‹ Leçons sur l'art égyptienChapitre 38 sur 63 · LES STATUES D'AIMÉNOPHIS IV · texte numérisé non relu

LES STATUES D'AIMÉNOPHIS IV

Oïl connaît, pour l'époque du Nouvel Einpiio. quelques seèncs relatives au travail des sculpteurs. Ainsi, dans le tombeau de Rekhmara, gouverneur de Tlièbes sous Thoutmès III, parmi les tableaux t'igiu'ant l'activité du gouverneur, on le voit surveiller les sculpteurs. Ceux-ci sont occupés à plusieurs pièces : à gauche, c'est un colosse assis ; à droite, lui colosse debout : au centre, un sphinx et une table d'offrandes. Les ouvriers sculptent, polissent, tracent au moyen de la peinture le projet d'inscription sur l'un des colosses : ils sont perchés sur de légers échafaudages à plusieurs étages. Dans les carrières d'Assouan se trouvent les restes d'iui grand l)as-relicf, consacré à la commémoration de deux sculpteurs : Men et son fils Bek. Dans la partie de droite, Bek fait une offrande à une statue du pharaon Aménophis III. Dans la partie de gauche, son fils était figuré faisant, à son tour, une offrande devant une autre statue qui a été intentionnellement effacée. Au-dessus de cette dernière planait le disque solaire, avec les rayons terminés par les mains, caractéristique des monuments d' Aménophis IV. La statue de gauche représentait sans aucun doute Aménophis IV et, par conséquent, les deux seulpteiu's vivaient vraisemblablement sous les règnes d' Aménophis III et d'Aménophis IV. Bek est ainsi un des hommes auxquels on peut rattacher le mouvement artistique du règne d'Aménophis IV. L'inscription gravée au-dessus de sa figure dit — et la chose mérite d'être signalée — qu'il est ;< le chef sculpteur, que sa majesté elle-même a instruit, chargé des grands et puissants monuments du roi dans le temple d'Aten, à Tell-el-Amarna ».

LTn autre artiste de cette époque est figuré à Tell-el-Amarna même, dans le tombeau de Houia, intendant de la reine-mère Tii. On y voit une représentation de l'atelier du chef sculpteur ïouti. Au centre de la salle se trouve une statuette de la princesse Baketaten. Le maître est assis : il tient en main ime palette et

semble toucher avec son pinceau le visage de la princesse. Derrière la statue, un sculpteur est debout, le dos incliné et les bras tonibant en avant. On serait ^■^)lontiers disposé à croire qu'il s'agit de l'ouvrier occupé à parfaire la statue et auquel le chef donne des instructions. Sur le côté, on Aoit d'autres ouvriers en train de sculpter une tête et un pied de meuble, et ce dernier détail est certainement digne d'être remarqué, car il nous monti'e que les statues se fabriquaient dans le même atelier que le mobilier. Les bas-reliefs de l'Ancien Empire nous l'avaient appris déjà.

Le hasard des fouilles, exécutées dans les dernières années à Tell-el-Aniarna, a fait découvrir les restes de deux ateliers de sculpteurs. L'un d'entre eux est d'une importance exceptionnelle par le nombre et la qualité des pièces qui y ont été retrouvées. Le nom du sculpteiu-, Thoutmès, est surprenant, car il contient le nom du dieu Thot, et cependant une des caractéristiques de la réforme d'Aménophis IV a été précisément d'excline les noms de toutes les anciennes divinités au bénéfice de Ra-Harmakhis, incorporé dans le disque solaire Aten. On n'a malheureusement encore, sur l'atelier de Tln)utmès, que des rapports provisoires et il serait téméraire de vouloir traiter la question avant l'apparition de la publication définitive. Ce qui suit doit être considéré comme une sorte de vue générale préliminaire, dont bien des détails courent la chance d'être modifiés dans la suite.

Les sculpteurs ne semblent pas avoir employé la terre à modeler. Ils se servaient d'une sorte de résine compara lile au lîdellium, qui ne pouvait s'employer qu'après avoir été amollie par la chaleur, à moins qu'on l'ait ti-availlée avec des outils chauffés.

Les moulages en plâtre jouaient certainement un rôle important, qu'il s'agisse de moulages pris sur nature ou sur les ébauches modelées en résine. Le plâtre encore mou se prêtait à des corrections et, en tout cas, la matière était assez tendre pour êti'c travaillée sans difficulté. Nous savons, par une empreinte trouvée à Saqqara dans le temple de la pyramide de Teti, que les Egyptiens de r.\ncien Empire s'entendaient à prendre des moulages sur nature. On pourrait croire que ces moules ser\aient alors à exécuter certains masques en plâtre, directement posés sur la momie, connue Borchardt en a signalé récemment des exemples. Cette technique avait fait ses preuves depuis de longs siècles

