L'ART DORIEN ET L'ART IONIEN
DU Vil' AU Vl' SIUCLE
L'art grec archaïque s'offre à nous, d'après les dernières fouilles, sous des aspects si différents, qu'une classification méthodique des œuvres est actuellement presque impossible. D'abord les objets découverts en Italie, dans les nécropoles étrusques, semblent indiquer que l'influence de l'art oriental s'exerçait par l'intermédiaire des Phéniciens bien avant l'arrivée des colons grecs. La magnifique tète en pierre polychromcc découverte à Elchc, en Espagne, et conservée au Louvre, nous révèle une époque d'art à peine soupçonnée, où il conviendrait peut-être de faire une place à l'influence phénicienne, s'il a jamais existé un art phénicien. L'art étrusque n'cst-il pas d'ailleurs assimilable aux arts primitifs de la Lycie, de la Lydie, de la Perse et de l'ionie? Lorsque l'on considère le costume des personnages figurés sur les plaques de terre cuite trouvées à Cervetri ou sur les sarcophages de Corncto, on croit bien reconnaître le costume asiatique; mais actuellement encore on ne sait rien ou presque rien des Etrusques : on ne connaît pas leur langue ; on ignore l'époque de leur établissement en Italie. Si on peut le croire contemporain de l'invasion doricnne, on est tenté d'attribuer la même origine asiatique aux populations dont les migrations expliqueraient les civilisations primitives de l'Espagne et de l'Italie.
L'architecture n'a laissé de monuments durables qu'à une époque où la civilisation hellénique était déjà formée, où la religion grecque, avec ses dieux et ses héros divinisés, avait déjà ses cérémonies solennelles, réunissant les
L ART GREC
représentants de toutes les cités, où la poésie avait fixé les légendes et les attributs divins, élevant ainsi la sculpture à la conception d'une beauté idéale.
Po>cidon N
qui est la caractéristique de la sculpture grecque, et qu'aucune religion antique n'avait aussi largement développée.
Aussi, lorsque les origines de l'art grec étaient encore inconnues, on lui
LARI DANS LANTIQUITK
faisait honneur de formes qu'on était d'ailleurs embarrassé d'expliquer. La colonne doricnne, cette colonne tronconique avec ses cannelures à vives arêtes, avec son chapiteau à échine saillante ifig. Jo3 , avec ses annelets sous le gor},»crin du chapiteau, a donné lieu aux hypothèses les plus singulières, notamment à l'hypothèse de l'imitation en pierre d'une colonne de bois, alors que le chapiteau de la colonne dorienne est avant tout un chapiteau lapidaire.
Or, si l'on admet, ce qui ne peut être contesté, l'influence de l'art égyptien en Grèce, si l'on considère, en étudiant la colonne lotitonne d'un tombeau d'Abousir. que, dès l'origine, l'art égyptien interprétait, pour le fût d'un support, un faisceau de tiges serrées par des liens sous les fleurs qui forment le chapiteau, on peut expliquer les cannelures et les annelets par l'intcrprctation linéaire d'une décoration florale. Même en Egypte, le type primitif de la colonne à tiges et a fleurs de lotus s'était peu à peu transformé, comme on le constate à Karnak, ne laissant subsister du décor primitif qu'une interprétation conventionnelle faite par la gravure et la peinture. Bien plus, dans les tombeaux de Beni-Hassan, que 1 on croit pouvoir attribuer à la Ml' dynastie, aussi bien que dans le
F.o. ,04 - Tcu- d. griffon tn bronz. trouvée à Olympic. t^mplc SOUtCrTain dc Bc ït-cl-Ouali
construit sous Ramsès 11, les supports sont des colonnes cannelées, ayant quelque analogie avec la colonne dorienne. Le type du support lapidaire existait donc depuis longtemps en Egypte.
A l'origine les colonnes, qui, à l'extérieur des temples grecs, étaient les supports de galeries couvertes, se combinaient avec des plafonds dc bois formés de pièces superposées. En considérant les architraves monolithes comme des poitrails de pierre réunissant les supports, on arrive à concevoir au-dessus de ces architraves une construction de bois où l'on pourrait reconnaître dans les triglyphes les extrémités dc poutres soutenant des chevrons du comble, figurés par les mutules de la corniche, et entre lesquelles se placeraient, comme des panneaux, les métopes décorées ou non par la
L ART GREC
T^tc de Zcus • Jupilcr • en bronze, Irouvee i Olympit.
