaux de la ferme, ce que nous voyons, par exemple, sur un bas-relief très fin du tombeau de Ptah-Hetep. Ici ce sont les bœufs qui font le travail et l'on ne manquera pas d'admirer le groupement réussi des quatre bêtes dont les corps se recouvrent il est vrai, mais dont les têtes sont disposées d'une m anière variée. On sera peut-être surpris de constater qu'il n'y a de pattes de derrière que pour l'animal qui se trouve le plus près de notre œil. Cependant il ne faut pas oublier que ces bas-reliefs étaient tous peints et que bien des détails n'étaient indiqués que par la couleur. Mais, néanmoins, des fautes de l'espèce sont assez fréquentes pour qu'on puisse croire qu'on n'y a pas toujours regardé d'aussi près. Reconnaissons du reste qu'étant donnée la disposition générale des animaux, le fourmillement des pattes sous les poitrails n'auraient pas été sans produire une complication extrême. Dans le passage à gué du tombeau de Ti certains détails n'avaient été indiqués que par la couleur. Les animaux passent une rivière ou un canal, ayant de l'eau jusqu'au poitrail. L'eau est figurée comme d'habitude par une série de lignes en zigzag. Les pattes cachées par l'eau n'ont pas été sculptées, mais on les a peintes de manière à faire comprendre qu'on les voyait en transparence : un joli détail, c'est le berger qui a pris sur ses épaules un veau, trop petit pour qu'on puisse sans danger le laisser passer à gué. La mère tend le cou vers son nourrisson, qui, un peu inquiet de l'aventure, tourne la tête vers elle. Le texte a même enregistré les paroles rassurantes que le berger adresse à la bonne vache. Pénétrons dans la basse-cour de Nefer-seshem-Ptah, où lesvalets de ferme gavent la volaille. Il y a là des groupements d'oiseaux très variés, des attitudes particulièrement bien saisies, par exemple celle de l'échassier qu'un homme a saisi par le cou pour lui introduire une boulette dans le bec et qui fait un mouvement de résistance en fléchissant sur ses pattes. Mais n'insistons pas trop sur le détail, car le nombre de pattes n'est pas toujours en rapport avec les corps ni avec les têtes (Rue de tombeaux, pi. 85 et 89).

Les scènes de tenderie sont d'ordinaire divisées ou, plus exactement, décomposées en plusieurs temps : le filet est tendu, l'équipe est attentive à exécuter les ordres du chef, qui jugera du moment favorable pour fermer le filet. Dans un second mouvement, tous ceux qui tiennent la corde qui manœuvre les filets se sont jetés en arrière d'une seule impulsion, de manière à refermer vivement les volets de l'engin. Il reste ensuite à prendre les oiseaux, retenus dans les mailles, et à les mettre dans des cages. Regardons de plus près quelques représentations de scènes de ce genre. Voici le chef d'équipe, qui s'est avancé prudemment à quatre pattes, caché par un écran de plantes, et qui, se soulevant brusquement sur la main droite, se retourne vers ses camarades en levant le bras gauche pour faire signe de tirer à la corde. Cette figure est d'un dessin vraiment excellent (Art, pi. 24 et Rue de tombeaux, pi. 39). Voici d'autre part, et dans un autre tombeau, l'équipe attentive aux gestes du chef. Chacun des hommes tient la corde à deux mains et la position de leurs jambes les montre dans une assiette si instable, qu'ils n'auront à faire qu'un léger mouvement pour se précipiter en arrière en entraînant le filet de tout leur poids. C'est comme un ressort prêt à se détendre (Rue de tombeaux, pi. 86). Dans un troisième exemple, le coup de filet a réussi et les tendeurs viennent ramasser le butin (Rue de tombeaux, pi. 89). Un détail dans cette dernière représentation mérite une attention particulière. On voit dans le filet trois oiseaux, probablement des canards, l'un à côté de l'autre et dans l'inscription qui accompagne la scène on trouve exactement le même groupe, mais de dimensions plus petites comme déterminatif du mot « oiseau ». C'est un exemple frappant de l'identité de dessin entre des animaux dans la nature et ceux figurés dans les hiéroglyphes.