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au inonu-nt où nous iii constalous Ifiuplui (touiaut tians lateliiT df Tell-cl-Amaina. On u'y a pas décimvert de masques que l'on puisse eonsidérer eoninie in()ulés sur nature. Tt)us sont déjà fortement travaillés et s'éeartent plus ou moins du modèle \ivant. L'un d'entre eux offre un masque extrêmement vivant cjui, sans aucun doute, serrait la nature d'aussi près que possii)le. Rien dans cette figure n'est si^écialement égyptien et ce masque mis sous les yeux de connaisseurs n'évoquerait aucun souvenir d'art égyptien et encore moins de l'art de la XVIII^ dynastie. Xe serait-on pas tenté de le comparer plutôt aux masques réalistes en plâtre, trouvés siu- les momies de l'époque romaine et dans lesquels on a eherelié a retrou\iT. non sans raison semble-t-il, l'influence de l'art classique ? Sur un second masque, le personnage porte une perruque à petites houeles, dont le caractère est bien égyptien, et dans ce cas nous nous retrouvons sur un terrain plus familier. Cependant les traits du visage sont rendus avec une fermeté qui contraste singulièrement avec l'art idéalisant de la X\'III'' dynastie. On serait plutôt porté à y reconnaître une œuvre d'iuic épixiue ]ilus ancienne, soit de IWiicieii, soit du Moyen Empire.

Mais l'atelier de Thoutmès s'occupait surtout à reproduire les images royales et il nous a conservé une série de docimients précieux pour l'iconographie de la famille d'Aménophis IV. Examinons d'abord un masque du roi : on lui a donné une tête tout à fait anoimale, laide et tiès nîaigre, au front fuyant, au menton aminci, pointant en avant, an cou également décharné. .Vu premier uniment, on a l'impression d'im visage âgé ; mais cependant en y regardant de plus près, on y relève une expression de jeunesse, mais d'une jeunesse maladive et quelque peu dégénérée. Les yeu.x, jietits, ouverts en amandes, aux paupières à ourlets, augmentent encore cette impression. En prenant le masque de profil on est siu'tout frappé ])ar la disposition générale du visage par rapport au cou. Le cou se penche en avant, la tête est inclinée en arrière, relevant le menton et effaçant le front à peu près autant que semble le permettre le jeu des vertèbres cervicales. Si on compare maintenant cette tête avec celle d'un buste trouvé en même temps, malgré quelques différences on perçoit facilement le rapport de filiati(m qui existe entre elles. Seulement dans le buste, que

l'on doit peut-être considérer e.oninie une œuvre aclievée, on a adouci et embelli tout ec que l'étude jjréparatoire offrait de rude et de laid. Le masque serait une phase intermédiaire entre la nature et la stylisation de l'œuvre d'art. Par malheur, le buste mutilé a perdu beaucoup de la finesse et de la jjcrfection du travail ; mais il se fait qu'on en possède, depuis quelques années déjà, luie seconde épreuve, sortie manifestement du même atelier. C'est le buste eélèljre d'Aménophis IV du Musée du Louvre. Il suffit de les rapprocher pour constater l'identité absolue de forme et de facture. L'altération de la surface du ^•isage sur le buste du Louvre n'a pas réussi à lui dérober sa splendeur. Le caractère allongé de la figure est encore accentué par la grande et volumineuse coiffure qui surmonte le masque fin et pointu. Cet exemple est exceptionnel : voilà en effet une œuvre dont on connaît deux épreuves, dont on désigne l'atelier d'où elle est sortie et dont on peut citer le nom de l'auteur.

L'aspect particulier donné à la figure du roi, et qui rompt avec toutes les traditions connues dans l'art égyptien jusqu'à ce moment, doit avoir une explication : elle nous échappe malheureusement et nous en sommes réduits à des hypothèses. Pour essayer de résoudre la difficulté, il est utile de comparer les statues précédentes avec des bas-reliefs représentant le même souverain.

Quelques notes historiques sont nécessaires : Quand Aménophis III mourut, il laissait plusieurs filles et seulement un fils, qui n'avait pas plus de onze ans. Dans les premiers monuments du règne, à Thèbes, on représenta l'enfant à la manière traditionnelle et comme un adulte. Quelques monuments, par exemple au tombeau de Ramose, en fournissent la preuve. Rapidement se dessine un nunnement en faveur du culte du dieu Aten, auquel on construit im temple à Thèbes même. Des blocs de pierre provenant de ce temple ont été trouvés réemployés dans les pylônes d'Horemheb, au temple de Karnak, et parmi eux des fragments de bas-reliefs. On notera particulièrement un sphinx, qui donne au roi une physionomie si étrange que l'on a parfois risqué le mot de caricature. Le front part correctement, mais le nez fait avec le front un angle marqué, qui projette en avant toute la partie inférieure du visage et donne à celle-ci un contour presque carré, rappelant im mufle d'animal. Le menton est pointu et maigre

