I. — NÉVRALGIES PROPREMENT DITES
Masing. — Névralgie de la branche ophtalmique et de la branche moyenne du trijumeau. Elongation du nerf orbitaire. Diminution du nombre et de l'intensité des accès douloureux, et, finalement, guérison complète. [Journal hebdom. de méd. de /Saint-Pétersbourg , n" 49, 1879).
Higgens. — Névralgie de la branche ophtalmique du trijumeau, après extirpation du globe de l'œil. Elongation des nerfs sus et sous-orbitaires. La sensibilité dans la sphère des troncs nerveux se rétablit rapidement, et les douleurs cessent d'une façon durable. [British méd. Journal 1879, I, 893.)
Higgens. — Névralgie ophtalmique, après énucléation du globe. Elongation du nerf sus-orbitaire droit. Retour rapide de la sensibilité dans les parties, et guérison durable (Id.)
Czemy. — Elongation du nerf sus-orbitaire, puis résection du tronc nerveux dans une étendue de 15 millimètres environ, à son entrée dans le canal osseux. Aggravation des douleurs la semaine suivante ; kératite ulcéreuse. Après un traitement prolongé, amélioration et finalement guérison. {ArcJiiv. f. Psych. u. Nerven-Krankeiten, t. X, abtk. I, p. 284. 1879.)
Czerny. — Névralgie ophtalmique. Elongation des nerfs frontal et sus-orbitaire ; insuccès complet. Quinze jours après, résection des troncs nerveux. Les accès douloureux, d'abord revenus, disparaissent complètement vers la fin du mois. (Id.)
Kocher. — Névralgie frontale intermittente ; blépharospasme. Elongation du nerf sus-orbitaire. Trois mois plus tard, la sensibilité est presque complètement rétablie ; les
doul-eurs ont cessé. [Correspondent. Blatt. fur Schwener Aterzte, 1879, t. IX, p. 324.)
Quinquaud. — Névralgie sus-orbitaire. Eloiigation. Cessation des douleurs. L'anestliésie persiste encore après trois mois. f/Soc. de biologie, 12 mars 1881).
Quinquaud. — Névralgie sus-orbitaire. Elongation ; cessation des douleurs (Id.)
II. — NÉVRALGIES ÉPII>E1-ÏIF0RMES, SPASMES, CONTRACTURES DOULOUREUSES.
Grainger-Stewart. — Névralgie épileptiforme de la seconde branche du trijumeau. Elongation du nerf sous-orbitaire droit, ])!iv Bishop ; insuccès. Nouvelle tentative; section du nerf; nouvel insuccès. Elongation du nerf mentonnier; guérison complète qui persiste après cinq mois. (British med. Journal. I, p. 803, 1879.)
Spence. — Névralgie épileptiforme de la face depuis six mois. Elongation très forte du nerf sous-orbits^ire. Douleur légère le cinquième jour; nouvelle élongation, guérison. {The Zancet, I, p. 249, 1880.)
Walsham. — Névralgie épileptiforme de la face. Elongation violente du nerf sous-orbitaire. Léger engourdissement, puis quelques douleurs; guérison persistante après cinq mois. {Dritish med. Journal, II, 18o0.)
Quinquaud. — Névralgie épileptiforme. Insuccès. L'anestliésie ne persiste qu'une heure après l'opération. (1881).
Panas. — Blépharospasme avec névralgie des deux premières branches du trijumeau. Insuccès de la né\Totomie et des autres moyens de traitement. Elongation du nerf susorbitaire, rupture, excision. Elongation du frontal interne. Trois semaines après, élongation du nerf sous-orbitaire. Anesthésie consécutive, en voie de décroissance deux mois après, diminution du spasme, disparition des douleurs.
Si de ces treize cas, on retranche celui de Grainger-Stewart^ dans lequel la douleur occupait principalement le trajet du nerf nientonnier, on voit que l'élongation des nerfs sus ou sous-orbitaires a été suivie de la disparition des douleurs trois fois sur quatre. Reste à. savoir si les insuccès ont été publiés avec le même empressement que les cas de guérison.
