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CHAPITRE XXXIV

Il ne sera pa^) inutile de rappeler brièxemeut iei la distinetioii que nous avons faite entre les tombes des rois, reines, prinees et princesses et les tombes privées. Le caractère de la décoration des deux séries est fondamentalement différent. En effet, pour les premières, il s'agit en réalité du caveau funéraire avec ses dépendances, tandis que pour les secondes c'est généralement la chapelle qui nous montre des scènes sculptées ou peintes.

Tombes des rois. — Dans les tombes royales on trouve d'une part des représentations religieuses, se rattachant aux scènes d'adoration analogues à celles qui se trouvent dans les temples, et d'autre part les représentations emprimtées à ce qu'on a appelé les livres de géographie infernale. Au point de vue de l'exécution du travail, quelques remarques pourront suffire. Le toml^eau de Horemhcb a conservé quelques salles dont la décoration est en bon état. Les figures sont d'un dessin ferme et soigné qui rappelle plus l'art traditionnel de la XVITI'' dynastie que l'art raffiné de la fin de celle-ci. Horemheb se présente successivement devant diverses divinités, surtout funéraires. Au tombeau de Séti I^"", des scènes analogues semblent sorties de la main des artistes qui ont décoré le temple funéraire d'Abydos. C'est dire qu'elles sont à la hauteur des reliefs les plus fins de l'art égyptien. Cette école s'est assurément maintenue à Thèbes pendant quelque temps sans fléchir et il suffirait pour s'en convaincre de regarder l'admirable tête du roi Siphtah, un des successeurs de Ramsès II. Il est certain que sans le témoignage des inscriptions on serait tenté de rapprocher davantage ce profil de la crise d'El-Amarna. Croirait-on que (pielques années seulement se sont écoulées entre cette sculpture et un tableau du tombeau du prince Khamouast, l'ils de Ramsès m ? Ce n'est pas imc décadence, c'est une brusque plongée.

Dans les scènes empruntées au répertoire des livres infernaux, l'exécution est très variable. Si dans plusieurs tombeaux, comme dans celui de Séti I*^"", toutes les figures sont très soigneusement dessinées et peii^tes, dans d'autres on s'est contenté de dessins assez rudimentaires qui rappellent manifestement des vignettes de papyrus. Et de fait il ne s'agit pas d'autre chose que des éditions ilhistrées de livres religieux. Séti T'"'' nous en donne, en quelque sorte, l'édition de grand luxe.

Tombes privées. — Le nombre des tombes creusées dans la montagne est considérable : on en connaît plusieurs centaines et eliaque saison de fouilles en révèle de nouvelles. Grâce à l'action intelligente et généreuse de M. Mond, de grands progrès ont été réalisés, dans les dernières années, pour la découverte et la préservation de ces monuments si précieux poin- l'histoire de l'art et de la civilisation. Souvent les inscriptions permettent de déterminer exactement sous quel règne ont vécu les bénéficiaires de chacun des tombeaux. Gardiner et Weigall en ont édité une liste très utile. Grâce a elle, il est possible d'apporter plus d'ordre que précédemment dans l'étude des matériaux.

Nous avons vu que la décoration intérieure était faite soit par des bas-reliefs peints, soit par des peintures sur un enduit lisse. Cela dépendait surtout des circonstances locales, et il arrive même que des tombeaux ont une partie décorée en relief et une partie en peinture. Là où la porte extérieure s'est conservée, ce qui est rare d'ailleurs, on constate que le panneau de bois portait déjà un premier tableau. C'est une scène d'adoration ou d'offrande où figurent les propriétaires du tombeau (Recvieil, pi. 44). C'est le cas, par exemple, pour le tombeau de Sennedjem.