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à rextrênic. Les caractères qui nous ont rraj)pés dans les bustes se retrouvent encore exagères. Un modèle au Musée de Bruxelles se rapproche beaucoup de ce type que l'on signale également dans plusieurs bas-reliefs des tombes de Tell-el-Amarna (Art, pi. 71). Voyez par exemple une scène du tombeau de Api, où le roi et la reine présentent au dieu des pièces d'orfèvrerie. Les cous du roi et de la reine .sont d'une extrême maigreur et les masques sont tous deux déformés suivant un même principe, mais avec plus de discrétion i)our la reine. Le comble de la laideur est réalisé par deux bas-reliefs du Musée du Caire, où les époux offrent, dans tout leur corps, des exagérations de maigreur et de rondeur, qui font de leur silhouette quelque chose de grotesque, de repoussant. Les deux fillettes qui aeeomi)agnent leurs parents n'ont pas été éj^argnées davantage par le dessinateur.

.\ cette mêine école étrange se rapportent plusieurs tableaux de famille du Musée du Caire et du Musée de Berlin. Examinons pour le moment le type des figui-es : la physionomie de la reine est moins déformée que celle du roi ; les têtes des fillettes s'allongent à. l'arrière d'une manière absolument anormale, qui leur donne des crânes comme la tératologie seule pourrait en signaler. Cet allongement du crâne, où d'aucuns ont voulu voir des déformations, n'est-ii pas dû, peut-être, à la présence d'une coiffure dont la ligne de séparation n'était indiquée qu'en peinture ? La reine, dans le joli bas-relief de Berlin, a, elle aussi, la tête allongée et on voit clairement ici que toute la partie postérieure n'est qu'une coiffure, sur le devant de laquelle sont fixés deux serpents. On notera également que, dans plusieurs cas, c'est à la partie postérieure du crâne qu'est attachée une grOsse boucle de chevelure, reconnue depuis longtemps comme une boucle postiche. Enfin si la reine avait le crâne allongé, comme on le voudrait, il lui serait impossible de mettre plusieurs des coiffures habituelles, comme celle qu'on lui voit sur le tableau de famille du Musée du Caire.

A quel moment du règne d'Aménophis IV ces exagérations bizarres ont-elles apparu ? Devons-nous y voir l'aboutissement lamentable d'un mouvement qui aurait pu être fécond, mais qui est tombé dans l'outrance ? N'est-il pas permis au contraire de croire que, par réaction contre les usages habituels, le roi novateur ait recherché des modes nouvelles et que dans la suite on soit

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revenu peu à peu à plus de mesure ? Cette seconde interprétation paraît préférable. En effet, nous venons de voir cjiie, déjà dans les bas-reliefs thébains, on avait donné au roi la plus laide figure qui se puisse imaginer. Or c'est en l'an 4 de son règne que le jeune roi de quinze ans transporte sa capitale à Tell-el-Amarna. Est-il admissible qu'un enfant de cet âge ait eu ime physionomie assez décharnée et \ieillotte pour avoir donné jjrétexte à ces reliefs étranges? Nul n'émettra cependant la prétention de reporter le temple d'Aten à Thèbes à une époque beaucoup plus tardive dvi règne. En effet, d'autres monuments, de date incontestable, montrent des figures identiqiies. On possède dans la régii)n de Tell-el-Amarna ime série de stèles-frontières, dont il a été question dans une leçon précédente et dont les inscriptions sont d'une précision parfaite. Le quatrième jour du huitième mois de l'an i, Aménophis IV fait une cérémonie de dédicace de trois stèles-frontières. Le roi déclare qu'il a fondé sa nouvelle ville par ordre du dieu. Il jure de ne pas la déplacer des limites fixées, signale les constructions qu'il y fait faire : temples, palais et tombes. Une seule de ses filles est citée, Meritaten. Sur une des stèles on a inséré sur le bord, par conséquent après coup, la figure de la seconde fille Maketatcn, probablement l'an 5. L'an 6 le roi renouvelle son serment et fixe les limites du domaine vers le désert. Il définit avec plus de précision les frontières et jure de ne pas les dépasser. Le texte mentionne ici les deux princesses Meritaten et Maketaten. I^'an 8 le roi renouvelle encore une fois son serment, visite à nouveau quelques-unes des stèles et y fait mentionner le renouvellement du serment. Sur les statues qui se trouvent à côté de deux stèles on a ajouté les figures de la troisième i'ille, Ankhesenpaatcn. Ces documents révèlent clairement la date des agrandissements de la famille royale et il n'est point douteux que les stèles que nous possédons datent réellement de l'année indiquée dans l'insci'iption. Nous pouvons suivre les étapes de leur achèvement par l'insertion faite, après coup, des enfants nés depuis la date du texte principal. Or, en publiant les stèles, Davies, l'éditeur attentif de toutes les tombes de Tell-el-Amarna. dit que dans les tableaux de la partie supérieure les corps sont de la forme la plus déformée et que les figures ont les contours les plus repoussants, bien que ces monuments datent

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