La plupart des observations manquent malheureusement de détails. Quelques auteurs parlent d'une élongation violente; d'autres ne donnent aucune indication. Nulle part, l'effort de traction lie paraît pas avoir été mesuré. On devra procéder à l'avenir d'une manière plus précise, surtout s'il est bien démontré que le succès de l'opération dépend de la force avec laquelle la distension a été pratiquée.
Les expériences faites sur le cadavre démontrent qu'une traction relativement considérable est nécessaire pour produire la rupture d'un nerf ou l'arrachement de ses racines. Pour le sciatique, le minimum est de 75 kilogr., et, d'après Giletie, il a fallu chez un adulte vigoureux une traction quatre fois plus considérable.
Pour nous en tenir aux nerfs qui intéressent plus particulièrement l'ophtalmologiste, disons que la limite de résistance constatée par Troynbctta, fut en moyenne, pour le nerf sus-orbitaire de 2 kilogr. 1/2 environ, et pour le sous-orbitaire de 5 kilogr. 1/2. Toutefois ce sont des moyennes qu'il sera prudent de ne pas chercher à atteindre, si l'on veut ne pas s'exposer à une rupture. Chez une de mes malades, une traction ne dépassant guère 4 kilogr., a déterminé l'arrachement du sous-orbitaire.
Indépendamment de l'intérêt qu'il y a pour l'opérateur à pouvoir apprécier exactement le degré de distension, les cas fréquents de rupture à la suite d'élongations violentes démontrent la nécessité de ne plus s'en rapporter uniquement à l'avenir aux sensations que donne l'effort musculaire employé à la traction.
Pour permettre de doser exactement la force employée et de la graduer suivant le volume du tronc nerveux, la résistance de ses attaches et l'état du sujet, le docteur Gilette a fait construire un instrument connu sous le nom d'élongateur.
C'est une sorte de balance romaine composée d'une poignée en bois transversale, supportant en son milieu une forte tige métallique verticale, à l'extrémité inférieure de laquelle est fixé un dynamomètre dont l'aiguille indique à tout moment la puissance de traction exercée sur le crocbet métallique qui soulève le nerf. L'instrument est gradué jusqu'à 45 kilogr.
L'élongateur de Gilette, à en juger par sa description, paraît surtout destiné aux nerfs volumineux. Pour ceux de l'orbite, où l'effort de traction doit être relativement faible, un instrument aussi puissant eut été inutile et peut-être incommode. Je me proposais de faire construire un dynamomètre spécial lorsque j'ai trouvé dans le commerce précisément ce qu'il me fallait. C'est un peson constitué par un ressort en boudin fixé dans un tube métallique de G centimètres de hauteur environ, sur 1 centimètre de diamètre. Ce tube porte une fente longitudinale à travers laquelle passe un curseur entraîné par le ressort. La graduation va de là 5 kilogr., ce qui est la limite extrême des tractions à faire supporter au nerf sous-orbitaire. L'instrument se termine à sa partie inférieure par un crochet mousse que j'ai à peine eu besoin de modifier, et à sa partie supérieure par un anneau où passe le doigt qui tire sur le nerf.
Les malades, qu'en désespoir de cause j'ai cru devoir traiter par l'élongation des nerfs sus et sous-orbitaires, présentent des lésions extrêmement complexes.
Ce sont deux femmes atteintes à la fois : de paralysie de la troisième paire, d'amblyopie due à une atrophie plus ou moins avancée du nerf optique, et enfin de névralgie du trijumeau. Il existe entre elles cette différence que, chez la première {Obs. /),les désordres fonctionnels paraissent imputables à une lésion organique et probablement syphilitique de la base du crâne; tandis que chez la seconde {Obs. II), il se pourrait que l'on eût affaire simplement à des troubles hystérique.