I>cs sujets sont extrêmement variés et, en reprenant la formule employée pour l'Ancien Empire, on dirait qu'on a difficile à imaginer une scène de la vie égyptienne qui ne s'y trouve représentée. La civilisation de l'Egypte avait marché, les relations avec les peuples voisins s'étaient multipliées, le luxe et le bien-être dans les classes les plus élevées affectaient des formes nouvelles : ces transformations devaient bien se refléter sur les parois des tombes. De même que les sculpteurs des temples avaient su créer un répertoire nouveau, ainsi les décorateurs des tombeaux ont

dû développer leur talent en vue de répondre aux besoins nouveaux ; ce (|ui veut dire que si les diverses <'atégories de scènes sont sensil)lcrnent les inèmcs, s'il existe peu de sujets dont en principe on ne puisse citer des ébauches ou niénie des exemples plus ou moins développés aux époques antérieures, il y a néanmoins une différence notable entre le répertoire de l'Ancien Empire et celui du Nouveau. Nous verrons tout à l'heure qu'il y a lieu de Faire une distinction également au point de vue du style des ligures. De même que pour l'Ancien Empire, nous Jious trouvons ici dans un grand emi)arras devant la masse considérable des matériaux et c'est à peu près au hasard que chacun jjuise parmi les exemples «ju'il connaît plus particulièrement ; en sorte qu'on n'est jamais certain d'avoir cité les taljleaux, ou les plus beaux ou les plus représent atil's. Essayons néanmoins d'esquisser une classification dans hujuelle se trouveront représentés les sujets les plus tréquents.

Portraits du mort. — Les portraits du mort et des membres de sa famille forment une catégorie })réliminaire. Souvent, dans les tableaux, on rencontre ces personnages figurés de grande taille et participant d'une manière quelconque à la scène qui est censée se passer en leur présence et à leur bénéfice. S'il est tout naturel alors de trouver là ces grands portraits du mort et de sa famille, sur certaines parois on trouve des figures de ce genre, en dehors de tout groupement en scène. Prenons, par exemple, im mur du tombeau de Scnncfer. On y voit d'abord le mort debout, tenant son bâton ; dei-rière lui sa femme, également debout, puis un groupe montrant Sennefer et Amenmerit, assis côte à côte siule même siège. Nul doute que ce soit tout simplement la copie des statues ou, si l'on veut, leur projection sur la muraille. On se rappellera, par exemple, le jeu de statues du tombeau de Meri et Maia à Leiden : l'homme seul, la femme seule, l'homme et la femme groupés. Ces grandes figures sont d'ordinaire d'exécution fort soignée, que ce soit en peinture, au t(jmbeau de Sennefer, ou en relief, au tombeau de Ramosc.

Au Nouvel Empire les hommes ont dorénavant une sorte de grande chemise descendant jusqu'aux chevilles et sur laquelle le pagne est noué, à moins (ju'on n'ait préféré leur conserver le

pagne traditionnel des temps plus anciens. Les femmes ont gardé la même toilette que sous l'Ancien Empire, ou bien elles s'enveloppent dans un grand manteau disposé de manière telle que les extrémités viennent se nouer sous les seins. Dans certains cas on a représenté avec exactitude des vêtements professionnels. Ainsi le gouverneur de Thèbes porte une sorte de grand tablier plus ou moins rigide, qui iTmontc jusqu'aux aisselles et qui est suspendu autour du cou par des cordons. On peut en citer un bon exemple au tomlxau de Pascr, gouverneur sous Séti l" et Kamsès II.

Scènes de la vie publique. — Les grands personnages désiraient revoir sur les murs de leurs tombeaux les épisodes les plus saillants de leur carrière, et c'est ainsi qu'à Thèbes, comme à Tcll-el-Amarna, on voit des distributions de récompenses ou des scènes de réception. Le tombeau de Ramosc, qui vivait à la fin du règne d'Aménophis III et au commencement du règne d'Aménophis I^', offre, outre des tableaux dans le style habituel, une représentation qui paraît le décalque scrupuleux d'une des scènes que nous avons vuesàTell-el-Amarna. Il est proliable que la scène de Thèbes est plus ancienne et qu'elle date de l'époque où Aménophis IV, résidant encore à Thèbes, avait commencé sa réforme. Lors de la réaction ce tableau a été sauvagement mutilé : on a effacé soigneusement la figure du roi et de la reine, mais le martelage laisse ressortir encore bien clairement leurs silhouettes. Les rayons solaires qui se déversent sur le couple royal ont tous été coupés vers le haut du tableau. On ne les a pas effacés, mais on a en quelque sorte interromjju la communication entre le soleil et les souverains hérétiques.