sculpture. Cette hypothèse paraitrait d'autant plus acceptable que la galerie extérieure, le péristyle, était certainement couverte par un plafond de bois dans les temples anciens, tels que le temple de Neptune « Poséidon » à Paestum, ou le grand temple de Sélinonte. On voit encore à Paestum les entailles des poutres qui recevaient les solives. Mais si l'on excepte l'Héraïon d'Olympie, qui ne semble pas avoir eu d'entablement lapidaire, le plus ancien temple de Sclinonte, commencé au vu' siècle et achevé au vi', a déjà un entablement de pierre, et les métopes de 'Sf'.; sa façade orientale sont décorées de bas-reliefs. Ils se rapprochent, par leur facture un peu rude et par leur polychromie, des bas-reliefs recueillis au musée de l'Acropole et sont probablement contemporains
]| semble que les supports lapidaires des temples primitifs aient été monolithes. Les colonnes qui subsistent au vieux temple de Corinthc. l'un des
monuments les plus anciens de l'art dorien. sont presque toutes d'une seule pièce. On fait remonter aussi la construction de ce temple au vil' siècle, à l'époque de la prospérité de Corinthe. sous Cvpsclos et ses successeurs. Le grand temple de Poséidon à Paestum serait du vi' siècle. Son état de conservation en rend l'étude particulièrement intéressante fig. io3). II est en effet le seul qui ait conservé en place ses colonnes à deux étages, qui divisaient intérieurement le sanctuaire K naos » en trois nefs : des escaliers précédant le naos donnent lieu de croire qu'on avait accès à des tribunes situées au-dessus des nefs
FtG. iot>. — Télc de jeune homme en bronjc. Irouvec • . i .. i i- •
i Alignes, dans les fouilles de lAeropole. lateralCS. CC qUI CXpliqUC la diVI-
L ARI DANS LANTIQUITK
Apollon Did>
(Louvre.
sion de ces nefs et de leurs supports en deux étages.
Le temple grec était généralement un sanctuaire de forme rectangulaire destiné à abriter l'effigie d'une divinité et à recueillir les objets précieux qu'on lui offrait.
11 n'y avait pas à l'intérieur, comme dans nos églises, de cérémonies réunissant les fidèles pour des prières en commun ; ces cérémonies étaient extérieures, et se développaient autour de l'autel destiné aux sacrifices.
Aussi les sanctuaires étaient-ils généralement clos, laissant voir seulement à travers une grande porte, la statue du dieu.
A l'est et à l'ouest, le péristyle s'élargissait pour former un vestibule précédant le temple.
Il pronaos » , que fermaient latéralement les murs prolongés du sanctuaire; ils étaient terminés par des antes. sortes de pilastres que couronnaient des moulures distinctes de celles des chapiteaux de colonnes.
Au monument de Pxstum qu'on désigne sous le nom de » basilique » et qui semble avoir
LART GRtC
précédé le grand temple, les antes ont pour moulure la gorge égyptienne.
Les architectes grecs ont toujours su tirer parti des sites pour mettre en valeur les monuments. Leurs temples couronnent les collines : tels le Parthénon ou le temple de Segeste; ou bien, comme au cap Sounion, à Sélinonte. à Agrigente « Girgenti II , ils se dressent sur des promontoires dominant la mer.
Si le temple s'élève en plaine, comme à Piestum, il est orienté de telle sorte que la vue s'étende du péristyle vers la mer, et le contraste des flots bleus avec les champs d'asphodèles ajoute à l'effet du monument.
A Delphes, c'est au pied des roches Phocdriades, près de la source de Castalie et au-dessus d'un bois d'oliviers, que s'élevait le temple, auquel donnait acccs une rampe montant en lacets et bordée des trésors des cités, contenant sans doute les objets nécessaires à la célébration du culte.
A Olympie ces trésors étaient cdihcs sur une terrasse longeant les pentes du mont Kronion. et c'est au-dessous de cette terrasse, et à proximité d'un bois sacré, que s'élevait le temple de Jupiter u Zeus ».
Un des caractères particuliers de l'art dorien. c'est l'énergie qui se traduit par la rigidité des lignes architecturales.
Ainsi, dans les supports, le galbe du fût d'une colonne est d'autant moins accentué que l'art est plus voisin de son apogée. Si les cannelures de la colonne doricnne cvcillcnt le souvenir du faisceau de tiges de la colonne
106. — Vue antique rcprcxnlinl d<s jeunes filles a la fontaine de Callirhoe. (Louvre.)