Parmi les nombreuses scènes de métiers, jetons un coup d'œil sur l'atelier de menuiserie de Ti. On y dégrossit des planches, on les scie en deux, on polit un lit, on entaille une pièce de bois probablement pour y faire des mortaises, on fore un trou au moyen d'un vilebrequin.

Prenons également au tombeau de Ti quelques-unes des représentations de bateaux. Les Egyptiens avaient la préoccupation de figurer minutieusement les divers types de barques que le mort pouvait désirer retrouver dans la tombe. On distingue soigneuse-

ment le canot fait en jonc ou en papyrus et que l'on manœuvre au moyen de pagaies, et le bateau en bois actionné par des rames fixées au bord. Les pagayeurs regardent naturellement vers l'avant du bateau ; les rameurs au contraire lui tournent le dos. Un peu plus loin il y a deux grands bateaux en bois et cette fois le sculpteur a décomposé en deux temps le mouvement des rameurs. Ils sont levés de leur banc de nage, avancent les bras de manière à porter la palette de la rame le plus loin possible derrière eux. Au bon moment ils tirent vigoureusement sur la rame et achèvent le mouvement, complètement assis sur le banc de nage, le torse incliné fortement en arrière. C'est un bon exemple de décomposition de mouvements, comme la chronophotographie nous le montre aujourd'hui : il faut reconnaître que l'œil des dessinateurs égyptiens était attentif à saisir les différents moments et à les fixer avec précision.

Parmi les plaisirs, la musique et l'art chorégraphique occupent une place importante. Voici un concert accompagné de danse. Aux registres du dessus et du dessous des femmes, les bras levés au-dessus de la tête, exécutent un pas accompagné par les battements de mains de leurs compagnes. Au registre du milieu se voient des musiciens : deux harpistes et un flûtiste. La même scène, composée de manière presque identique, se retrouve dans plusieurs tombeaux ; leur comparaison permet d'affirmer que dans tous les cas le dessinateur a suivi non seulement la même donnée, mais le même modèle. Au tombeau de Horankhma des danseuses nous apparaissent cependant dans une allure moins calme, projetant leurs pieds plus haut que leur tête (Rue de tombeaux, pi. 69).

Si l'on veut se rendre compte de la façon dont les Egyptiens ont su traduire des mouvements rapides, des attitudes instantanées et 's'affranchir de toutes les entraves qui, dans l'esprit de beaucoup de personnes, les condamnaient à ne représenter leurs personnages que dans des attitudes figées, il suffit d'examiner différents exemples des reliefs de joutes aquatiques. La donnée est toujours la suivante : sur une eau, étang ou canal, des canots légers, chargés de trois ou quatre hommes généralement, s'avancent à l'encontre l'un de l'autre ; dès que la distance le permet, ori distribue de barque à barque de grands coups

de gaffes en cherchant à faire perdre l'équiUbre à l'adversaire. Régulièrement, le but visé est atteint: l'un ou l'autre des jouteurs a perdu pied. Il tombe alors, s'accrochant parfois du mieux qu'il peut au bord d'une des barques ; quelquefois même il semble suspendu entre les deux embarcations. Que ce soit au tombeau de Ti ou au mastaba de Ptah-Hetep, on a le plus grand plaisir à analyser les poses variées de tous ces personnages qui donnent l'impulsion à la barque, jouent de la gaffe comme d'une arme, cherchent à retenir leur équilibre dans des attitudes d'une variété réellement surprenante.