Sur de nombreux tableaux le roi et la reine, assis en gi'and apparat sur leur trône, reçoivent des groupes de fonctionnaires ou se réjouissent de voir les tributaires qui, présentés par le gouverneur, déposent aux pieds du souverain les richesses de leur pays. C'est ainsi qu'au tombeau de Kaemhat nous apprenons que l'an 30 du règne les rentrées de finances avaient été très favorables grâce à l'administration habile de Kaemhat, et c'est pourquoi celui-ci présente son personnel au roi. C'est là que se trouve le beau tableau de personnages qui acclament, analysé en étudiant les procédés généraux du dessin.

LES TOMBES DE TllÈBES IH

Les scènes de tributaires sont assez nombreuses et, comme on peut le penser, elles apportent de précieux docvunents sur les relations de l'Egypte avec les nations \oisines. Parmi les ol)jcls du tribut, on peut remarquer des produits de l'industi'ie indigène des diverses régions étrangères, mais on voit le plus souvent — et il ne faut pas qu'on s'y trompe — - la représentation des objets précieux faits en Egypte avec les matières premières importées de l'étranger. Au tombeau de Rekhmara, gouverneiu- de Tlièbcs sous Thoutmès III, il faut citer entre autres le fameux tal)leaii où les Kefti, que l'on identifie avec les Cretois, viennent porter en Egypte des produits analogues à ceux que l'on a déeou\erts dans les sites égécns et mycéniens. Au tomljcau de Sebekhetep ce sont les Syriens qui offrent leiu-s piéscnts au roi d'Egypte. Chez Houi ce sont successivement les Sémites, eon.sidérés comme gens de nord, et les Ethiopiens et Soudanais, des pays du sud (Art, pi. T-)'). Les grands personnages se montrent à nous au moment où la faveur royale se manifeste le plus clairement à leur égard. Si cela flattait leur vanité, cela n'était pas suffisant poiusatisfaire leur double. Il fallait qu'ils puissent continuer à exercer leur activité, et c'est pourquoi d'autres tableaux nous les montrei^t occupés à de multiples exercices de leurs fonctions. Nous suivons Rekhmara dans sa salle d'audience, nous le voyons inspecter les différents corps de métiers et nous avons en l'occasion de mcntionnei précédenmient ses briquetiers et ses sculpteurs. Les inscriptions détailleront, parfois de la manière la plus minutieuse, les différents devoirs de leur pi'ofession. C'est ainsi que nous trouvons des scènes de métiers qui n'ont plus exactement la même portée que celles que nous avons rencontrées à des éj^oques plus anciennes, entre autres chez Ti, où les menuisiers étaient (;ccupés à fabriquer le niobilier funéraire. Les scènes de métiers de cette espèce avaient la même signification que les scènes agricoles, par exemple : on fabrique, on renouvelle le mobilier funéraire, de même que l'on veille à ce que les aliments du défunt soient toujours suffisamment abondants. Mais ici nous avons à faire à des scènes d'inspection des ateliers de la capitale, ou plus précisément des grands temples, et nous y rencontrons une variété de travaux beaucoup plus grande. Au tombeau de Menkheperrasenb nous assistons, de la sorte, à la fabrication des chars et des armes. Le char était

