‹ Leçons sur l'art égyptienChapitre 8 sur 63 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Une série de fouilles heureuses ont fait découvrir des monuments appartenant aux premières dynasties : Hiérakonpolis dans la Haute-Eoypte, Négada à quelques kilomètres au nord de Thèbes, Abydos avec son ancien temple et sa nécropole, se sont révélés comme j)articulièrement importants pour l'étude des premières périodes de la civilisation égyptienne pharaonique. On peut ajouter, dans la région de Memphis, Toura, sur la rive droite et Tarkan, sur la rive gauche du Nil.

Lorsqu'on parcourt les livres des sa;Vants qui ont publié les résultats de leurs recherches dans ces localités, on est surpris de constater, tout d'abord, le caractère de concordance parfaite des objets exhumés. En nous référant à l'étude que nous avons faite dans la leçon précédente, nous commencerons par signaler l'identité des types, particulièrement frapj)ante pour les poteries. Il n'y a pas en effet une céramique caractéristique d'Hiérakonpolis. une autre d'Abydos, une troisième de Memphis ; au contraire, dans toute la vallée du Nil une seule et même « mode » est suivie par les potiers. Il existe vraisemblablement \m centre, dont l'influence est suffisamment forte pour s'imposer partout.

On relève d'ailleurs la même identité générale dans les formes des monuments architecturaux. Nous aurons à revenir sur ce point plus tard, en étudiant les tombeaux de l'Ancien Empire.

Signalons néanmoins, dès maintenant, le grand tombeau de Négada, que des inscriptions permettent de faire remonter au commencement de la première dynastie. La partie supérieure des murailles manque, mais il en reste suffisamment pour constater que les parois extérieures du tombeau présentaient une curieuse disposition de pilastres formant saillie et de niches en retrait, que nous rencontrerons bien des fois avi cours de ces leçons.

Parmi les objets les plus importants conservés dans ces gisements archaïques, se trouvent des pièces qui portent des noms royaux. La première, déjà connue, est la palette du roi Narmer (Menés ?), qu'il convient d'analyser maintenant d'un peu plus près (Débuts, fig. 167 et 16,8). Sur la face principale (celle où les figures sont de plus grandes dimensions), la partie centrale est occupée par un groupe, sur lequel l'attention a été attirée déjà : le roi porte la couronne de la Haute-Egypte ; il lève sa massue et s'apprête à frapper un ennemi vaincu agenouillé sur le sol. Derrière le roi se trouve un serviteur qui porte ses sandales. Au-dessus de la tête du vaincu, un groupe symbolique signifie que le dieu faucon Horus a donné au roi la victoire sur six mille ennemis. Sur l'autre face, le champ de la palette est divisé en plusieurs registres. Au premier nous assistons à une cérémonie : le roi coiffé cette fois de la couronne de la Basse-Egypte s'avance, accompagné du porteur de sandales, précédé d'un haut fonctionnaire. Le cortège qui marche à l'encontre d'un groupe de cadavres décapités est ouvert par quatre porteurs d'étendards. En dessous, deux espèces de félins étirent et entrelacent leur cou, au point de ])ouvoir encadrer une cavité circulaire. Les deux animaux fantastiques sont tenus en laisse par deux personnages qui occupent l'espace laissé libre au-dessus des animaux. Tout à fait en bas un taureau foule aux pieds un ennemi vaincu et détruit de ses cornes les murs d'une ville fortifiée. Les deux fuyards, au bas de la face principale, se rattachent vraisemblablement à cette dernière scène. En réalité, on a devant soi une représentation purement égyptienne, montrant que les costumes, les attributs, lès attitudes des époques postérieures sont déjà parfaitement en usage. Quelques hiéroglyphes, entre autres le nom du roi trois fois répété, font constater l'emploi bien reculé de ce système particulier d'écriture.

Le style de la palette n'est pas encore tout à fait à la hauteur d'autres monuments de la même époque, dont il sera bieiitôt question ; on peut relever de la gaucherie, de la raideur dans certaines figures ; mais une explication en sera donnée plus tard. Les mêmes défauts de style peuvent être relevés d'ailleurs dans le bas-relief du roi Mersekha ou Semerkha, gravé à une grande hauteur sur les rochers du Ouady-Magara au Sinaï. Ici ti'ois grandes figures royales sont disposées l'une à côté de l'autre : la

première, à gauche, offre la répétition du groupe principal de la palette, le roi s'apprctant à immoler son ennemi vaincu ; devant ce groupe, on rencontre la figure du roi, deux fois répétée, et que différencie seulement la couronne, d'ime part celle de la Haute- Egypte, d'autre part celle de la Basse-Egypte. Il est bon de constater que, dans le groupe, le roi vainqueur est coiffé aussi de la couronne de Haute-Egypte, ce qui implique mie suprématie de cette partie du pays sur l'autre.

