CHAPITRE XXXVII DE LA XXI*^ A LA XXVI*^ DYNASTIE
Nous arrivons à présent ;i une des périodes les plus confuses de l'histoire égyptienne. Au point de ^^le de l'histoire de l'art, jusqu'à la découverte de la cachette de Kariiak, on aurait eu de la peine à citer une bonne douzaine de sculptures à placer dans les quatre siècles écoulés entre l'avènement de Hrihoi , le premier roi de la XXI*" dynastie, et l'avènement de Psanimétique I^', le premier de la XXVI*".
Il semble nécessaire d'indiquer ici, au moins brièvement, le cadre général des événements tel qu'on a réussi à le démêler jusqu'à présent.
XXI** dynastie. — Un siècle après la mort de Ramsès III les grands prêtres d'.\mon de Thèbes s'étaient rendus maîtres de la Thébaïde entière. Une dynastie nouvelle s'établissait à Tanis, dans le Delta oriental, tandis que les pontifes d"Amon exerçaient l'autorité sxiprème sur l'Egypte du Sud et l'Ethiopie. Par suite de mariages, il arriva que les pouvoirs de la Haute et de la Basse- Egypte se réimirent à nouveau dans les mains d'un seul maître. Les grands prêtres de Thèbes citaient souvent les années d'après les règnes des rois tanites, ce qui permet de dire que la XXI'" dynastie est partagée entre Tanites et Thébains, qui régnèrent entre 1090 et 945 avant J.-C.
XXIP et XXIIIP dynasties. — La XXIIf dynastie est clairement — à en juger par les noms de rois — d'origine étrangère. Leur généalogie indique une origine libyenne et militaire. Ils descendent d'une famille de chefs d'Héracléopolis Magna, dans la Moyenne-Egypte : Sheshonq I'*"', le fondateiu- de la dynastie vers 950, semble avoir fixé sa résidence à Bubaste, dans le Delta, et son fils épousa la fille du dernier roi de la dynastie tanite.
Sheshonq s'assura de Thèbes en établissant un de ses fils grand prêtre d'Amon.
La XXII^ dynastie dura pendant plusieurs générations : elle eut à lutter contre des maisons rivales, également originaires du Delta, et la XXIIP dynastie, tanite, fut en réalité contemporaine de la fin de la XX!!*". Mais entretemps un royaume rival s'était fondé en Ethiopie et en 730 le roi Piankhy, maître déjà de la Thébaïde, défait Tafnecht, prince de Sais, et les roitelets de la Basse-Egypte, ses alliés.
XXI V*^ dynastie. - Cette dynastie est constituée du seul règne du roi Bocciioris, fils de Tafnecht, qui règne de 718 à 712 et qui, vaincu par l'étliiopicn Shabako, fut brûlé vif.
XXV*' dynastie. — La XX V'^ dynastie, éthiopienne, réussit à s'établii- fermement. Les ressources combinées des deux empii'es sont employées à des conquêtes en Syrie et en Phénicie ; mais à ce moment l'empire d'Assyrie, arrivé au faite de sa grandeur militaire, commence à menacer l'Egypte. Les Ethiopiens encouragent et appuient les Syriens dans leur lutte pour l'indépendance contre Sargon et Sennachérib.
Shabako eut comme successeur Siiebitko, auquel succéda à son tour Tirhaka ou Taharqa. Ce dernier s'oppose énergiquement à l'avance des Assyriens, mais en 670 avant J.-C. Esarhaddon bat son armée à la frontière d'Egypte, conquiert Memphis, capture le harem royal et prend un riche butin. Il semble que la résistance égyptienne aux Assyriens ne fut pas très ardente et que, spécialement dans le nord, il devait y avoir un fort parti opposé à la domination éthiopienne. Le roi d'Assyrie confie le gouvernement et la levée des impôts à des chefs indigènes. A peine Esarhaddon s'est-il retiré que Tirhaka revient de sa retraite dans le sud et massacre les garnisons assyriennes. Esarhaddon prépare immédiatement une seconde expédition vers l'Egypte, mais il meurt en l'oute, en 668. Son fils Assourbanipal reprend l'expédition, met Tirhaka en déroute, dévaste Thèbes et réinstalle des gouverneurs. A leur tête était Necho, roi de Sais et de Memphis, qui sera le père de Psammétiquc, fondateur de la XXVI'' dynastie. La Hautep^gyptc cependant restait fidèle à Tirhaka et, même à Memphis,
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les funérailles (l'un Apis étaient datées par les prêtres d'a])rès le règne dvi souverain éthiopien. A sa mort son neveu Tandaniane, reçu avec acclamation par la Haute-Egypte, assiège et prend Memphis ; Xécho de Sais l'ut probablement tué dans le combat. Mais en GGl Assourbanipal chasse les Ethiopiens de la Basse- Egypte, les poursuit sm- le Nil et saccage Thèbes pour la seconde fois.