d'introduction récente en Egypte et l'on cherchci-ait en vain un prototype de cette série dans les monuments antérieurs. On \()it également le travail du métal et la représentation de la fonderie. lia scène est mutilée, mais le tombeau de Rekhmara en donne une réplique qui permet de constater que l'ancien chalumeau a été remplacé par des soufflets que l'on manœuvre au moyen des pieds. Le tombeau de Nefer-Renpet, contemporain de Ramsès II, nous fait entrer dans les ateliers du temple d'Anion, où les divers travaux s'exécutent sous le contrôle d'un scril:)c. On remarquera, au registre supérieur, \in ouvrier qui est occupé n façonner une statiu" qu'il tient par un bras : au milieu d'un petit atelier, lui peintre achève une statue à côté de laquelle sont représentés im masque de momie et des statues. Faut-il en déduire que des œuvres d'art à caractère fiuiéraire étaient exécutées dans les temples ? C'est possible, mais il serait téméraire de i)ascr une argumentation sur ce seul exemple.

Scènes de la vie privée. — C'est ici assmément que se classera le plus grand nombre de scènes des tombeau.x. Puisque ceux-ci sont des maisons d'éternité, puisque l'âme y mène une existence à peine différente de l'existence terrestre et peut-être même plus agréable et plus heureuse que celle-ci, il est naturel que les artistes égyptiens aient projeté sur les murs de leurs tombeau.x les actions les plus diverses qui avaient retenu leur attention autour d'eux. Dans cette catégorie de scènes le mort n'est pas mort : il vit au milieu de sa femme, de ses enfants, de ses parents, de ses amis, de ses serviteurs, et les tableaux respirent le plus souvent la joie et le bonheur. I^a maison et le jardin seront représentés d'une manière schématique il est vrai, mais néanmoins avec une précision suffisante. Nous avons analysé déjà précédemment la demeure de Anena, avec son jardin aux arbres plantés régulièrement et dont le catalogue est soigneusement écrit au sommet du tableau. Au tombeau de Nebamon on voit en raccourci tout l'ensemble complexe que constituait une maison de gens riches, comme nous en avons examiné à Tell-el-Amarna. On y voit le portail d'entrée donnant sur la rue, le jardin avec le bassin, les treilles, puis la maison, masse carrée, avec porte, fenêtres, balcon, ouvertures sur la toiture pour donner passage à l'air frais. Le maître surveille

LES TOMBES I)K TIlÈnKS i-tS

la vendange et les travaux du pressoir, tandis que des serviteurs lui préparent tout le nécessaire pour des repas plantureux. Un fragment au British Muséum nous donne la partie centrale d'im jardin, avec un bassin rempli de plantes et de poissons ainsi que d'oiseaux et dont les berges sont couvertes de végétation, rappelant la disposition générale du pavement du palais à Tell-el- Aiuarna.

L'intérieur de la maison nous permet de suivre les détails de la vie du gynécée : les femmes sont occupées à leur toilette, les servantes leur versent des parfums, arrangent leur coiffure, lemsuspendent au cou des colliers, versent sur leurs membres des graisses parfumées, leur présentent des mets, tandis que des musiciennes exécutent un concert. Chez Rckhmara ces scènes de toilette ont pris un grand dé^■eloppement et nous trouvons, disposés en registres, de nombreux groupes dont plusieurs sont d'une exécution gracieuse. C'est là que nous avons relevé précédemment des figures vues de profil et même de dos, qui sont dessinées avec une grande exactitude.

Nous trouvons également de nombreux exemples de ce ([u'un peut appeler des scènes de l'éception ou de l>anquet: des groupes d'honunes et plus souvent de femmes sont disposés à proximité des tables ; autour d'eux s'empressent des esclaves, tandis que musiciens, musiciennes et danseuses cherchent à les distraire. Si quelques exemples de ces fêtes nous semblent monotones et presque ennuyeux, d'autres au contraire sont des plus animés. Un fragment du British Muséum est particulièrement remarquable avec ses musiciennes, dont deux se montrent de face, et ses deux danseuses faisant des contorsions qui rappellent les acrobates de Louksor et de l'ostracon de Turin (Art, pi. 177). Sur des supports se dressent de grands vases décorés de guirlandes de fleurs et remplis de rafraîchissements. La sincérité de quelques peintures est poussée parfois si loin, qu'on ne craint pas de nous montrer les excès commis au cours des fêtes, et «m fait voir des convives — hommes ou femmes — qui, ayant abusé de leurs capacités, sont emportés hors de la salle du banquet.