La stèle du roi Serpent (Art, pi. 101) nous apporte un exemple de la plus haute perfection, imie à une extrême simplicité. Un léger encadrement suit les limites de la pierre et fait ressortir le nom royal qui s'y trouve gravé : en effet, tout le décor de la pierre érigée sur le tombeau du souverain, se borne à nous donner son nom principal. Les rois égyptiens à l'époque classique avaient cinq noms correspondant à destitulatures différentes : le plus important, celui que l'on trouve ici, est appelé le nom d'Horus. Un faucon, l'oiseau sacré d'Horus, est perché à la partie supérieure d'un rectangle dans lequel s'inscrit le nom même du roi. La partie inférieure du rectangle est occupée par un curieux assemblage de lignes horizontales et verticales qui rappellent immédiatement la disposition des murailles du tombeau royal de Négada. Mais cette question sera reprise en détail ])lus loin.

Dans les ruines du temple d'HiérakonjJolis on a retrouvé un fragment en granit, sans doute un montant de porte, qui reproduit plusieurs fois le nom du roi Khasekhemoui de la deuxième dynastie. On y reconnaît la disposition générale qui vient d'être signalée, cependant avec une différence : le rectangle n'est pas seulement surmonte du faucon, mais de deux animaux représentant les deux parties de l'Egypte, le faucon et l'animal encore indéterminé du dieu Seth. C'est une manière de signifier que le roi réunit de nouveau sous son sceptre, après une période de division, « les deux parts d'Horus et de Seth « comme disent fréquemment les textes. Le même roi Khasekhemoui (ou un de ses ptédécesseurs appelé Khasekhem) est connu par une statue trouvée à Hiérakonpolis (Débuts, fig. 184 à 186). Nous la retrouverons plus tard en étudiant les statues royales de l'Ancien Empire, mais nous pouvons constater, dès maintenant, qu'elle présente, malgré ses mutilations, les caractéristiques fon-

damentales de la sculpture royale des dynasties suivantes ; n'était l'indication des inscriptions, il est vraisemblable que les archéologues auraient hésité à la faire remonter à \m âge aussi lointain.

Au niveau daté par ces monuments, les explorateurs ont découvert à Hiérakonpolis et à Abydos de grandes quantités de fragments en ivoire ; le témoignage des inscriptions gravées sur quelques uns permettait d'affirmer que tout l'ensemble appartenait bien aux premières dynasties (Débuts, fig. 119 et 120). Ces ivoires, malheureusement très mutilés, révèlent l'existence de figurines d'hommes ou d'animaux, d'un travail achevé. Il suffira d'en citer quelques exemples. Un fragment du Musée d'Oxford a conservé la partie supérieure d'un corps de femme dont les grandes mèches ondulées recouvrent les épaules ; malgré ses mutilations, il montre une exécution parfaite (Débuts, fig. 120, n° 3 et Origines, pi. IV n° 2). On voit que le ciseau du sculpteur a étudié de près les formes du crâne, et a réussi à rendre les traits d'une manière fort expressive. Les yeux, qui étaient en une autre matière, ont malheureusement disparu, laissant deux trous béants au milieu de la face. Que l'on compare encore une minuscule image de quelques centimètres de hauteur conservée au British Muséum : c'est un roi de la Haute-Egypte vêtu d'un grand manteau brodé (Débuts, fig. 112). Les injures du temps ont altéré la surface de l'ivoire, mais pas assez cependant pour empêcher de discerner toute la délicatesse du travail et le réalisme intense qui le caractérisent.

On n'a pas déterminé d'une manière certaine quel a été le rôle de ces figurines qui, après tout, ont pu être des ex-voto dans les temples ou des images funéraires destinées au tombeau. Nous savons, au contraire, à quoi servaient les représentations de chiens, de lions, de lionnes qui ont été retrouvées à plusieurs reprises dans les sépultures (Débuts, fig. 128 et 130). Ce sont des pièces de jeux : il suffit pour s'en convaincre, de comparer le lion et le chien du tombeau royal de Négada avec la peinture d'une boîte à jeux du tombeau de Hesi à Saqqara (fin de la III<= dynastie). Ces figurines témoignent toutes d'une grande habileté à saisir les formes caractéristiques des animaux.