LART DANS LANTIQUITH
éj^yptienne, la forme bulbeuse de la base affectionnée par les Egyptiens n'est pas adoptée par les Grecs, et c'est directement sur le sol du péristyle que nait le lût, sans transition.
La sculpture, au vu' siècle avant notre ère, est encore en enfance, même en lonie. Les types masculins, qu'on a trop aisément qualifiés u Apollons»,
ceux de Béotie comme ceux de Délos, exagèrent la raideur des statues d'Egypte : comme elles, ils ont les bras collés au corps, et le mouvement de la marche y est à peine indiqué. La figure dégrossie semble être la traduction en pierre ou en marbre de la figure prise dans le tronc d'un arbre « xoanon ». Si le statuaire s'essaye à représenter une figure volante, le symbole d'une Victoire, par exemple, le vol n'est accusé que par les ailes, et les jambes interprètent assez mal le mouvement de la course.
Le bronze, dont les Egyptiens, et surtout les Chaldéens, avaient fait de magnifiques applications à la statuaire, était déjà en faveur en Grèce au vu' siècle. Les ouvrages conservés témoignent d'une habileté relative du modeleur. Ce sont des ex-voto découverts dans les fouilles de Dodone, en Epire, ou dans les fouilles d'Olympie, les premiers ayant, malgré leur rudesse, une saveur de terroir qui les classe parmi les oeuvres primitives de la sculpture hellénique, les seconds rappelant encore, par les thèmes décoratifs, la sculpture assyrienne. On a aussi trouvé, à Olympie. des griffons (fig. 104), formant sans doute l'extrémité des poignées de bassins de bronze posés sur des trépieds, et dont le col à tète d'oiseau de proie est caractéristique.
C'est dans l'application de la statuaire au bronze que les progrès semblent avoir été le plus rapides. La tète de Zeus (fig. io5), découverte à Olympie. est aussi intéressante par la simplicité du modelé que par l'expression énergique de la figure. La tctc de jeune homme, trouvée dans les fouilles de l'Acropole, est plus remarquable encore par l'observation consciencieuse de la nature. Elle était dorée, et le bronze a pris sous l'or une patine aux tons chatoyants, où dominent le vert et le rouge violacé (fig. lob).
Fig. 109. — Statuette de marbre polychrome
découverte dans les fouilles de l'Acropole
d'Athènes. (Musée de l'Acropole. )
LART GREC
Le Péloponnèse à été le berceau de cette école de sculpture à laquelle il faut peut-être attribuer l'élégante statue de bronze trouvée à Piombino et conservée au Louvre, que l'on considère comme une réplique de l'Apollon Didyméen (fig. 107).
Le sculpteur grec a déjà des qualités originales, qui, dans le cours d'un siècle, se développent avec une extraordinaire rapidité. La nature est son guide, il sait en saisir et en rendre simplement le caractère; il cherche avant tout à conserver l'expression de la vie, empruntant a l'Egypte l'interprétation de
Fio. 110. — Chapiteau doricn du Ptrihtnon.
l'œil par l'émail ou le cristal sertis de bronze. Dans cette voie d'interprétation de la nature, les progrès vont vite, et on a peine à croire qu'un siècle seulement sépare ces figures volantes à la marche embarrassée, trouvées à Délos ou sur l'Acropole d'Athènes, des bas-reliefs de la Gigantomachie icombat des dieux et des géants), qui Formaient une frise continue, couronnant l'édicule ou trésor que la ville de Cnide avait élevé à Delphes au vi' siècle.
La peinture sur la pierre et le marbre n'est d'abord à proprement parler que l'enluminure. Elle a pour but. en Grèce comme en Egypte, de distinguer sur le bas-relief les nus des draperies, de mettre en valeur certains détails de costume, de dessiner, principalement sur des moulures éclairées par rellct. des ornements que la faiblesse des reliefs laisserait indécis.
C'est sur les vases que le peintre fait ses premiers essais de composition en silhouettes noires.
C'est en quelque sorte l'interprétation sur la surface colorée en jaune orangé des ombres des figures, et c'est si bien cela, que, comme l'a remarqué
,38 l.ARI DANS LANIIQUII j;
M. Pottier, l'artiste inexpérimenté, redessinant au trait incisé les contours noyés dans l'ombre, a fait parfois de très singulières inversions des membres. Bien que le céramiste n'ait à sa disposition que des argiles colorées, il trouve le moyen de donner quelque variété à ses figures en adoptant le blanc pour les chairs des femmes et le brun violacé pour celles des hommes. Les beaux vases provenant des fabriques de Chypre, de Rhodes, de Corinthe. nous renseignent sur la perfection relative du dessin des peintres céramistes à une époque où la statuaire était encore réduite à de timides essais.