Certaines de ces scènes présentent des détails charmants, par exemple au tombeau de Xekht, où se trouvent (quelques figures que nous avons déjà considérées au point de vue du groupement.

Après les plaisirs de l'intérieur, il y a les divertissements de plein air, parmi lesquels la chasse et la pêche occupaient une place prcpi)ndérantc : Ouscrhat s'élance en chasse au désert, monté sur un char, emporté au galop de deux chevaux, et le dessinateur n'a eu qu'à copier les épisodes des scènes militaires, se contentant de remplacer les ennemis vaincus par un nombreux gibier Fuyant en tous sens, mais tombant rapidement sous les innombrables flèches du chasseur. En somme, c'est une variante du tableau de chasse que nous connaissons depuis le temple de Sahoure à la V" dynastie. yVu tombeau de Menna nous avoi\s un lx)n exemple d'un tableau symétrique de chasse et de pêche, conçu comme les exemples de l'Ancien Empire. En dessous, au premier plan, l'eau est représentée avec ses lignes en zigzag, au milieu desquelles se trouvent répartis les animaux et les plantes. On y voit des poissons de différentes espèces, des oiseaux, et même un crocodile saisissant un poisson. Vers le centre de l'image l'eau se relève comme pour mettre les poissons à portée de la pique du pêcheur. Autour de l'eau ainsi relevée, il y a une bordiu'c en zigzag, dont l'origine est claire, mais que le peintre n'a peut-être pas employée d'une manière très logique ; en effet ces zigzags ne sont pas autre chose que les feuilles ci\gainantes de la base des roseaux et s'ils sont tout à fait à leur place dans la partie supérieure, où s'élèvent en effet les plantes marécageuses, ils n'ont que faire sur le côté. .\u-dcssus du fourré de plantes volent oiseaux et papillons. Détail qui ne peut pas manquer, un rat et un chat vont dénicher les nids. A gauche, Menna est debout dans une barque, accompagné des membres de sa famille : il s'apprête à lancer mi bâton courbé dans la masse des oiseaux ; et ce n'est pas le premier, car d'autres bâtons ont déjà atteint leur but avec une sûreté extrême et ont brisé le cou ou les pattes des oiseaux, qui tombent au moins étourdis. A droite, dans la scène symétrique, Menna se penche de manière à piquer un poisson au moyen d'une fourche. Sa femme le retient par la poitrine, une de ses filles par une jambe, tandis qu'un des fils est debout à l'avant de l'esquif. Dans des scènes semblables de l'Ancien Empire la fourche est parfois représentée tout à fait horizontalement et alors le dessinateur a dû faire remonter l'eau et les poissons jusqu'à la hauteur des épaules du iiêcheur. Un beau fragment du British Muséum apporte

quelques détails supplémentaires (Art, pi. 7ô). Ou voit d'abord les roseaux, av'ee les feuilles engainantes de la base, représentés d'une façon plus naturelle. Devant l'homme, un chat dressé pour la chasse se montre réellement un virtuose : à la fois, de ses pattes de devant et de ses pattes de derrière, il prend deux oiseaux, tandis que dans sa gueule il en saisit un troisième par les ailes. A l'avant du bateau un oiseau est posé et c'est, semble-t-il, encore un chasseur. De même que sur une scène de pêche du tombeau de Meri, sous l'Ancien Empire, il paraît bien que c'est un cormoran dressé à la pêche. Dans quelques espaces vides, le peintre a intercalé des figures de papillons, de face, de profil ou de trois quarts, avec les deux ailes mises exactement en prespective, d'une façon surprenante pour les Egyptiens.