Ces mêmes tombeaux contenaient des fragments de meubles (Débuts, fig. 97). Ceux-ci vont nous donner un exemple tout à fait

frappant de la stylisation d'un objet d'usage réussie, dès les premières dynasties, si parfaitement, que les Egyptiens la conserveront sans changement notable jusqu'aux dernières époques de leur histoire. Que l'on examine deux pieds trouvés dans le tombeau de Négada, et qui sont conçus comme des pattes de taureau. L'un est la patte antérieure, l'autre, la postérieure ; toutes deux figurées avec une grande sûreté. Le meuble était en quelque sorte supporté par l'animal ou plutôt il était l'animal luimême, reposant logiquement sur ses quatre pattes, deux en avant, deux en arrière. La nécropole d'Abydos a donné toute une série de pièces identiques ou analogues. On remarquera que dans une série d'exemples, la jambe du taïu'eau est plus écrasée, comme si l'animal fléchissait sous la charge.

Des objets semblables ont été retrouvés,- entiers ou en fragments, dans tous les sites de la première dynastie ; ils montrent bien un type achevé, que les Egyptiens des époques postérieures pourront se transmettre d'une manière quasi immuable.

Partout aussi se rencontrent de nombreux objets en faïence émaillée d'une seule couleur, ou même en émaux multicolores ; ce sont des figurines, des vases, des plaquettes de revêtement, etc., dont l'abondance même prouve qu'il s'agit véritablement d'une technique qui a franchi depuis longtemps sa période de tâtonnement et sert largement aux usages les plus variés. C'est en même temps une des industries les plus typiques de l'Egypte pharaonique. Il est vrai de dire que quelquefois dans les tombes primitives de la Haute-Egypte, on a trouvé des colliers de perles émaillées ; mais ces mêmes sépultures contiennent exceptionnellement l'un ou l'autre objet en cuivre. Leur présence s'explique apparemment par les rapports commerciaux, et l'émail, comme le cuivre, indique immédiatement une seule et même origine. C'est au Sinaï que les Egyptiens des plus anciennes époques allaient exploiter les mines de cuivre ; or les émaux égyptiens sont, comme on le sait, à base de cuivre.

Avant de poursuivre, on pourrait se demander quelles conclusions se dégagent de l'ensemble des objets datés examinés jusqu'ici. Aucune confusion n'est possible entre le groupe des documents trouvés surtout à Hiérakonpolis et dans les tombes royales d'Abydos et l'ensemble des monuments de la Haute-Egypte

que nous avons étudiés dans la leçon précédente. C'est autre chose, c'est une autre civilisation. On est par là ramené à ce problème historique déjà entrevu : d'où vient le courant civilisateur qui transforma la physionomie des objets découverts dans la Haute- Egypte dès la seconde période de l'époque primitive ?

La civilisation complète qui nous apparaît maintenant en possession d'un art très développé, est caractérisée de plus par une écriture qui est entièrement constituée. Voici à cet égard quelques affirmations de savants compétents : le Professeur Steindorff dit : « La formation de l'écriture hiéroglyphique remonte aux temps préhistoriques ; déjà sur les inscriptions des tombes royales d'Abydos, c'est-à-dire sur les plus anciens monuments historiques, nous rencontrons l'écriture égyptienne comme un tout complet qui n'aura plus à subir, au cours des siècles postérieurs, que de minimes modifications (Meyers-Lexikon, Hieroglyphen, p. 31.5). Le professeur Sethe, de Gôttingen (Horus- Diener, p. 11), s'exprime de la manière suivante : « Sous Menés et ses successeurs, les rois de la première dynastie historique, " nous rencontrons la civilisation égyptienne complètement évoluée et même parvenue déjà, en quelque sorte, à un point culminant. Spécialement l'écriture est développée d'une manière complète et pour qu'elle ait pu. d'écriture pictographique qu'elle était à ses débuts, s'être transformée dès lors en écriture phonétique, elle a dû certainement être en usage pendant des siècles >>. D'autre part c'est en Egypte même que se sont constitués les hiéroglyphes. Voici ce qu'en pense le Professeur Griffith d'Oxford : « L'ancien système d'écriture des Egyptiens, autant que nous le sachions, est né, s'est développé et expira strictement dans les limites de la vallée du Nil. Le germe de son existence peut être venu du dehors mais, pour ce que nous en savons, il est essentiellement égyptien et destiné à exprimer la langue égyptienne ».