Voici ces observations telles qu'elles ont été recueillies par M. Sieur, interne du service.
Observation I. — Ambhjopie de l'œil droit; paralysie de la troisième paire ; névralgie du trijumeau.
Marie G..., âgée de trente-neuf ans, domestique à Angoulême, entre à l'hôpital Saint-André le l^"^ septembre 1881. La malade porte au cou quelques cicatrices de scrofule datant de l'enfance; à part cela, elle a joui d'une bonne santé jusqu'en 1878; actuellement encore, et malgré ses longues souffrances, elle a le teint coloré, de l'embonpoint, et présente une apparence j'obuste.
Des maux de tête persistants sont apparus il y a trois ans, sans cause connue. Les douleurs, toujours plus violentes au moment des époques menstruelles, étaient localisées dans le côté droit, et s'accompagnaient d'une sensation de tiraillement dans l'œil correspondant. Il paraît j avoir eu, à diverses reprises, des pertes subites de connaissance.
Toutefois, l'acuité visuelle était demeurée intacte et aucun phénomène paralytique n'avait succédé à ces crises, lorsque, cinq mois après le début des accidents, la malade eut une dernière attaque au sortir de laquelle elle s'aperçut de la chute de la paupière supérieure droite, avec impossibilité de la relever ; en même temps, l'œil était porté en dehors. Il s'était donc produit une paral^'sie de la troisième paire, surtout caractérisée par du ptosis et du strabisme externe. L'amblyopie paraît dater de cette époque.
La malade entra, à ce moment, à l'hôpital d'Angoulême, où, pendant sept mois, elle fut traitée sans succès par l'iodure de potassium et le sirop de Gibert. Un mois après, à la suite de badigeonnages de teinture d'iode sur le front et la tempe, le ptosis disparut; mais le strabisme et les douleurs persistèrent. Cinq mois plus tard, le ptosis reparut. Nouveau séjour à l'hôpital; le traitement déjà institué est repris et continué avec persévérance; mais ce ne fut qu'un an après, à la suite de l'application de mouches de Milan au pourtour de l'orbite, que le ptosis céda, pour se reproduire une troisième fois au
mois d'août dernier, en même temps que les douleurs oculaires et péri-orbitaircs devenaient plus intenses.
C'est alors que la malade entre à la Clinique ophtalmologique de Bordeaux. Interrogée sur ses antécédents, elle affirme n'avoir jamais eu d'a,ccidcnts vénériens; son unique enfant, âgé de douze ans, jouit d'une bonne santé; il n'y a jamais eu de fausse couche.
L'état, à l'entrée, est le suivant :
Les douleurs ne cessent jamais complètement; elles s exaspèrent à l'entrée de la nuit et atteignent leur plus grande intensité vers le matin. Une injection liypodermique de mor. phine doit être pratiquée chaque soir, pour procurer quelques heures de sommeil.
La névralgie occupe tout le côté droit de la tête; mais paraît siéger phis spécialement sur le trajet des branches supérieure et moyenne du trijumeau. Les /)o/»^s' sus-orbitaivc, nasal, temporal, sous-orhitaire sont très douloureux. La malade se plaint surtout d'une douleur intra-orbitaire {point oculaire) extrêmement vive ; l'œil est injecté et un peu larmoyant au moment des accès. Pas de troubles de sécrétion du côté du nez; rien à signaler dans la dentition.
Il existe une paralysie de la troisième paire à peu près complète : ptosis, m^'driase, strabisme externe; exophtalmie légère. L'amblyopie a fait depuis peu des progrès rapides ; l'acuité est réduite à 1/10 environ; cependant, l'ophtalmoscope montre à peine une légère décoloration du disque optique. La réfraction et l'acuité de l'autre œil sont normales.