Les scènes d'exploitation de domaines sont aussi nombreuses. On y retrouve à peu près tous les thèmes de l'Ancien Empire, parfois avec des détails nouveaux et im souei phis grand du pittoresque. Certaines attitudes sont fort audacieuses, sinon toujours parfaitement heureuses. Voyez par exemple au tombeau de Nekht l'ouvrier qui saute pour peser de tout son poids sur des épis que l'on entasse dans un panier. Au tombeau de Meima on a signalé de petites glaneuses qui se battent pour quelques épis, une fillette arrachant une épine enfoncée dans le pied d'une compagne, le dormeur à l'ombre du grand arbre sous lequel s'est installé un joueur de flûte et dans les branches duquel pend l'outre contenant la boisson. Au tombeau d'Ouserhat, tandis que les ouvriers se reposent de leur travail, les barbiers leur font la toilette.

A d'autres endroits, on assiste au défilé des troupeaux et l'on peut noter à ce sujet deux types de représentations. Le tombeau de Kaemhat nous en donne une première, où les serviteurs conduisent des animaux de toute petite taille : ce sont des bœufs qui leur arrivent à peine à hauteur dvi genou. Ce serait une erreur de vouloir expliquer la chose par l'existence de races naines en Egypte, car nous savons qu'il y a là tout simplement un procédé de représentation presque symbolique, comme nous en avons vu dans les défilés de nomes et de domaines funéraires. D'autres fois, au contraire, les animaux ont une taille normale, comme dans le beau fiagment de fresque du British Muséum. On remarquera particulièrement dans cette peinture la manière dont on a cherché

à montrer par la couleur le modelé des formes des animaux. En général, dans la peinture égyptienne, on travaille ])ar teintes plates, ee qui rappelle les procédés de l'enlumineur, et ce n'est qu'exceptionnellement que l'on a cherché à marquer par des variations de teintes le modelé et le jeu d'ombre et de lumière. Or ici, dans la robe des anima\ix, il y a une tentative sérieuse dans ce sens. Parmi les représentations d'animaux on peut citer encore le groupe de pélicans du tombeau de Horemheb. Il s'agit d'un épisode de chasse : le vieux chef des oiseleurs est représenté à genoux à côté des pélicans comme s'il donnait un signal. Au registre supérieur, les oiseaux capturés sont liés par les ailes ou mis dans des bourriches.

Nous pourrions continuer ainsi longuement et, au risque de laisser de côté des tableaux riches en détails curieux, il faut arrêter cette énumération de scènes privées.

Scènes religieuses et funéraires. — Les tombeaux nous montrent aussi des tableaux où le défunt et les membres de sa famille sont en adoration devant les divinités, tableaux qui ne sont en réalité que le décalque des représentations des temples et dont une stèle du Musée de Leiden nous a fourni déjà un bon exemple. Les scènes de funérailles décrivent en détail les péripéties de l'enterrement, l'exécution des cérémonies de la mise au tombeau et parfois la représentation de rites mystérieux dont le rôle n'est pas encore parfaitement éclairci. Bien des épisodes des funérailles mériteraient une mention particulière. Nous en avons signalé de fort beaux, empruntés à la nécropole memphite, et nous pouvons passer plus rapidement maintenant. Contentons-nous de rappeler le tableau des pleureuses au tombeau de Ramose. On y relèvera un procédé destiné à donner plus de vie à la draperie, au moyen de lignes sinueuses et de touches de couleur de place en place.