Il faut donc bien admettre l'existence d'une période historique antérieure à la première dynastie. Les Egyptiens en avaient d'ailleurs conservé le souvenir et pour eux la première dynastie ne commençait pas leur histoire, mais seulement l'histoire d'un royaume qui réunissait sous un même sceptre la Haute et la Basse-Egypte. Quand ils i-acontaient les débuts de leur existence, ils dépeignaient le règne des dieux sur la terre. Puis, quand les

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dieux eurent eessé de régner, ils passèrent le i)ouvoir à de nombreux rois antérieurs à Menés. Le fragment hisioriquc de Palerme connaissait des listes de ees rois de Haute et de Basse-Egypte. Le papyrus de Turin, aussi bien que Manéthon, avait conservé des traditions sur des familles successives de rois antérieurs à la première dynastie. Sans entrer dans les détails de ces questions, je me bornerai à re})roduiie la conclusion de l'historien Ed. Meyer (Geschiehte. 2^ édition. I'^ p. 94). «Il ne s'agit nullement iei d'une construction d'époque tardive, mais bien d'une tradition fort ancienne. Dans le papyrus royal de Turin, conservé seuleiuent en fragments, il semble que les dieux sont suivis d'abord d'une dynastie avec plus de mille ans, puis vingt rois avec onze cents ans, puis dix dont le nombre d'années est perdu, d'autres encore dont on a seulement gardé le nombre d'années, trois cent trente, ensuite dix rois SL\ec plus de mille ans, ))uis dix-neuf souverains de Memphis qui n'ont régné que onze ans, quatre mois et vingt jours, et dix-nèuf rois du pays du Nord avec plus de deux mille cent ans, et enfin la dynastie des « Adorateurs d'Horus » avec plus de treize mille quatre cent vingt ans. Chez Manéthon. après les trois dynasties de dieux ou plutôt de demi-dieux, suivent d'abord un certain nombre de rois avec mille huit cent dix-sept années, puis trente rois de Memphis avec mille sept cent nonante années, dix rois de Thinis avec trois cent cinquante années, enfin les génies qui correspondent aux « Adorateurs d'Horus » avec cinq mille huit cent treize années. En dépit des divergences de détail, on constate que le schéma général est le même ».

Je me permets, pour le surplus, de renvoyer à Jiion étude publiée en 1914 sur « Les Origines de la civilisation égyptienne », dans laquelle j'ai exposé les arguments qui me semblent montrer que cette histoire d'avant la première dynastie, ))ourrait bien se placer presqu'entièrement dans la Basse-Egyjjte. Eneff et, les découvertes archéologiques en Haute-Egypte ont été fort abondantes en de nombreux endroits, et nulle part on n'a trouvé, à côté de la civilisation des indigènes, les traces d'une civilisation pharaonique préparatoire à l'épanouissement de la première dynastie. On pourrait soutenir que les documents de transition sont encore cachés dans des nécropoles qui jusqu'à présent ont échappé aux recherches des archéologues, mais les séries céra-

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miques ont montré d'une manière concordante qu'il y avait coatinuité parfaite. On se rappellera que dans la leçon précédente j'ai indiqué que la première dynastie se soude aux dates de succession vers le chiffre 75. Si de nombreuses séries de rois avaient régné en Haute-Egypte avant Menés, il serait au moins étrange que nulle part, dans les sépultures primitives, on n'ait trouvé des inscriptions hiéroglyphiques, alors qu'elles abondent, au contraire, dès qu'on exhume les tombeaux de la première dynastie.

Il y a cependant vm fait historique dont il est impossible de ne pas tenir compte : c'est la supériorité que la Hau{e-Eg\'pte exerce sur la Basse-Egypte aux temps historiques. Il est incontestable également qu'au début de l'ère dynastique, c'est la Haute- Egypte qui a conquis la Basse-Egypte. Il est vraisemblable que des chefs égyptiens, établis fortement dans la Haute-Egypte, ont à un moment donné conquis le Delta, d'où leur race était originaire. Ce serait là un premier exemple d'im événement qui se reproduisit plusieurs fois au cours de l'histoii'e. Ainsi après l'Ancien Empire ce sont des princes de Thèbes qui renversent les rois héracléopolitains, et fondent le Moyen Empire dont l'autorité s'étendra sur toute l'Egypte. De même encore, à la dix-septième dynastie, les princes thébains expulsent les Hycsos.

