‹ Leçons sur l'art égyptienChapitre 36 sur 63 · CHAPITRE XXVil · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVil

Les textes relatifs aux statues disent qu'elles sont faites en toutes espèces de bois, de pierres précieuses et de métaux. De fait, quand on essaie de se rendre compte des matières employées pour les statues du Nouvel Empire, d'après les spécimens existants et les indications des inscriptions, on serait tenté de se demander de quelle matière les Egyptiens du Nouvel Empire ne se sont pas servis pour la confection de leurs statues. Les textes parlent surtout de bois de sycomore et d'ébène. Il est question également de statues en ivoire, mais on n'en possède que des fragments ou de minimes figurines. Parmi les pierres, on peut citer l'albâtre, le bois silicifié, le calcaire, le cristal, le feldspath, le grès, le granit noir, gris et rouge, le jaspe rouge, le quartz, le lapis-lazuli, la malachite, l'obsidienne, sans parler de toute une série de roches dont les noms égyptiens ne sont pas toujours identifiés avec certitude. Pour les métaux, on rencontre, tout au moins dans les textes, l'or, l'argent, le bronze, le cuivre, l'électron, le fer, le plomb et l'étain. Il est question parfois de statues en or et en argent battu au martelé, avec incrustations de pierres précieuses. On sait également que des statues de matières diverses étaient revêtues de métal. Enfin citons des statues en terre cuite et en faïence.

Il ne sera pas sans intérêt de donner quelques détails sur c^el■taines œuvres, qui ont été trouvées toutes dans la cachette de Karnak et qui montrent l'emploi de matières rares. C'est, d'abord, un sphinx en gneiss ou en quaiiz dans lequel on croit reconnaître un portrait, mais mal venu, d'Aménojihis IV. Legrain écrit ce qui suit : « Le mérite spécial de ce monument consiste dans le « toiu* de force » accompli par le tailleur de pierre. La matière, que l'acier n'entame pas, a été vaincue et, qui plus est, a reçu vm poli admirable qui, au premier aspect, rappelle la faïence. Explique qui pourra comment l'artisan inconnu est arrivé à exé-

cutfi' un tel morceau de maîtrise es j)ierres vi\es ». Une statuette au nom du roi Horemheb a été seulptéc dans du bois pétrifié (Art, pi. 159). « Ce bois silieifié. dit Legrain, sonne comme une cloche et sa dureté est considérable. L'acier s'émousse en l'attaquant et je ne sais comment l'artiste qui tailla ce tronc de palmier pétrifié put vaincre une si grande difficulté. Le modelé du visage est parfait et il semble que la statuette ait été exécutée sans difficulté ".

Citons ensuite un admirable masque en obsidienne. Faisant allusion en même temps aux deux œuvres précédentes, Legrain écrit : « La beauté du travail et sa perfection, le poli admirable qui fut donné ensuite, enfin le résultat définitif obtenu leur donnent une grande importance artistique. C'est, avec les numéros 42091 et 4'2095, le triomphe de la technique égyptienne. Les yeux étaient faits à part, ainsi que les sourcils. Les alvéoles qui devaient recevoir ces incrustations ont été ménagées dans la perfection, sans un éclat, sans un effort apparent. On voit dans les ah'éoles des sourcils, des traces de pointerolle qui décèlent le mode de travail employé >.

Citons deux remarquables pièces en faïence. La première est un sphinx au nom d'Aménophis IIL « Cette faïence est composée d'un noyau de pierre blanche et fine, également cuite. La couverte est bleue. A ce moment les traits où devait être coulée la pâte blanche étaient encore vides. I>a pâte blanche fut ensuite coulée et vitrifiée dedans. Il y a donc deux cuissons ". La seconde est une faïence blanche, avec incrustation de bleu dans les creux, de i6 centimètres d£ hauteur et qui représente le roi Ramscs IV. « La cassure montre les traces d'une cuisson qui a fait rougir la partie extérieure de la masse, qui est grise à l'intérieur ; un engobe blanc couvre la statuette '. liCgrain signale encore des fragments de grande statue en terre tuite recouverts d'une épaisse couche de rouge vermillon.

La cachette de Karnak a fourni également des exemples de statues composées de plusieurs pièces. Le cas le plus intéressant est celui d'une grande statue au nom de Séti I'^'', d'environ 2™38 de hauteiu- et dont on a retrouvé six morceaux : la partie antérieure de la tête, le torse et les bras, les deux mains et enfin les jambes. Legrain rappelle à ce sujet le texte suivant de Diodore

df Sicile : Ct-ux-i'i (les Kfjyptions) lu- conc'uivfiit pas, coiimif les Grecs, le plan de leurs statues d'après k-s vues de leur iniagiuation : car. après avoir arrangé et taillé leur pierre, ils exécutent leuiouvrage île manière que toutes les parties s'adaptent les unes aux autres jusipie dans les moindres détails. C'est pomYpioi ils divisent le corps humain en vingt et une parties et un quart et règlent là-dessus la symétrie de l'œuvre. Ain i, après que les ouvriei's sont convemis entre eux de la hauteur de la statue, ils vont l'aire chacun chez soi les parties qu'ils ont choisies : et ils les niettent tellement d'accord avec les autres qu'on en est tout étonné •>.