Les exemples qui précèdent auront suffi à démontrer déjà avec quelle perfection les meilleurs de ces reliefs et de ces peintures avaient été exécutés. Sans plus nous attarder sur ce point, nous signalerons plus spécialement quelques figures de détail, par exemple la reine Tii, représentée au tombeau d'Ouserhat ; la partie principale, malheureusement mutilée par les maraudeurs arabes,

se trouve au Musée de Bruxelli's. Au tombeau de lîamose, derrière le balcon royal, il y a quelques suivantes vt fies servitenrs (jui sont d'une fort belle exéeution.

On pourrait croire que la (jnaiitc des personnages, rois, reines et personnes de leur entourage immédiat avait de l'importance à ce point de vue. mais ce serait »uie erreur, car même les figures de processions de porteurs d'offrandes nous montrent, dans certaines tombes, une délicatesse qu'on ne pourrait guère dépasser. Au tombeau de Kaemhat les porteurs d'offrandes, les coudueteurs d'animaux, aussi bien que les employés, présentés au roi, sont tous supériciu'ement dessinés et sculptés. Nous avons affaire là, évidemment, à lui artiste ou à une équipe d'artistes qui travaillaient avec une virtuosité incomparable. Au tombeau de Ramose, il y a des esquisses dessinées de maîtresse façon, par exemple le groupe de s étrangers se prosternant ; ou bien encore les quatre têtes d'étrangers qui, en quelques traits précis, notent les caractéristiques des races exotiques. Le tableau de chasse et de pêche de Menna, analysé tout à l'heure, a des détails vraiment charmants. A l'arrière de la Ijarque une des fillettes, chargée de fleurs et d'oiseaux, se rctoiu-ne d'un geste gracieux ; une autre se penche au bord de la barque pour arracher des fleurs dans l'eau. Ce corps de fillette, complètement nu. est d'une ligne magnifique et l'on ne saurait assez regretter qu'une mutilation voulue ait fait disparaître les traits du visage.

Au moment de termiuer l'examen des reliefs et des peintures du Nouvel Empire, une question peut être soulevée. Le répertoire général des scènes a conservé la plus grande partie des éléments entièrement constitués dès les premières dynasties ; les artistes, il est vrai, ont réussi à élargir les cadres et à faire place aux conceptions nouvelles, mais serait-on justifié de dire, comme on pourrait être tenté de le faire, que l'art égyptien ne s'est pas transformé, que l'esprit des reliefs de l'Ancien Empire pénètre encore ceux du nouveau ? Ou bien peut-on constater d'une manière manifeste que le mouvement qui s'est emparé de la sculpture au cours de la XVIII^ dynastie a bouleversé — autant qu'un bouleversement était possible dans une civilisation aussi traditionnelle que celle de l'Egypte — les procédés de représentations de la

nature et de la vie ? Pour répondre à cette question, il n'est pas de meilleur moyen que de comparer quelques scènes semblables, prises les unes dans les tombeaux de l'Ancien Empire et les autres à Thèbes. Retournons aux scènes agricoles du tombeau de Ti, à Saqqara. On se rappellera ces registres réguliers où les différents incidents de la vie agricole sont retracés méthodiquement comme dans un livre de leçons de choses, où il importe surtout de faire bien comprendre à l'élève quelles sont les différentes phases fondamentales d'une industrie ou d'un métier. C'est ainsi que nous avons vu les laboureurs, les piocheurs, les semeurs, puis les moissonneurs, coupant les blés, remplissant les paniers, chargeant les ânes, etc. Tout cela, en images calmes, précises, exactes et où le dessinateur ne faisait grâce d'aucun détail. Je sais bien que dans quelques tombeaux du Nouvel Empire et surtout du commencement, par exemple à El-Kab, il n'est pas difficile de retrouver des tableaux qui sont dans la tradition fidèle de l'Ancien Empire. Mais quel esprit différent quand on regarde les scènes agricoles du tombeau de Kaemhat, ou de Nekht, de la première moitié de la X VHP dynastie! C'est ici que nous avons relevé cette tentative de représenter un paysage, tel qu'il est, si possible, avec ses plans multiples sur lesquels se répartissent les ouvriers se livrant à leurs travaux divers. Les figures sont plus animées, les laboureurs se croiseiit au cours de leur travail, et je suis convaincu que l'auteur de cette scène, qui a pu connaître des bas-reliefs de l'Ancien Empire, devait avoir un certain mépris pour la simplicité de ses devanciers. Comparez les gestes des laboureurs et des moissonneurs de Ti avec ceux de Sennezem dans la peinture des champs d'Ialou, citée déjà précédemment. Sennezem est bien vivant, il met du cœur à la besogne, tout son corps est en action, et l'on semble s'apercevoir que si le dessinateur de l'Ancien Empire est correct dans l'ensemble il n'a doté ses figures que d'une vie factice. Ces moissonneurs peuvent couper les blés éternellement sans se fatiguer, tandis que Sennezem ne pourra pas continuer longtemps avec l'ardeur qu'il met au travail.