C'est à une période d'abord d'émancipation, puis de conquête, que se rattacheraient les palettes en schiste, monuments qui semblent plutôt d'imitation. Le spécimen d'Hiérakonpolis, au nom du Narmer, a déterminé d'une façon indiscutable la date de toute la série.

A plusieurs périodes de l'histoire de l'art égyptien on peut signaler des séries de monuments gauches et maladroits dont le « caractère d'imitation » est absolument indéniable. Les premiers souverains thébains de la XP dynastie copièrent d'une façon lamentable les productions artistiques de l'Ancien Empire. Ce n'est qu'au moment où leur pouvoir s'étendra avec fermeté sur toute l'Egypte qu'ils auront accès aux bons modèles, aux bons ateliers, et qu'ils reprendront la série des chefs-d'œuvre.

Examinons à présent les palettes et les fragments de palette les plus importants.

Un spécimen complet a été trouvé à Hiérakonpol's en même temps que la palette de Narmer (Débuts, fig. 155 et 156). Le bord

est orné de figures iranimaiix : dans le champ, on a disposé pêle-mêle des représentations d'animaux réels et fantastiques qui se poursuivent. Sur la t'aec, dont le centre est occupé par une cavité, les représentations sont du même genre ; nous y retrouvons les deux félins, à cou de serpent, mais détachés de la cavité. Du moment qu'on renonçait à leur faiiç jouer im rôle décoratif, leur cou démesuré ne se justifiait plus d'aucune manière. On croirait voir une imitation maladroite d'un des motifs de la grande palette. Le malencontreux animal se l'etrouve sur une pièce du Louvre. Cette fois il s"est même éloigné de la cavité et se ]>romène dans le champ de l'objet. Sur une des faces on voit, gauchement interprété, un motif figiuant un palmier flanqué de deux girafes.

Le beau fragment du British Muséum (complété, par le fragment d'Oxford) pourrait passer j)our avoir servi de modèle à la palette du Louvre (Débuts, fig. 161 à 164). Ici les formes des girafes sont dessinées avec Texactitude et la sobriété qui caractérisent les beaux dessins d'animaux chez les Egyptiens de l'Ancien Empire. Au revers de la scène du palmier et des girafes, on trouve un épisode de bataille. Nous voyons encore les ennemis morts couchés sur le sol, tandis qu'un lion et des oiseaux de proie viennent les déchirer. Il y a des inégalités d'exécution : le lion n'est pas d'un dessin aussi pur que les girafes, tandis que le cadavre, déchiré par le fauve, est représenté avec une réelle perfection. Le fragment d'Oxford présente en plus deux figures d'ennemise mmenés en captivité et conduits par des étendards semblables à ceux que nous avons vus sur la palette de Narmer ou bien à l'arrière des barques peintes sur les poteries primitives. Des étendards semblables sont aussi entre les mains des chasseiu's figurés sur la palette, dont deux fragments sont au British Muséum et le troisième au Louvre. Les animaux traqués par deux bantles de guerriers sont en tous points semblables à ceux représentés sur plusieurs des palettes précédentes (Débuts, pi. I).

Un fragment du Louvre (Débuts, fig. 165 et 166) est apparenté étroitement à la palette dont une partie est au British Muséum et une autre à Oxford. Ici les étendards sont représentés de nouveau en action, saisissant une corde dans « leurs mains ». La partie supérieure de ce fragment est occupée par une représentation d'un taureau terrassant un ennemi, ce qui rappelle

un des épisodes de la grande palette de Narmer. On eonstatera que les pattes du taureau sont stylisées de la même manière que les pieds de meuble dont il a été question précédemment. Sur une face, des enceintes crénelées, dans lesquelles se trouvent des signes hiéroglyphiques, indiquaient les noms des villes capturées par le vainqueur.

