A HAUTE EGYPTE PRIMITIVE
première offrant une identité absolue avec la première période de la Haute-Egypte. De part et d'autre, c'est la même civilisation qui se manifeste par le mobilier des tombeaux et il n'existe aucun type que l'on pourrait appeler particulièrement nubien. A la seconde période, on constate la persistance de t\'pes ])rimitifs qui ont disparu en Egypte : les formes s'altèrent, mais les genres se maintiennent. Des vases de la deuxième période égyptienne, particulièrement à anse ondulée, ainsi que des vases décorés, se trouvent -en petit nombre dans les tombes nubiennes, comme si le centre d'où rayonnaient ces variétés céramiques était plus éloigné de la Nubie que de la Haute-Egypte. Sous l'Ancien Empire, la civilisation égyptienne pharaonique ne se manifeste pas d'une manière intense au-delà de la première cataracte; aussi, les sépultures continuent-elles à fournir des objets qui gardent une physio-noniie propre et dérivant des types primitifs. S'il y a donc dispa- • rition en Haute-Egypte, il y a survivance en Nul>ie et cette survivance justifie la réapparition sporadique en Egypte de vases de type nubien, qui rap])ellent les productions de l'époque primitive. Cela explique pourquoi Maspero avait trouvé sous une stèle de la VI® dynastie, à El-Khizam, des vases rouges à bord supérieur noir ; cela explique également les trouvailles de céramiques nubiennes dans les tombeaux dits pari graves, à Diospolis, etc.
Les fouilles récentes de Reisner à Kerma, au Soudan, ont même révélé l'existence d'une céramique rouge à bord supérieur noir, d'une perfection extraordinaire. Quelques spécimens semblables avaient été trouvés antérieurement en Egypte, à Abydos, à Kourna, etc., sans que l'on ait su d'abord à quel centre de fabrication il convenait de les rattacher. La céramique méroïtique, d'époque éthiopienne, montre enfin la survivance lointaine de la céramique de la plus ancienne période de la Haute-Egypte.
Le refoulement de la civilisation primitive s'est fait du nord vers le sud, en remontant le cours du Nil. L'ensemble de ces remarques permet déjà de dire que la seconde période en Haute-Egypte montrait l'influence du contact d'une civilisation voisine, que l'on recherchera tout naturellement dans la Basse-Egypte.
Mais il n'y a pas seulement dans les tombeaux des céramiques ; d'autres objets parfois attirent l'attention. Citons d'abord les vases en pierre dure, qui constituent certainement une des indus-
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tries les plus surprenantes des indigènes de la Haute-Egypte. La matière première était partout à leur disposition, mais par ce qu'on pourrait appeler peut-être l'attriiction de la difficulté, il semble qu'ils se soient attachés le plus souvent à creuser avec une minutie stupéfiante les roches précisément les plus résistantes. Sans vouloir étudier d'une façon particulière cette catégorie d'objets, deux remarques s'imposent cependant. Plusieurs des formes les plus fréquentes sont des copies des vases en terre de la seconde période, vases globulaires à anses cylindriques, dont la forme se justifie dans l'argile seulement. Car une anse cylindrique en pierre est très difficile à creuser et elle est inutile : on n'a pas à craindre, en effet, que la corde de suspension finisse par user le granit, tandis que dans la terre, la largeur même de l'anse est une garantie d'un long usage du vase. La seconde remarque à faire est que, dès les premières dynasties, si l'on continue à faire des vases en pierre, on abandonne cependant petit ù petit ■ les roches les plus dures pour se rejeter sur les matières plus tendres et particulièrement sur l'albâtre. Les Egyptiens des premières dynasties possédaient de beaux vases en métal, dont l'usage remplaçait avantageusement les vases en pierre, qui furent abandonnés.
Il en va de même pour l'industrie du silex. A l'époque primitive, les tombeaux fournissent d'admirables couteaux en silex, taillés avec une virtuosité vraiment déconcertante (Débuts, fig. 32). Vers la fin de la seconde période, brusquement les belles lames font place à des produits beaucoup plus grossiers et dont plusieurs imitent manifestement des formes d'outils en métal, par exemple^ le couteau à manche. L'explication n'est pas difficile à trouver : une nouvelle industrie, venue du dehors, a déprécié les chefsd'œuvre exécutés en une rnatière qui ne -servira plus dorénavant qu'aux besoins des classes inférieures de la population.