A la suite de cet examen, et malgré l^s résultats négatifs de l'interrogatoire au point de vue de la syphilis, M. Badal porte le diagnostic suivant :
Paralysie du nerf optique, de la troisième paire, et probablement aussi de la quatrième (pathétique); névralgie des brandies supérieure et moyenne du trijumeau ; le tout conséquence probable d'une tumeur gommeuse de la base du crâne.
L'iodure de potassium à la dose de 3 grammes pendant plusieurs semaines, n'ayant amené aucune amélioration, pas plus que les cautérisations ponctuées pratiquées au pourtour
de l'orbite, on se décide à essayer de l'élongation des nerfs sus et sous-orbitaires, sans se dissimuler qu'en raison de la complexité des phénomènes pathologiques et de la nature probable de la lésion centrale dont ils relèvent, le succès est douteux.
L'opération est pratiquée, le 29 septembre, d'abord sur le sus-orbitaire.
La malade étant chloroformée, une incision d'environ 3 centimètres est pratiquée sur la moitié interne de la paupière supérieure, un peu au-dessous du sourcil et parallèlement au rebord orbitaire. Après avoir divisé avec le bistouri une mince couche de tissu cellulo-graisseux, on met le tronc nerveux à découvert à l'aide d'une sonde cannelée, en se guidant sur la petite écliancrure sus-orbitaire de l'os frontal, laquelle est très facilement sentie à travers les parties molles, et permet de déterminer avec une précision absolue le point d'émergence du nerf. Ce dernier, isolé avec soin des vaisseaux qui l'accompagnent, est saisi sur .un crochet à strabisme et fortement tiré au dehors, perpendiculairement à sa direction, .de manière à produire un allongement de 2 centimètres environ, après quoi on le laisse retomber. Les lèvres de la plaie sont réunies très exactement par quatre points de suture, avec des fils de crin. Pansement ouaté.
En l'absence de dynamomètre, il a été impossible de préciser l'effort de traction. Au cours de l'opération, une pince à forci-pressure a dû être appliquée pendant quelques minutes sur une artériole.
30 septembre. — Un peu d'œdème de la paupière supérieure, suintement sanguinolent peu abondant vers le bord interne de la plaie. La malade a souffert le soir de l'opération, et l'on a dû pratiquer une injection de morphine; mais la nuit a été meilleure qu'aucune de celles qui l'ont précédé, et il semble que, d'une façon générale, les douleurs aient perdu de leur intensité.
i'^'^ octobre. — Les injections de morphine ont été supprimées; néanmoins, la nuit a été bonne. La malade peut maintenant se coucher sur le côté droit, ce qu'elle ne pouvait
faire autrefois. Le point névralgique sus-orLitaire a disparu, la sensibilité normale est conservée dans tout le territoire du nerf élongé. La pression continue à être douloureuse au niveau de l'émergence des nei'fs sous-orbitaire, nasal et malaire. Le ptosis et le strabisme persistent,
2 octobre. — Les douleurs ont augmenté, ce que la malade attribue au retour des règles; le nerf sus-orbitaire lui-môme est redevenu sensible. La plaie est réunie par première intention; l'œdème a disparu. Les crins à suture sont enlevés le jour suivant.
5 octobre. — Les règles ont cessé; tout est rentré dans l'ordre du côté du sus-orbitaire; mais la malade continue à se plaindre de douleurs vagues dans le côté droit de la tête et surtout dans le globe de l'œil; il semble, dit-elle, qu'on le lui arrache. Le point sous-orbitaire est aussi très douloureux. Cette situation persiste désormais sans grands changements.
17 octobre. — Élongation du nerf sous-orbitaire.
Une incision transversale, de 3 centimètres et demi environ, dont l'extrémité interne part du sillon naso-génien, est pratiquée à un centimètre au-dessous du rebord orbitaire, suivant une direction légèrement oblique de dedans en dehors et de haut en bas. En raison de l'embonpoint de la malade, une couche assez épaisse de tissu cellulo-graisseux doit être divisée avant d'arriver au point d'émergence du nerf. Celui-ci est isolé à l'aide d'une sonde cannelée, en se servant, comme point de repère, de la saillie du maxillaire qui fait suite en dedans, au bord inférieur de l'os malaire.