Enfin un fragment du Caire (Débuts, fig. 159 et 160) offre, sur une face, toute une série de noms de villes, tandis que, sur l'autre, on a représenté un dénombrement de butin rapporté de Libye ; trois registres successifs montrent des moutons, des ânes et des taureaux. Ces figures d'animaux sont d'une gaucherie et d'une maladresse rares et sentent particulièrement la copie hésitante d'un modèle plus parfait. On peut les comparer à un bas-relief du temple de Sahoure, de la V^ dynastie, à Abousir. On y voit le dénombrement du butin également fait sur les Libyens, et la sér>e des animaux disposés en registres superposés reproduit exactement, dans le même ordre que sur le fragment du Caire, les moutons, les ânes et les bœufs.

Des représentations que l'on peut également qualifier « d'imitation », se retrouvent sur un certain nombre d'ustensiles et d'objets divers : tel le couteau du Musée du Caire, avec son manche en or gravé ; tel le peigne en ivoire de la collection Davis.

Laissons maintenant ces documents en quelque sorte inférieurs, parce qu'ils imitent d'une façon maladroite les productions d'un art plus achevé, et revenons à la question de l'art égyptien tel qu'il nous est apparu clairement dans les documents datés des premières dynasties. Dans son livre sur l'art égyptien, de la collection « Ars Una », Maspero s'exprime comme suit (p. 20) : « A l'avènement des dynasties memphites (la III^ dynastie est la I''*' dynastie memphite), il (l'art) possédait déjà dans leur plénitude ses idées directrices, ses conventions, ses poncifs, sa technique, tous les traits qui lui font une physionomie originale ». Voilà la note nette et précise à laquelle nous pouvons nous tenir. Nous ajouterons cependant une remarque encore et nous dirons que, dès ce moment, l'art égyptien tend à se cristalliser en formules ; en réalité sa période de formation et de progrès est dépassée, il ne pourra que s'immobiliser ou se détériorer. Si l'on cherchait la raison de ce fait, il est probable qu'on la découvrirait

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princij)alement dans l'influence de la leligion. L'art est au service de rites religieux et funéraires que les Egyptiens ont reçu de leurs ancêtres et qu'ils se t'ont le plus grand scrupule de modifier. Pendant des milliers d'années ils répéteront les mêmes gestes, réglés par des rituels qui se transmettent d'âge en âge, à peu près sans altération.

Sans insister maintenant sur ces idées qui nous entraîneraient dans des développements considérables, il est nécessaire de montrer par quelques exemples la persistance des formes et des motifs.

Le tombeau royal de Négada est orné, on le sait, de pilastres en saillie et de niches en creux. Cette disposition architecturale va se transmettre pendant des siècles. Le professeur Meyer (Chronologie, p. 180) peut remarquer que « s'il n'était pas sûr, d'après les objets trouvés, que ce tombeau datât du temps de Menés, nous le placerions certes, plus tard, au commencement de la III^ dynastie ». En effet, les tombeaux de cette époque nous fourniront toute une série d'exemples bien caractéristiques. Deux tombeaux encore, de la V^ dynastie, à Saqqara, reproduisent en pierre, au fond de la chapelle, la disposition générale des parois extérieures du tombeau de Négada. Dans ce dernier monument la partie supérieure des murailles avait disparu. Ici, au contraire, dans les tombeaux de Sabou et de Niankh-Re, un décor disposé vers le haut est constitué de deux fleurs ou de deux feuilles. Cette particularité, que l'on relèvera également sur la partie architecturale de la stèle du roi Serpent, nous prouve à l'évidence que le bas du rectangle contenant le nom royal a bien la valeur d'une représentation monumentale. Ses formes, dont l'origine nous occupera dans la prochaine leçon, se conservent pendant des siècles, et, pour en citer un exemple typique, il suffira de constater que le nom d'Horus, du roi Sésostris pr, de la XII^ dynastie, au temple de la pyramide de Licht, les copient très exactement.

Mais on pourrait objecter qu'il s'agit ici d'un modèle stéréotypé que l'on a reproduit indéfiniment par pure tradition, conmie faisant partie intégrante du protocole royal. Prenons donc un autre cas où il s'agit d'un élément architectural que l'on pourrait appeler vivant, en ce sens que rien ne s'oppose à sa transformation. Le temple de la pyramide de Sahoure, à Abousir, donne

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le plus ancien exemple conservé en nature d'un chapitre dactjliforme, c'est-à-dire orné de palmes. Le tombeau de Tehouti-Hetep, à El-Berché, de la XII^ dynastie, nous montre une colonne dont le chapiteau est identique à celui de la V^ dynastie. A Tell-el-Amarna, les ruines du palais d'Aménophis IV, de la XVIII*' dynastie, nous donneront une fois encore un chapiteau identique. Si nous passons d'un trait à l'époque gréco-romaine, le pronaos du temple d'Edfou démontre que le vieux modèle n'avait pas cessé d'être en usage et que les architectes se bornaient à le copier aussi exactement que porsible (Art, pi. 193).