Jusqu'à présent, nous n'avons examiné que des produits de l'art industriel, et cependant les sépultures ont révélé des objets qui permettent d'apprécier les capacités des primitifs comme sculpteurs et comme dessinateurs.
Dans plusieurs tombeaux, on a signalé en effet la présence de figurines modelées : ce sont des essais grossiers de représentations, en terre ou en os, des figures humaines. Que l'on compare, par
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exemple, deux figurines de femmes dans les collections du Musée de Bruxelles. L'une n'a pas de bras, ceux-ci étant réduits à des sortes de moignons ; l'autre a deux bras terminés par des mains à serres d'oiseaux, qui s'élèvent au-dessus de la tête, dans le geste de la danse ou de la lamentation. Les formes du corps sont malhabilement rendues : les pieds manquent, la tête ressemble à une tête d'oiseau, peut-être par le fait que l'on a voulu figurer la femme levant la tête en l'air, le menton en avant. Citons encore deux dents d'hippopotame, du même Musée : la partie supérieure est sculptée de manière à représenter une tête barbue. Le travail est ici meilleur et l'on peut louer peut-être une certaine habileté à rendre les caractéristiques de la race. Parfois on trouve des figures d'animaux, des bœufs, des vaches, des moutons, des hippopotames de matières diverses. Tantôt encore, on a découvert des barques munies d'un équipage ; même en un cas, une copie d'une maison aux murs en pisé. (Débuts, chapitre IV).
Tout cela est très rudimentaire, mais néanmoins fort intéressant pour démontrer que les primitifs de Haute-Egypte avaient des rites funéraires, présentant une grande analogie avec ceux que nous trouverons chez les Egyptiens pharaoniques. Le mort désirait avoir dans son tombeau, à sa disposition, non seulement des offrandes funéraires, mais des modèles d'habitations, de barques, des images réduites du bétail et même de ses serviteurs et servantes. Il serait difficile d'affirmer d'une manière catégorique qu'il y a là simplement une analogie dérivant de conceptions animistes analogues. Ou bien faut-il envisager l'hypothèse d'im emprunt d'une civilisation à une autre ?
Notons également ici, en passant, quelques objets de parure ou de toilette : ce sont des peignes décorés à la partie supérieure de figures d'antilope ou d'oiseaux, des cuillers dont le manche est agrémenté de petits animaux sculptés, ])ar exemple un lion poursuivant un chien.
Le dessin et la peinture sont connus principalement par les poteries décorées dont il a été question précédemment. Le motif le plus fréquent apparaît comme un ensemble assez complexe, formé d'une double ligne infléchie, en forme de cuvette, avec de nombreux traits à la partie inférieure, deux petites constructions au-dessus, vers le centre, et deux sortes de bannières. Certains ont
voulu y voir des représentations de villages. La plupart des archéologues, au contraire, les ont considérés comme des bateaux. Les deux lignes incurvées constituent la coque, les petits traits au-dessous sont les rames, les constructions intérieures les cabines. LTne planche publiée par Pétrie réunit la plupart des types fondamentaux (Comparer Débuts, fig. 83). A la première ligne deux bandes d'oiseaux, flamants ou autruches, alternent avec deux bateaux. Au-dessus du second on aperçoit deux antilopes. A la deuxième ligne on retrouve les oiseaux, les barques, plus un crocodile. La troisième ligne nous montre au-dessus et en dessous des barques des séries de triangles, dans lesquels on a reconnu des montagnes. Plus loin, on a une série de montagnes, deux grandes barques séparées par une plante, de chaque côté de laquelle sont posées deux figures de femmes dont le geste rappelle celui que nous avons noté sur une des figurines en terre cuite. Regardant d'un peu plus près les barques sur ce spécimen, nous verrons à l'avant de l'une la corde et le piquet d'attache. A la proue des deux, une sorte de palme qui sert à ombrager le pilote d'avant ; à l'arrière, trois grandes rames terminées en palettes, rappelanl d'une manière indiscutable les grandes rames gouvernails qui sont habituelles siu- les bateaux égyptiens de l'époque historique. A l'arrière de Tune des cabines, un étendard surmonté d'une figure d'éléphant marque, comme on l'a supposé, la provenance du bateau. L'étude minutieuse des différents étendards relevés sur les céramiques a montré qu'il était possible de les réunir en une courte série, dans laquelle se trouvent