C'est à l'extrémité de la scène de joute aquatique du tombeau de Ptah-Hetep que l'on a signalé une figure épisodique particulièrement intéressante. Un homme est assis dans un canot, devant lui se trouvent posées des victuailles et un serviteur lui présente à boire. L'inscription nous révèle qu'il s'agit du chef sculpteur Ni-ankh-ptah, qui probablement a dirigé la décoration de la tombe. En se faisant ainsi une place dans les bas-reliefs il assurait la mémoire de son talent. Mais, de plus, ce qui lui paraissait probablement plus enviable, il savait qu'après sa mort son âme reviendrait dans le tombeau. Trouvant un support dans la figure ' du mur, elle jouirait à perpétuité de l'abondance, ménagée d'une manière aussi ingénieuse.

Nous verrons plus tard dans les tombeaux du Moyen Empire de nombreux groupes de lutteurs. On se tromperait en croyant trouver là une innovation des décorateurs de cette époque. En effet déjà au tombeau de Ptah-Hetep il y en a quelques exemples très vivants. Deux personnages représentés dans des poses diverses se saisissent, s'étreignent, cherchant réciproquement à jeter à terre l'adversaire. Nous pouvons choisir aussi dans le même tombeau, qui est du reste un des plus remarquables par la qualité du travail, une scène où l'on voit représentés les animaux destinés à l'offrande (Art, pi 23 et Rue de tombeaux, pi. 105). Au-dessus on mène les bœufs ; en dessous, on a groupé des séries d'oiseaux, oies, canards, pigeons, cailles (?) et même un cygne. Auprès de chacun des groupes d'animaux on a inscrit des nombres et ces nombres sont extrêmement élevés. Il est difficile d'admettre que Ptah-Hetep avait vraiment de la volaille de toutes les espèces, par plusieurs dizaines de mille spécimens.

Ces chiffres ne doivent pas être pris à la lettre, pas plus du reste, nous l'avons dit, que ceux marqués au-dessus du butin fait par iSahoure sur les Libyens, ni que les chiffres fantastiques inscrits dans certaines chambres funéraires de la fin de l'Ancien Empire au-dessus d'objets d'offrandes, tels que ballots de vêtements, chevets ou bâtons pour la promenade.

Certaines scènes d'abatage du bœuf ou du taureau destiné au sacrifice sont d'un très bon mouvement, malgré la difficulté qu'il y avait à représenter claii'ement cinq ou six hommes occupés à maîtriser et à culbuter un animal puissant (Rue de tombeaux, pi. 44). Quand l'animal est abattu, on s'empresse de le dépecer ; les bouchers aiguisent leurs couteaux, coupent les membres, les transportent vers la table d'offrandes. Si l'on compare un épisode d'mie de ces scènes de mastaba avec les scènes analogues du temple de Sahoure, on constatera immédiatement qu'il n'y a pas un répertoire particulier pour les tombes royales et celles des grands personnages. La composition est la même, accompagnée des mêmes légendes. C'est partout le même <( manuel du décorateur de tombeaux », dans lequel certaines pages seules étaient réservées par leur caractère spécial à la décoration des tombes royales.

Les processions de domaines i'unéraires que nous avons vues chez Sahoure se retrouvent identiques dans les tombes privées (Art, pi. 25). Dans les deux séries de monuments les nombreux porteurs d'offrandes constituent un des éléments que l'on répète le plus volontiers et jusqu'à la monotonie. Dès que les scènes principales avaient trouvé place, partout où il restait un espace vide il paraissait avantageux de l'utiliser pour mettre un serviteur chargé d'objets divers, pouvant être utiles au mort. On aurait tort cependant de passer 'trop rapidement devant toutes ces figures, en s'imaginant qu'elles se répètent indéfiniment. Les dessinateurs et les sculpteurs n'avaient pas l'habitude de les traiter avec moins de minutie et même de perfection que les sujets qui nous paraissent plus intéressants. Si l'on faisait un catalogue des meilleurs reliefs de l'Ancien Empire, il est probable qu'on serait amené à y faire une place assez grande aux figures de porteurs d'offrandes. Que l'on regarde par exemple l'homme qui s'avance au tombeau de Sabou, une antilope sur les épaules. C'est une figure si finement composée qu'on ne remarque pas les épaules de face sur un corps