Puisque nous sommes amené de la sorte à instituer un parallèle entre des œuvres de l'Ancien Empire et celles du Nouveau, nous pourrons encore, par une semblable comparaison, moiitrer peut-être d'une manièie frappante de quelle façon rapide s'est

produite la transformation artistique au cours de la XVIIIe dvnastie. Nous avons admiré au tomljeau de Ti ou au tombeau de Horankluna des porteurs d'olïrandes d'un dessin soigné et même d'un relief assez élégant, et si l'art égyptien ne pouvait montrer que ees personnages on ne nierait pas (ju'il ait réussi à eonstituer ce qu'on pourrait appeler un art classique. On a cité les porteurs d'offrandes dans une chapcllo de Deir-el-Bahari et on a dit que ees figures pourraient passer pour des décalques fidèles de l'ai-t de l'Ancien Empire. En effet, l'œil le plus exercé établirait avec peine une distinction entre ces deux séries de serviteurs du mort. Par conséquent au début de la XVIIP dynastie, sous le règne d'Hatshepsout, on ne connaissait rien de mieux en matière d'art que de suivre servilement les enseignements du passé. Reprenons maintenant les porteurs d'offrandes de Kaeiuhat, qui ont été sculptés, nous le savons d'une manière précise, après l'an 30 du règne d'Aménophis III. Nos hommes de l'Ancien Empire étaicn' solidement bâtis, ceux de Kaeiuhat sont de complexion plus fine. Faut-il croire, comme on l'a dit, k l'influence du sang asiatique, que les conquêtes avaient mêlé d'une manière plus abondante avec le vieux sang égyptien ; ou bien faut-il croire simplement à une nouvelle conception de la beauté, qui, il est vrai, a peut-être quelque chose à faire avec l'introduction en Egypte des belles captives venues d'Asie ? Les hommes d'Ancien Empire sont graves et sérieux ; en général ceux du tombeau de Kaemhat ont la face souriante. Les attitudes, les gestes sont les mêmes ; les accessoires tenus en main sont identiques et cependant il y a vu^ monde entre les deux et la transformation s'est faite en un seul coup, puisque sous Hatshepsout rien n'avait changé encore. Il est difficile d'appliquer à l'art antique des terminologies qui se rapportent à nos civilisations modernes, mais on serait cependant tenté de dire qu'à ce moment l'Egypte faisait sa crise de romantisme. Ce tombeau de Kaemhat nous montre aussi à quel point l'art était parvenu au moment où Aménopliis IV allait monter sur le trône. C'est à lui, comme nous l'avons dit, qu'il était réservé de créer l'épisode du rococo.

Il est bon de noter encore ici, avant d'abandt)mier ce sujet, quelle mine abondante les reliefs et les peintures apportent pour

l'étude des arts industriels. A côté des objets retrouvés en nature, des catégories nombreuses de pièces ne nous sont connues ciue par les représentations laissées sur les nuns des temples et des tombeaux. Nous y reviendrons d'ailleurs dès la prochaine leçon.

(HAPITRE XXXV

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