L'opération est plus laborieuse que pour le sus-orbitaire ; le sang gêne constamment l'opérateur et cinq pinces à forcipressure doivent être successivement appliquées. En dernier lieu, la déchirure de l'artère ?ous-orbitaire occasionne une petite hémorrhagie qui nécessite la torsion du vaisseau. Un crochet à strabisme est enfin glissé sous le cordon nerveux, de manière à l'isoler sntfisamment pour permettre de passer le crochet du .petit dynamomètre dont il a été question, et on pratique pendant une demi-minute environ, une traction verticale de deux kilogrammes et demi, qui détermine un
allongement de 3 centimètres ; après quoi le nerf est remis en place, et la plaie réunie par cinq points de suture. Pansement ouaté.
18 octobre. — Réunion par première intention; ecchymose et gonflement modéré delà paupière inférieure. La sensibilité est conservée dans tout le territoire du sous-orbitaire; les douleurs n'ont pas diminué.
Quelques jours suffisent pour la guérison complète de la plaie ; mais l'opération n'a donné aucun résultat. Le point sous-orbitaire persiste arec la même intensité, de même que les points nasal, temporal et oculaire.
A la date du 1^'' novembre, un mois après la première opération, le seul résultat obtenu consiste dans la disparition du point sus-orbitaire ; résultat médiocre, si l'on considère qu'à part une région assez limitée, tout le côté droit de la tête est douloureux ; mais ce sont surtout les souffrances ressenties dans le globe oculaire lui-même, et d'une manière presque permanente, qui font le désespoir de la malade.
Les milieux transparents ne présentent du reste aucune altération appréciable, et il n'existe pas la moindre tension glaucomateuse.
Depuis quinze jours, on est revenu à l'usage de l'iodure de potassium, dont la dose a été portée progressivement à 5 grammes; simultanément, on pratiquera à l'avenir des frictions d'onguent na,politain. Notons, pour terminer, que la vision des couleurs malgré l'ambljopie de l'œil droit, est restée normale, contrairement à ce qui existe chez la seconde malade dont nous allons donner l'observation.
Observation II. — Hystérie; ambl^opie; acliromatopsie ; paralysie de la troisième paire ; névralgie du trijumeau.
Emma B..., âgé de trente-huit ans, couturière, entre à la Clinique, le 29 août 1881.
Cette femme est atteinte depuis son enfance, de strabisme externe de l'œil droit, lié à une myopie prononcée ; néanmoins, jusque dans ces derniers temps, la vision était relati-
vement satisfaisante. La santé générale n'a jamais été bonne; jusqu'à l'âge de quinze ou seize ans, la malade a été sujette à des épistaxis fréquentes. Elle a toujours été anémique, mal réglée et si impressionnable que, pour ce seul fait, on l'a considérée à diverses reprises comme atteinte d'hystérie. Plus tard, et à de longs intervalles, il y a eu de véritables attaques convulsives, à la suite d'émotions vives.
Il j a cinq ans, une hémoptysie abondante survenue sans motif appréciable, a nécessité un séjour au lit de près de trois mois. Peu de temps après, survinrent des douleurs névralgiques occupant toute la tète, sans localisation précise. Après six mois de traitements divers, ces douleurs disparurent pour ne plus revenir qu'au mois de juillet dernier ; elles siégeaient cette fois dans le côté droit de la tête, et dans l'œil correspondant. A peu près à la même époque, la malade s'aperçut que sa vue baissait, et. à la suite de méprises auxquelles l'exposait tout particulièrement sa profession de couturière, elle dut reconnaître qu'elle confondait entre elles certaines couleurs, notamment le rouge et le vert, ce qui l'obligea à quitter son atelier. Mais il importe de noter que l'achromatopsie était déjà très évidente, alors que l'acuité proprement dite était encore assez bonne pour permettre de coudre.