XXVI*^ dynastie. • — Psanmiétique l", fils de Xécho, règne de 6G4 à GIO. Il délivre l'Egypte de la domination assyrienne et restaure une Egypte jmissante. (Résumé d'après l'Encyclopédie britannique.)
Ainsi donc ce sont quatre siècles de compétitions entre des maisons rivales, de luttes entre la Haute et la Basse-Egypte, luttes entre roitelets de la Basse-Egypte, entre Egyptiens et Ethiopiens, Ethiopiens et Assyriens. On comprend qu'il soit difficile de décider au milieu de tels troubles quels furent les centres qui, au point de vue de l'art égyptien, eurent le plus d'influence ; cependant s'il est permis de parler d'écoles dans l'art égyptien, on pourrait soutenir qu'à ce moment Thèbes et la dynastie éthiopienne, qui a sa source dans cette dernière ville, constituent un centre puissant des traditions du Nouvel Empire, tandis qu'au contraire les villes du Delta, Bubaste, Tanis et Sais principalement, durent chercher à remettre en honneur les principes des dynasties de l'Ancien Empire, dont les œuvres, qui existaient encore dans les temples et les nécropoles, pouvaient servir de modèles. Mais cela se dégage encore bien peu clairement, et ce qu'il y a de mieux à faire est encore de regarder les œuvres conservées, sans vouloir prématurément en déduire les bases d'une évolution artistique.
Nous réserverons jjour la proeiiaine Iceoii les documents d'arciiitecture et les bas-reliefs que nous rattacherons à l'art saïte.
En sculpture nous signalerons d'abord ime pièce de provenance inconnue. C'est une grande statue, entrée depuis peu au Musée de Bruxelles, après avoir été cachée pendant longtemps dans les collections de Léopold II, et qui porte vme dédicace au nom du
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grand pi'étre d'Amou Masahirt, fils du roi Pinezcm I" de la XXI*^ dynastie. Elle représente un homme à tête de faucon, assis sur un siège cubique : d'après l'inscription c'est le dieu Khonsou. L'originalité de cette statue, exécutée avec une grande précision dans un poudingue d'une extrême dureté, consiste dans l'étrange comliinaison qu'on y a fait des formes de l'homme et de l'oiseau. En effet, au lieu de se contenter, connue d'ordinaire, de poser sur les épaules humaines une tête de faucon, on a sculpté au revers les ailes et la queue de l'oiseau, en calculant les proportions de manière à ce que, si l'on regarde la statue par derrière, on ne voie plus qu'un oiseau gigantesque. Cette œuvre paraît unique dans l'art égyptien ; on ne peut lui comparer que les curieuses « statues d'âmes » éthiopiennes ; encore ces dernières ont-elles le plus souvent une tête humaine au lieu d'une tête d'oiseau.
La fameuse cachette de Karnak nous a procuré ensuite une série assez nombreuse de sculptures qui, par leurs inscriptions, peuvent être classées avec assez de précision dans la période qui nous occupe. Nous pourrons y rattacher quelques autres statues connues depuis longtemps et conservées dans diverses collections.
Un premier point à noter, c'est que d'une manière manifeste, les pharaons ne se sont pas fait scrupule de réemployer largement des œuvres plus anciennes. En voici immédiatement des exemples. Une statuette de Karnak représente un roi agenouillé et offrant des vases. Un examen sommaire permet de reconnaître que le style de cette statue la rattache évidenuiient aux productions de la XYIII*^ ou de la XIX*^ dynastie. Sur les deux épaules et sur les avant-bras, à un endroit où il n'est pas d'usage de gi-aver des inscriptions, sinon en surcharge, on lit le titre du grand prêtre d'Amon Pinezcm. Une statue, dans laquelle Legrain i-econnaît un Thoutmès III, porte simultanément des inscriptions de Sheslîonq I^', le premier souverain de la XXII^ dynastie, et de Pesibkanou II, le dernier de la XXI*". Un fils de Sheshonq I^r, Osorkon I'^'', épousa Makara, la fille de Pesibkanou II. Nous avons signalé précédemment la tête du couveicle d'un cercueil de cette princesse et ime vignette de son papyrus funéraire, en les rattachant aux productions du Nouvel Empire. De ce mariage naquit le grand prêtre Sheshonq, dont on possède au moins trois statues. La première est connue depuis longtemps : elle appartient au
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British Muscuin : tUt- ^i' présente à. nous sdus l";is|)cct d'uw dieu Nil tenant une tabk' (l'ulTraudes. C'est une (ru\'re correete, sans être cependant de tout premier ordre. Il serait peut-être exagéré de dire qu'elle témoigne d'un art appauvri. Il existe néanmoins une différence de caractère considéraiîle entre cette statue et une autre, qui sort de la cachette de Karnak, et dont les inscriptions donnent le nom du même personnage ; mais comme Lcgrain l'a remarqué sans hésitation, la statue de Karnak est usurpée. Elle rappelle immédiatement les belles statues privées du commencement de la XIX*" dynastie, par exemple la belle tête de prince du Musée de Bruxelles. Il est manifeste que le grand prêtre Shcshonq s'est contenté de graver son nom sur une statue de la XIX'' dynastie. Les figures de divinités gravées sur la poitrine et sur le taljlier datent égak'ment de l'épixjue de l'usurpation. Enfin Sheshonq a \'oulu cependant se l'aire sculpter une statue par les artistes contemporains et ceux-ci n'ont réussi qu'à produire un véritable magot.