de profil. En même temps on pourra comparer le style franc et naturel de ce relief avec d'autres porteurs d'un travail également fin et soigné, au tombeau de Horankhma (Rue de tombeaux, pi. 61 et 62). L'impression d'ensemble permet de noter ici les deux mêmes tendances que nous avons relevées dans la sculpture en ronde bosse. Les porteurs d'Horankhma sont soigneusement exécutés et agréables à regarder, mais ils sentent fléjà un peu le maniérisme qui résulte d'une recherche d'élégance poussée à l'extrême. Il y aurait bien des remarques intéressantes à faire sur les différentes manières de porter les offrandes et sur les procédés ingénieux employés pour figurer les bras dans toutes les positions possibles autour des articulations de l'épaule et du coude.

Ces exemples suffisent pour nous rendre compte du caractère général des reliefs. Plutôt que de parler de véritables tableaux à tendances artistiques, ne serait-il pas plus exact de les définir comme une sorte d'écriture claire et élégante ? On n'a pas cherché à représenter vraiment la nature telle qu'elle frappe nos yeux, mais on a voulu noter avec précision tout ce que l'âme du défunt pouvait désirer voir réuni autour d'elle ; cela n'a pas empêché d'introduire petit à petit dans cette écriture des ornements qui sont les nombreux détails pittoresques. Ceux-ci prouvent combien les anciens avaient une vision nette et précise des êtres et des choses et combien ils savaient, quand il le fallait, choisir le trait qui fait image.

A travers la grande variété des représentations, le même sujet se répète d'un tombeau à l'autre avec peu de modifications importantes. Quand une scène a été composée et qu'elle a été admise dans les manuels classiques, il semble que plus jamais on ne se soit préoccupé de repenser le même sujet pour inventer une autre manière de le traiter. Si même tous les détails individuels ne sont pas identiques, au point de parler d'un décalque répété à l'infini, on retrouve cependant presque toujours, de la même manière, les mêmes données fondamentales. On pourrait peut-être comparer ce procédé au résultat d'un concours de composition où les données essentielles auraient été tellement précisées, que chacun des concurrents ne pourrait plus faire preuve en rien

d'imagination et de fantaisie. Pour citer un cas concret, disons que, dans toutes les scènes représentant la pêche et la chasse dans les fourrés de papyrus, jusqu'à la fin de l'histoire égyptienne on n'évitera jamais le détail du roseau incurvé sur lequel grimpe un rat allant dénicher les petits oiseaux. Encore une fois^ les Egyptiens vivaient sur un fond traditionnel, bien que celui-ci suppose pour sa création une longue période d'invention et d'expériences artistiques qui doit nécessairement se placer à l'époque antérieure aux premières dynasties.

L'emploi des modèles n'exclut cependant nullement des chargements dans le style de l'exécution. On connaît plusieurs reliefs que l'on appelle généralement archaïques et dont quelques-uns datent certainement de la fin de la III« dynastie. Par exemple dans un relief en albâtre de Abncb, au Musée de Leiden, les figures et les hiéroglyphes s'enlèvent nettement sur le champ (Recueil, pi. 1). Cela rappelle la technique du bois et on ressent l'inexpérience dans le passage d'une matière à l'autre. Quant au relief de Hekenen, au Musée d'Oxford, trouvé à Meidoum (Débuts, fig. 177), il suffit d'un instant d'examen pour se rendre compte qu'il s'agit tout simplement de l'œuvre d'un ouvrier, déplorablement inhabile, qui s'efforce en vain de copier les bons modèles de ses rivaux plus adroits. C'est ce que nous constatons d'une manière plus accentuée encore dans les œuvres provinciales de la fin de l'Ancien Empire, comme dans les tombeaux d'Assouan par exemple, ou sur les stèles de la nécropole de Dendera. Il suffirait de comparer, entre autres, la stèle de Hennou et celle de Nekhtou, au Musée d'Oxford, avec les meilleurs bas-reliefs que nous avons eu l'occasion d'admirer et l'on comprendrait ce que devient rapidement l'art égyptien quand il est abandonné entre les mains de manœuvres qui n'ont pas reçu l'enseignement traditionnel et systématique des bonnes écoles. Quand les circonstances politiques coupent les rapports entre la Basse-Egypte et les diverses localités de la Haute-Egypte, l'art s'effondre en quelques années dans la grossièreté et la barbarie. C'est dans cet état-là que nous retrouverons l'art de Haute-Egj^pte au moment oij, vers la fin de la XI^ dynastie, les princes de Thèbes réuniront de nouveau sous leur sceptre toute l'Egypte et renoueront rapidement alors les pures traditions de l'Ancien Empire.