En même temps, le strabisme externe de l'œil droit parut augmenter, s' accompagnant de chute de la paupière supérieure. La malade se décide à entrer à l'hôpital ; son état est le suivant :
Myopie d'environ 7 dioptries, avec staphylomes postérieurs correspondants : atrophie manifeste des nerfs optiques, surtout prononcée à droite. De ce côté, l'acuité visuelle est extrêmement réduite, les doigts peuvent à peine être comptés à 10 centimètres. Ptosis, mydriase, strabisme externe très prononcé. A gauche, l'acuité est envii'on de 1/6.
L'examen de la vision des couleurs montre une cécité complète pour le roiic/e et le vert qui, tous les deux, sont pris pour du gris. Les tons jaunes et bleus sont bien distingués.
Tout le cùté droit de la tête est le siège de douleurs névralgiquespersistontes, avec exacerbations nocturnes; les dou-
leurs sont particulièrement vives sur le territoire des branches supérieure et moyenne du trijumeau. De même que dans l'observation précédente, les points oculaire, nasal, temporal, sus et sous-orbitaires, sont nettement accusés. La malade ne dort pas, mange à peine, s'affaiblit de jour en jour. Les règles sont supprimées depuis plusieurs mois. Toux sèche, fréquente. Pas d'anesthésie cutanée.
En présence de phénomènes aussi complexes, M. Badal croit devoir réserver son dignostic, quant à la nature même des lésions ; cependant il incline à croire qu'il s'agit de troubles purement hystériques. Lé bromure de potassium est prescrit aux doses successivement croissantes de 3, 4, 5 et 6 grammes par jour. Une injection hypodermique de 1 centigramme de chlorhydrate de morphine est pratiquée chaque soir, à la tempe ou au bras droit.
Tout d'abord on constate une amélioration sensible ; la malade peut reposer une partie de la nuit et semble reprendre des forces ; mais cette rémission est de courte durée et bientôt les douleurs deviennent plus vives que jamais. On -se décide alors à tenter l'élongation des nerfs sus et sousorbitaires.
30 septembre. — Chloroformisation. Elongation du nerf sus-orbitaire, d'après le procédé indiqué dans l'observation précédente. Une forte traction, pratiquée à l'aide d'nn crochet à strabisme, donne un allongement d'environ 2 centimètres. Quatre points de suture à l'aide de crins; pansement ouaté.
En se réveillant, la malade est prise d'une violente attaque d'hystérie qui dure près de trois heures. Grâce à une injection de morphine pratiquée dans la soirée, la nuit est assez bonne.
1*"^ octobre. — La plaie est déjl réunie; ecchymose, léger œdème de la paupière. Le point sus-orbitaire est resté sensible à la pression; d'une façon générale, les douleui's ont peu diminué. On continue à pratiquer chaque soir une injection de morphine.
3 octobre. — Les douleurs sont moins vives. L'œdème de
la paupière supérieure a disparu: la teinte ecch} nioticiue a gagné la paupière inférieure.
6 octobre. — La plaie est complètement citatrisée; on enlève les crins à suture, plus de pansement; bien que le nerf sous-orbitaire en particulier, soit resté très douloureux, on supprime les injections de morphine.
17 octobre. — Chloroformisation. Elongation du sous-orbitaire. De même que pour la première malade (Observ. IJ, des pinces à forci-pressures doivent être appliquées à diverses reprises pendant l'opération. A l'aide du dynamomètre dont il a été question, on exerce une traction portée graduellement jnsqu'à 3 kilogrammes, et qui détermine un allongement de 3 centimètres environ. La traction ayant été portée jusqu'à 4 kilogrammes, il s'en suit une rupture du nerf, dont on résèque 4 centimètres. Les lèvres de la plaie sont réunies très exactement par cinq points do suture . Pansement ouaté.