Faisons la même expérience pour un motif figuré. Au temple de Sahoure on a représenté une procession de personnages chargés de tables d'offrandes pour le roi défunt. On y voit des hommes et des femmes apportant leur tribut à la sépulture du roi ; quelques-uns ont la tête surmontée de signes hiéroglyphiques indiquant les diverses régions ou provinces dont ils sont originaires. Les hommes ont un aspect particulier, rappelant les formes que les Egj'ptiens donnaient avr dieu Nil. et c'est la raison pour laquelle on appelle souvent ces personnages des « Nils ». Les formes charnues de ces génies sont épaisses, indiquant par là l'abondance et la richesse. Le sein est fortement accentué, le ventre fait saillie en épais plis de graisse ; le vêtement se réduit à une ceinture sur le devant de laquelle sont attachées quelques bandelettes flottantes. Un document de la XII'' dynastie, la table d'offrandes en granit, du temple de Sésostris I^"", à Licht (Art, pi. 129), répète la procession des Nils dans la même attitude et sous le même aspect. Au commencement de la XVIII^ dynastie, dans le temple de Deir-el-Bahari, nous retrouvons la série des hommes et des femmes figurés de la même manière : sur leur tête sont encore placés des étendards géographiques, et si le sculpteur a donné à ses figures un contour plus sec et plus grêle, il n'a pas manqué cependant d'indiquer sur la poitrine des Nils le sein gonflé, de dessiner le ventre qui déborde de la ceinture et de réduire le vêtement à de légères bandelettes flottantes. Le temple de Séti I^'' àAbydos, à la XIX^ dynastie, fournit des exemplaires magnifiques de ces représentations des Nils, cette fois agenouillés (Temple de Séti 1er, p] i5j On pourrait en citer encore de multiples exemples mais qui ne changeraient rien à la donnée générale, sinon que

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beaucoup de ces figures, d'époque plus, tardive, nous montreraient la décadence déplorable de Fart du dessin en Egypte. C'est ainsi que les Nils. de la cella du temple de Kalabché bâti par l'empereur Auguste, répètent la même idée en la traduisant avec gaucherie et négligence.

A propos de ces processions de porteiu's d'offrandes il est curieux de rapprocher une image de l'Ancien Empire d'une autre de l'époque romaine. D'une part ce sont les figures calmes et sévères du tombeau de Ptah-Hetep II, à Saqqara (Art, pi. 25), au dessin sobre et sûr de lui-même, et d'autre part une porteuse d'offrande de Kom-Ombo (Art, pi. 198), lourde, soufHée, encombrée de détails, comme si l'on avait peur de laisser un centimètre de la pierre qui ne fût utilisé. La donnée est visiblement la même de part et d'autre. Il semble bien que dans l'un et l'autre cas on se soit inspiré d'un modèle originaire unique, mais l'exécution diffère à tel point, que personne n'oserait aflfirmer, en comparant les deux monuments, que l'art égyptien n'ait pas changé du tout au cours des siècles de sa longue histoire.

Mais l'exemple le plus frappant de formes artistiques fixées de très bonne heure et qui se transmettent avec persistance est certainement celui que nous fournit le système hiéroglyphique. On sa<t que les hiéroglyphes sont une écriture dans laquelle on représentait toutes sortes d'êtres ou d'objets : hommes, animaux, plantes, constructions, meubles, ustensiles divers, etc., etc.

Si l'on considère l'origine de cette écriture au point de vue artistique, deux hypothèses se présentent. La première, que je m'empresse de déclarer absurde, est la suivante : l'écriture aurait été l'initiatrice de l'art, c'est-à-dire qu'un peuple ayant eu l'idée de représenter les idées par les images, aurait réalisé de la sorte un matériel d'images graphiques qu'il aurait suffi d'agrandir pour être en possession d'un art presque complet. L'autre, évidemment la seule acceptable, est en même temps pleine de conséquences graves. L'invention des caractères pictographiques n'a été possible que parce que l'art était parvenu déjà à un degré suffisamment élevé chez ce peuple qui eut l'idée de fixer ses' idées, pour les contemporains comme poin- la postérité, au moyen d'une écriture d'images. Dans ce cas les formes mêmes des hiéroglyphes seraient un témoin précieux du niveau artistique que les

Egyptiens avaient atteint au moment de la constitution du système.