Dans la collection Pelizaeus, à Hildesheini, se trouve une grande tête en hronze coulé, trouvée à Horbcit, dans le Delta. Elle faisait partie d'une statue composée non seulement de plusieurs morceaux, mais vraisemblablement de matières diverses : le corps était prf>bablement en bois ou en pierre.

Nous avons examiné déjà, d'une manière générale, les différentes catégories de statues. .Vttaehons-nous maintenant d'une façon particulière aux statues royales. Lems types sont d'une variété extrême. Tous les thèmes des époques antérieures sont conservés, mais d'autres semblent faire leur apparition au Nouvel Empire.

On pourrait introduire quelques divisions et parler d'abord des statues-portraits. On comprendrait alors dans cette catégorie les statues qui, montrent le roi soit debout, soit assis.

Une seconde catégorie pourrait être constituée par des statues d'offrandes où l'on trouve le roi dans l'attitude de la présentation à la divinité, de divers objets en relation avec le culte. Le roi sera debout, tenant devant lui entre ses mains une statue de divinité posée sur un socle : par exemple, Ramsès VI, faisant la dédicace d'une statue d'.\mon. On pourrait dire que c'est, en quelque sorte, la position renversée des groupes où le souverain se trouvait placé sous la protection d'une divinité à forme humaine ou animale.

Le roi, également debout, jjorte sur ses avant-bras une table d'offiandes. C'est la position bien connue des Nils. L^ne statue de Thoutmès IH, dont malheureusement il ne reste que la partie inférieure, nous permet de reconstituer ce type poiu- la période du Nouvel Empire. Le tenon de pierre considérable qui, nécessairement, devait soutenir les bras du roi et la table, était décoré

350 LEÇONS SUR l'art éoyptiex

à la partie inférieure de plantes stylisée.s et, vers le haut, de fleurs, d'épis, de cailles et d'un groupe d'oies liées par les pattes, censés suspendus à. l'entour de la table d'offrandes.

Le roi est assis ou debout, tenant à côté de lui un pieu religieux surmonté de figures de divinités ou souvent de têtes de bélier, l'animal sacré d'Amon.

Parfois, pour faire l'offrande le roi s'agenouille. Il tient en mains un vase et dans ce cas le buste est droit sur les hanches. Parfois il semble pousser devant lui ini socle, sur lequel sont posées des images divines, et le buste s'incline dans ime position intermédiaire entre l'agenouillement et la prosternation. Une statuette du Musée du Caire montre enfin Ramsès II semblant s'avancer en rampant, poussant devant lui à bout de bras une offrande. Cette gracieuse statuette est d'un mouvement ATaiment parfait et peut passer pour une des œuvres les plus achevées de la sculpture égyptienne. La souplesse des formes bannit absolument de l'esprit l'idée de la raideur hiératique, dont on a voulu faire souvent la marque fondamentale de tout l'art égyptien. La nécessité des tenons de pierre pour soutenir le corps et donner de la résistance aux jambes, est réduite à son minimum. On regrette seulement que le sculpteur n'ait pas eu la même hardiesse que l'auteur d'une figurine d'offrandes attribuée à ThoutmèsIII, et où l'albâtre a été fouillé complètement, même dans l'étroit espace qui se trouve entre les épaules et la queue du klaft.

Feront partie d'une troisième catégorie des figures de sphinx qui représentent le roi lui-même. Il ne serait certes pas aisé d'établir une ligne de démarcation précise entre les sphinx qui représentent des divinités et ceux qui représentent le roi. Cependant, lorsque l'on voit entre les pattes et sous la tête du sphinx une petite figure royale, on peut admettre que le sphinx est une divinité. Quand, au contraire, le sphinx ne présente pas cette particularité, et surtout lorsqu'il nous apparaît avec une tête féminine, portant une coiffure de reine (Art, pi. 62), il s'agit bien alors d'un portrait royal sous forme de sphinx. Cela paraît particulièrement vraisemblable quand, au lieu des pattes de lion, on trouve à la partie antérieure des bras et des mains humaines, présentant un objet d'offrande : par exemple un sphinx de Ramsès II,

au Musée du Caire, tenant en mains un vase terminé par une tête de bélier.