plusieurs signes désignant plus tard, dans les hiéroglyphes, des provinces de la Basse-Egypte. Le but de ces peintures doit être cherché en relation avec leur présence dans les tombeaux, et on peut croire que, dès ce moment, les représentations dessinées et peintes servent à remplacer les figures modelées. On met à la disposition des morts, par ce procédé, ses barques, ses serviteurs ; on lui foinnit du bétail et du gibier, comme on le fera plus tard par l'emploi des figurines, des peintures et des bas-reliefs funéraires. Ce qui confirme vraisemblablement cette interprétation, c'est l'existence d'une tombe, unique jusqu'à présent, découverte à Hiérakonpolis, dans la Haute-Egypte et où l'on retrouve, développés et amplifiés sur des peintures murales, les thèmes habituels des poteries (Débuts,
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fig. 146 A et B). Ce sont encore de grandes barques qui occupent la plus grande partie des parois (sur l'une d'entre elles un homme manie le gouvernail) ; dans l'espace laissé libre, se déroulent des scènes de chasse et de combat. D'après les céramiques trouvées dans le tombeau on peut établir approximativement la date de succession 63 ; nous sommes donc bien près de la date de succession où s'établit la suture entre les séries primitives et la première dynastie. Vraiment, il y a lieu de se demander si l'on n'a pas le droit de considérer les peintures de la tombe unique d'Hiérakonpolis. comme une véritable imitation des belles tombes peintes pharaoniques, telles que nous les trouverons sous l'Ancien Empire. Un détail apporte peut-être à ce point de vue une indication bien précise. Dans l'angle inférieur il y a un petit homme, debout, qui lève la main, brandissant une massue au-dessus de trois minuscules personnages accroupis et qui paraissent liés. C'est la « caricature » de la scène que nous avons rencontrée précédemment sur le premier- monument égyptien examiné, la palette du roi Narmer (Débuts, fig. 167). La tombe d'Hiérakonpolis donnerait ainsi la traduction sauvage d'un des thèmes les plus solennels et des plus immuables de l'art pharaonique. On est tenté de voir aussi dans les peintures des barques, sur les poteries, une représentation naïve des grands bateaux égyptiens, que les indigènes de Haute-Egypte voyaient naviguer sur le fleuve pendant la période de conquête de leur pays.
Il faut signaler encore quelques objet^ qui ))ortcnt des dessins gravés. L'exemple peut-être le plus typique, est le grand couteau en silex du Musée du Caire, avec manche formé d'une feuille d'or ornée de gravures (Débuts, fig. 33). Sur l'une des faces, deux serpents sont entrelacés et dans l'espace laissé libre dans les replis de leurs corps, le dessinateur a disposé des motifs floraux, évidemment par cette horreur du vide si bien connue chez tous les primitifs. Au revers, c'est une procession d'animaux réels et fantastiques, qui se succèdent de bas en haut. Nous retrouverons plus tard des représentations analogues.
Il reste à examiner maintenant une dernière catégorie d'objets : les palettes en schiste. Ces palettes, dont le but et l'usage ne sont pas absolument certains et que l'on fait mieux peut-être d'appeler d'une manière générale des instruments magiques, offrent des
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formes soit géométriq;ies, soit animales. Parmi les animaux les plus fréquents sont les antilopes, les poissons, les tortues, les oiseaux. Si, dans la plupart des cas. l'animal est reconnaissable à première vue, dans les autres on se ti'ouve en présence de dérivations de plus en plus lointaines du type primitif (Débuts, fig. 47 à 60). Les palettes ont disparu entièrement en EgyjDte à l'époque historique. Elles survivent en Nubie aux premiers temps de l'ère dynastique, mais sous une forme complètement atrophiée. Il semble donc que ces objets tirent leur origine de croyances et de coutumes particulières aux indigènes de la Haute-Egypte. Cependant les fouilles d'Hiérakonpolis ont révélé dans les couches les plus anciennes des palettes en schiste décorées et dont l'une n'est autre que la grande palette du roi Narmer. Elle porte au sommet des deux faces le nom du roi, écrit en hiéroglyphes. Cette découverte a permis de rattacher à une époque précise plusieurs fragments dispersés dans les musées, dont la date avait été l'objet de nombreuses discussions. On y reviendra dans la prochaine leçon, en étudiant le problème des origines de l'art égyptien pharaonique.