On remarquera que les hiéroglyphes montrent précisément l'emploi des conventions principales de l'art du dessin, tel que les Egyptiens le pratiqueront aux époques historiques : ils dessinent généralement les figures de profil, mettent cependant un œil de face sur une tête de profil ; ils rabattent sur le plan principal les parti'es fuyantes dont la silhouette ne serait pas suffisamment claire, telles que la tête de la chouette, la queue des oiseaux, les ai'es d'un oiseau q\ii vole, les épaules des hommes ; ils rabattent toute l'image sur le plan lorsqu'il s'agit, par exemple, d'un lézard ou d'un scorpion, animaux tout à fait plats, dont la silhouette n'était pas suffisamment caractéristique.

N'oublions pas que les hiéroglyphes, au moment où nou? les rencontrons sur les monuments de la I''^ dynastie, n'ont plus uniquement leur valeur pictographique originaire. Ils ont acquis une valeur phonétique, ce qui a exigé, comme le déclarait tout à l'heure le professeur Sethe, un usage de plusieurs siècles. On voit donc que l'argument tiré des hiéroglyphes peut nous permettre de faire remonter loin dans le passé les origines des formes artistiques, déjà complètement fixées au commencement de la I''" dynastie.

Quelques reproductions d'hiéroglyphes, prises à des époques diverses, montreraient combien les caractères de cette écriture, avant tout monumentale, se sont consei'vés avec précision. Les quadrupèdes du tombeau de Ptah-Hetep I^'', de la V^ dynastie, antilopes, bœufs, ânes, moutons, sont silhouettés avec une science et une précision remarquables. On peut en dire autant des oiseaux, aigles, faucons, chouettes, etc. Pour le Moyen Empire, on prendra comme exemples des oiseaux de Béni-Hasan, puis des signes divers de la tombe de Tehouti-Hetep, à El-Berché. Quant aux hiéroglyphes du Nouvel Empire, au temple de Deir-el-Bahari, les formes en sont encore partout les mêmes, et l'on peut assurer qu'elles ont été dessinées d'après les mêmes cahiers de modèles, transmis de génération en génération. On a souvent trouvé à l'époque des saïtes ou des Ptolémées des modèles d'hiéroglyphes gravés sur pierre tendre. Un faucon de cette époque serait utilement rapproché du faucon de la stèle du roi Serpent.

Qu'on regarde ensuite les pauvres hiéroglyphes du temple érigé par rempereur Auguste, à Dendour en Nubie ; on sera stupéfait des lamentables caricatures produites par les sculpteurs qui étaient cependant au service du grand empereur romain. Si l'on ne savait rien de la chronologie des monuments égyptiens, ne serait-on pas tenté de croire que les hiéroglyphes de Dendour sont les essais naïfs et maladroits précédant de plusieurs siècles la grande et noble figure du faucon de la stèle du roi Serpent ?

C'est, dirions-nous volontiers, en raccourci, toute l'histoire de l'art égyptien. Déterminons en effet entre la I''^ dynastie et l'époque romaine les quelques périodes où les bonnes traditions subissent un moment de recul ou même d'éclipsé, puis considérons la dernière et iri'émédiable décadence de l'époque romaine, où tout sombre définitivement, et nous aurons une brève indication de la manière dont jjoinra se résoudre en grands traits le problème historique posé par l'art de l'ancienne Egypte. La suite de ces leçons en fera l'exposé détaillé.

Il ne sera pas inutile de citer enfin un exemple bien curieux de la persistance d'une technique qui a résisté, immuable, à travers les vicissitudes des siècles. Le professeur Pétrie a trouvé dans un tombeau de la première dynastie, à Tarkhan, un fragment de natte qu'il a pu placer sur une natte moderne d'Egypte. La photographie qui reproduit lee deux spécimens posés l'un à côté de l'autre, prouve combien, quand le besoin du changement ne s'impose pas, l'pjgypte est cajiable de conserver pendant plus de soixante siècles une même tradition invariable.

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