Une quatrième catégorie ei>m]Mt.'nilra les groupes ilu loi et des divinités, déjà rencontrés précédemment et dont il suffira de signaler encore l'une ou l'autre variante. Ici, le roi est debout devant le dieu, qui le tient paternellement par les épaidcs. Là, Ramsès II est agenouillé entre les pieds d'un dieu qui, assis sur .son trône, pose ses mains siu' la coiffure royale. N'est-ce pas l'idée bien des fois exprimée de la protection apportée par la divinité au roi ? N'est-ce pas aussi la traduction en ronde bosse de scènes rituelles figurées sur les bas-reliefs ? Le Musée du Caire possède un groupe en pierre, probablement unique dans son genre : il était formé de trois iiersonnages, mais l'un d'eux a disparu. Au centre, Ramsès III était représenté debout, en marche, soutenu par un épais pilier dorsal. A droite et à gauche devaient se dresser deux dieux : à gauche, Horus et à droite, peut-être Setli, au moment où ils plaçaient sur la tête du roi la couronne, insigne de royauté. Le sculpteur a voulu dégager les figm-es des divinités autant que possible et ce groupe nous donne le seul exemple d'une grande statue en pierre dont les jambes soient complètement libérées de tout soutien.

Deux sculpteurs au moins se sont hasai'dés à traiter en pierre un motif qu'on aurait pu croire réservé exclusivement aux basreliefs. Il s'agit de la scène de victoire que nous avons trouvée dès les plus anciennes époques sur la palette de Narmer. Le roi vainqueur a saisi par la chevelure son ennemi et s'apprête à l'immoler. La première tentative date du règne de Merenptah et l'œuvre ne peut certainement passer pour heureuse. L'image du prisonnier se confond avec la masse du corps royal et le geste de la massue qui tombe sur sa tête est d'une gaucherie lamentable. L'auteur du second groiqje a réalisé sans doute une œuvre de beaucoup supérieure à la précédente et que l'on pourrait peut-être appeler le point culminant dans la série des groupes égyptiens en pierre (Art, pi. 162). Ramsès VI est représenté debout, en marche, la jambe gauche en avant, ce qui, comme on va le voir, offrait une difficulté particulière. C'est dans la main droite que le roi tient son arme, ici ime hache, et c'est de la main gauche qu'il a saisi la coiffure de sa victime. Il aurait été plus logique, par

conséquent, de taire a\'aiicer la jaiiilx- firoite. de manière à tournci' le torse vers l'ennemi qu'il l'alla't immoler. Mais avaneer la jambe droite, pour un Kgyptien eût été contraire à toutes les traditions. Regardons la statue de profil : elle apparaît d'abord comme appuvée à un pilier dorsal beaucoup plus vohuiiineux qu'à l'ordinaire, ce qui se justifie de différentes manières. Le roi porte sur la tête une couronne fort compliquée, composée d'attributs divers. Pour la soutenir on a recouru à l'expédient de l'oiseau sacré qui, posé au sommet du pilier, étend ses ailes en embrassant non plus la tête du roi, mais les emblèmes qui la surmontent. Dans la partie inférieure du pilier le sculpteur a trouvé la place pour étaler le corps du Libyen vaincu. Ce dernier marche la jambe droite en avant. Son torse est si incliné, que la tête vient natiu'ellement au niveau de la main du roi. Les bras du captif sont liés derrière le dos et se relèvent de façon à soutenir le coude du roi en réduisant à im minimum le tenon de pierre triangulaire nécessaire à la solidité de l'ensemble. Une bonne partie du tenon de pierre, entre le pilier dorsal et la jambe gauche du roi, est masquée par une figure de lion qui s'insinue entre les jambes du captif, de telle sorte que sa tête apparaisse sur le devant, entre la jambe gauche du roi et la jambe droite du captif. La présence de cet animal est tout indiquée par la CMjutume que les rois d'Egypte avaient de se faire accompagner à la guerre par un lion familier.

Après avoir ainsi examiné les principaux types de statues on pourrait se poser la question suivante : quand on étudie dans leur ensemble toutes les statues royales du Nouvel Empire, est-il possible de constater un changement dans le style ? En d'autres termes, pendant cette période de l'histoire y a-t-il eu un courant artistique qui permette d'établir une différence bien tranchée entre les œuvres du Nouvel Empire et celles de l'Ancien ou du Moven ? Le meilleur moyen de répondre à cette question est d'examiner successivement quelques statues, en les classant chronologiquement.

L'Aménoplûs l'^'^ du Musée de Turin date de la XVIÏ* dynastie (Art, pi. 61). On ne voit rien qui permette d'établir ici une différence avec les œuvres plus anciennes ; même elle fait immédiatement penser aux statues de Sésostris I*"', de Licht de la

Page 1