Pour suivre l'ordre chronologique il faut citer maintenant une délicate statuette de bronze du Musée du Louvre, véritable chefd'œuvre du travail du métal. Elle représente la reine Karomama, petite fille d'Osorkon 11 et femme de Takelot II. Le corps de la statuette est entièrement rehaussé d'inciustations qui représentent le détail des colliers et des vêtements. La robe paraît se terminer en grandes ailes qui s'eiirovdent symétriquement autoiu- du corps. La statuette, vue de face ou vue de dos, est d'une grande élégance et c'est certainement ce que l'art égyptien a i'ourni de mieux en fait de statuettes féminines en métal. La virtuosité des incrustations se letrouve dans un étui, conservé également au Louvre, et qui date à peu près de la même époque.
On pourrait soupçonner que la statuette d'Osorkon III présentant vme barque sacrée est plus anciei\nc (jue ne l'indique l'inscription. Quand on la compare aux statuettes d'offrandes île Ramsès II il paraît vraisemblable que toutes ces pièces aient été faites à peu près en même tem))s.
Une statue d'Amenardis I"'. lille de Kaslita l'Ethiopien, a passé longtemps pour un des chefs-d'œiure de l'art égy])tien : elle a été trouvée par Mariette dans une petite chapelle, dans la partie nord de Karnak, et à ce moment-l;i elle était beaucf)np
aclniiréc (Art, pi. 82). Cependant, depuis lors, sa comparaison avec d'autres sculptures a diminué l'estime qu'on avait pour elle. On a remarqué qu'elle n'était pas bien proportionnée et qu'elle était d'un travail sec et froid. Quand on la compare avec la statue qui porte le nom de la mère de Ramsès II, au Vatican, on constate immédiatement l'infériorité de la statue d'Amenardis. Amenardis est une des divines adoratrices d'Amon, qui jouèrent un rôle important à Thèbes entre la XXIII'' et la XXVI"" dynastie. Elles se recrutaient par adoption et le rôle prédominant que jouaient autrefois les gi-ands prêtres avait passé entre leurs mains. Un fragment publié par Legrain montre précisément Amenardis pr, assise sur les genoux du dieu Amon qui la tient amoureusement pressée contre lui. Ce petit groupe, unique dans l'art égyptien,nous rappelle cependant un groupe inachevé de l'atelier de Tellel-Amarna et des fragments de reliefs où l'on voit Aménophis IV tenant sur ses genoux la reine Xefertiti. Ce fragment de quelques centimètres de hauteur nous apporte de nouveau un thème intéressant de la sculpture égyptienne, dont on n'avait pas trouvé de tiaduction dans la grande sculpture en pierre.
Tirhaka, le fameux roi éthiopien, nous est connu au moins par deux sculptures importantes : la première est un corps sans tête dont l'analogie de facture avec les sculptures de l'Ancien Empire apparaît immédiatement. Il n'y a pas à douter qu'on se trouve ici en présence de la copie voulue des plus anciens modèles. On a quelque peine à s'imaginer au-dessus d'un corps si classique une tête du genre de celle que possédait depuis longtemps le Musée du Caire sous le nom de Tirhaka. Si nous ne savions pas que c'est un Éthiopien, nous chercherions cependant de suite, pour l'identification de ce type, des analogies vers le sud. Aucune tête de l'art égyptien jusqu'à présent ne ressemble à celle-ci. La coiffure est également différente des coiffures traditionnelles. Sur un basrelief assyrien Esarhaddon a fait représenter Tirhaka comme un nègre, avec la plume piquée dans la chevelure. Sans prendre la chose littéralement, la tête du Caire montre néanmoins qu'il aurait été fautif de donner au roi éthiopien d'Egypte une tête classique. Un fils de Shabako, Harmakhouti, contemporain de Tandamane, nous a laissé une statue intacte qui nous montre la juxtaposition d'un corps égyptien classique avec une tête d'un caractère spécial.