Certains vases à figures noires de l'école attique, qui semblent dater de la fin du vi' siècle, ont une décoration d'une grâce exquise. Le céramiste a représenté sur des « hydries » conservées au Louvre, ici le triomphe d'Athéna. là de jeunes Athéniennes puisant l'eau à la fontaine de Callirhoé (fig. io8).
Dès le vi' siècle la peinture est appliquée au marbre, dont la décoration gravée semble inspirée d'abord du décor floral de l'Egypte. Mais si l'on considère, au musée de l'Acropole, l'admirable tète de lion, provenant du temple d'Athcna. détruit par les Perses, on est émerveillé de la souplesse de la sculpture et de l'harmonie réalisée par l'accord des ornements peints et des saillies de haut-relief.
A la fin du vi' siècle, le statuaire est maître du marbre, et il le colore pour animer la figure par le plus harmonieux contraste. Les statues découvertes par M. Cawadias dans les fouilles faites près de l'Erechtheion nous ont révélé des types charmants de figures féminines, ayant parfois les caractères de portraits ifig. 109.
La découverte à Delphes du Trésor des Athéniens a eu un intérêt particulier, puisque le monument a une date certaine, ayant été construit à l'aide du butin pris sur les Perses à Marathon; elle nous a fait connaître l'état précis de l'art grec au début du v' siècle, au moment où s'ouvre, pour le génie grec, la période la plus brillante, celle qui assigne le premier rang à la civilisation de la Grèce.
A cette époque, l'architecture dorienne semble avoir déjà arrête, après un assez long effort, les formes définitives des supports isolés et de l'entablement qui les couronne. Il y a peu de différence, au point de vue des profils, entre le chapiteau du Trésor des Athéniens et celui du Théseion ou celui du Parthenon fig. 110.
L'architecte n'est pas, à proprement parler, un créateur, puisque, pendant plusieurs siècles il répète, au moins pour les temples, le type consacré; mais il s'attache à la perfection de la construction et à la pureté des formes; il met tout au point. Comparez, par exemple, le chapiteau de I édifice dit « la basilique ». à Picstum. ou celui du temple de Corinthe. au chapiteau du temple d'Olympic : vous constaterez que le profil de l'échinc s'est à la fois affiné et affermi. Au début c'était une sorte de moulure arrondie soutenant l'abaque du ciiapiteau, mais dont la saillie exagérée semblait inutile pour
LART GREC 14
l'architrave. Peu à peu le galbe s'est atténué par élimination de toute la matière inutile, et l'échiné s'est rapprochée de plus en plus de ce que nous appellerions, aujourd'hui, un profil u d'égale résistance ».
L'art grec est un art de nuances, et cette observation s'applique surtout à l'art doricn. L'artiste ionien a l'imagination vive des Orientaux : à toutes les époques, il affectionne les décorations un peu exubérantes, et l'ornementation linéaire, qui suffit à l'architecte dorien, n'est point son fait. A l'Artcmision d'Ephése, comme on peut le voir sur les fragments conservés au British Muséum, il sculpte des figures sur la partie inférieure du fût d'une colonne. Le chapiteau ionique, avec ses volutes et ses coussinets, œuvre exquise, mais d'une grâce féminine, est aussi distant qu'il est possible du chapiteau dorique, et son tailloir rectangulaire, qui se développe dans le sens de la portée des architraves, ménage, entre le fût de la colonne et l'architrave, une transition qui ne paraissait pas nécessaire a l'architecte doricn. D'ailleurs ce chapiteau semble bien approprié aux méthodes de construction développées en Perse, et qui combinaient des supports lapidaires avec des plafonds de bois. Les denticules de la corniche sont peut-être une réminiscence des abouts de solives, tels qu'on les voit figurés sur les façades rupestres des tombes royales des Achéménides à Perscpolis.
La base de la colonne ionienne s'étale comme un coussin moelleux sous le fût. Elle est constituée par deux tores séparés par une gorge et s'est enrichie plus tard d'une ornementation linéaire ou florale.
Ainsi se continuait encore au vi' siècle le développement parallèle des deux arts grecs dont les tendances différentes s'accusent dès l'origine de la civilisation hellénique.