Arts industriels. — Les dessins relevés sur les bas-reliefs et les peintures permettent de se faire une idée assez complète de l'art industriel de l'Ancien Empire. Déjà dans le tombeau de Hesi on peut voir, disposées en ordre, des séries de pièces de mobilier, chaises, lits, coffrets, etc., dont les formes se conserveront à peu près immuables à travers toute l'histoire égyptienne. Nous rencontrerons en nature, au Nouvel Empire, des coffrets dont le type existe depuis longtemps en peinture dans le tombeau de Hesi. Au tombeau de Meri, par exemple, le mort est assis sur un grand lit de repos à pieds de lion (Rue de tombeaux, pi. 101). En dessous du lit sont figurés des coffrets renfermant les objets de toilette ainsi que des vases contenant des graisses et essences diverses. On rencontre souvent aussi des représentations de ce qu'on pourrait appeler le garde-manger, où les vivres sont disposés sur des tables, dans des vases, dans des corbeilles de formes diverses. On comprend tout ce qu'il y a à glaner pour l'étude de l'art industriel dans les représentations de l'espèce. Le défunt est figuré parfois assis sur une chaise à pieds d'antilope ; le fond de l'image est formé par une grande natte, à décors variés. Nous avons noté sur les stèles à niches ornées le détail des peintures imitant des tapis à motifs géométriques multicolores.

Souvent les femmes sont représentées parées de bijoux. Ce sont des couronnes, parfois à motifs floraux, des colliers, des bracelets, des anneaux de jambes. Sur la belle statue de Nefert de Meidoum on peut relever également une représentation peinte d'une couronne formée de rosaces et d'autres motifs floraux stylisés. Des trouvailles du Moyen Empire montrent que les bijoux de l'espèce étaient d'ordinaire faits en or avec incrustation de pierres demiprécieuses dans des cloisons en or.

Ce que les bas-reliefs nous montrent ainsi en image a parfois é^é trouvé aussi en nature, bien que les meubles et bijoux de l'Ancien Empire soient exceptionnellement rares. Il convient cependant de rappeler les lits de l'époque des premières dynasties puis de mentionner l'existence, surtout aux premiers temps de l'Ancien Empire, d'une admirable vaisselle en pierre dure. Dans la tombe du roi Zer, de la I^ dynastie. Pétrie a trouvé quatre bracelets en or, en pierre et en pâte qui témoignent d'une haute habileté technique, particulièrement dans la soudure de l'or.

Au temple de la pyramide de Nefererkere,on a découvert des restes de vases en bois doré, avec décors incrustés en pâte colorée. Les fragments étaient suffisamment nombreux pour que l'on ait pu reconstituer plusieurs vases de ce genre, qui sont évidemment des copies funéraires de la vaisselle précieuse employée dans les temples des dieux (Art, pi. 30). Ces reconstitutions dénotent l'habileté remarquable des orfèvres de l'Ancien Empire et les bijoux que nous étudierons au Moyen Empire ne feront que suivre la tradition ancienne.

Rappelons enfin l'emploi de plaques de revêtement en faïence émaillée, en usage dès la première dynastie. Ainsi la chambre intérieure de la pyramide à degrés de Saqqara était entièrement décorée de plaques et d'inscriptions faites en émail verdâtre.

Illme PARTIE

Moyen Empire

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