A son réveil, la malade est prise, comme la première fois, d'une attaque d'hystérie qui dure de dix heures du matin à quatre heures du soir. Une injection de morphine, pratiquée dans la soirée, est suivie d'un sommeil calme jusqu'à minuit.
18 octobre. — Apparence de réunion des lèvres de la plaie, légère tuméfaction des parties molles voisines; la moindre pression provoque une douleur vive. L'anesthésie due à la résection du nerf est limitée à l'aile du nez, à la moitié droite de la lèvre supérieure et à la portion correspondante de la muqueuse buccale. L'opération n'a amené aucun soulagement.
19 octobre. — La tuméfaction a presque entièrement disparu, excepté vers l'angle interne de la plaie, où existe une sorte d'empâtement; les douleurs sont un peu moins vives. On supprime encore une fois les injections de morphine, qui sont remplacées par une potion au chloral.
21 octobre. — Léger mouvement fébrile; une pe+ite collection purulente s'est formée vers l'angle interne de la plaie; on l'évacué par la simple pression du doigt. Fomentations émollientes.
22 octobre. — La malade n'a pas dormi; elle a eu pendant la nuit, une perte de connaissance de dix minutes environ, provoquée, dit-elle, par l'intensité des douleurs névralgiques.
24 octobre. ■ — La plaie est complètement cicatrisée; on enlève les crins; plus de pansement. Le point sous-orbitaire a presque disparu, mais la malade continue à se plaindre de douleurs vagues occupant tout le côté droit de la tête, sans localisations précises; elle souffre aussi dans la région épigastrique.
On prescrit des frictions avec :
Huile de camomille camphrée 60 gr.
Laudanum de Sydenham. . ) , ^ Chloroforme j " ° '
8 novembre. — Les douleurs gastralgiques sont remplacées par une névralgie intercostale extrêmement aiguë, qui ne cède qu'à l'application de deux petits vésicatoires volants appliqués, l'un en avant, l'autre en arrière du thorax, au niveau du cinquième espace intercostal.
20 novembre. — Peu de changement dans l'état de la malade : elle est extrêmement faible et ne quitte pas le lit. De temps à autre, elle réclame le soir une injection de morphine dans la crainte de ne pouvoir dormir. On supprime le bromure de potassium qui n'a donné aucun résultat.
Un anthrax se développe à la partie supérieure de la région dorsale, au point d'application du vésicatoire. Une incision cruciale est suivie d'une perte de connaissance de quelques minutes.
Cet anthrax a guéri rapidement, mais depuis cette époque la malade est sujette à des pertes de connaissance, qui n'ap. paraissant d'abord que dans certaines circonstances : douleurs plus vives, contrariétés, etc., ont fini par se produire sans cause appréciable.
1®' décembre. — Actuellement, les pertes de connaissance reviennent chaque jour à trois heures, annoncées par une sensation de boule remontant de l'estomac à la gorge. La
malade pâlit, et pendant dix minutes ou un quart d'heure, reste immobile et inerte, insensible à tout ce qui l'entoure. Pas de catalepsie.
La vision devient de plus en plus mauvaise. Les douleurs ^ persistent dans tout le côté droit de la tête; toutefois, les points sus et sous-orbitaires sont à peine marqués. Il n'en est pas de même pour les autres qui sont restés douloureux à la pression. Le point oculaire, en particulier, est très accusé et provoque chaque jour les plaintes de la malade.
On se propose de recourir à la métallothérapie,
RÉSl'MÉ.
Observation L — Femme, trente-neuf ans. Depuis tiois ans, douleurs névralgiques de tout le côté droit de la tête, affectant plus particulièrement les branches supérieure et moyenne du trijumeau; paralysie complète de la troisième paire. Insuccès du traitement anti-syphilitique. Forte élongation du nerf frontal externe; disparition à peu près complète du point sus-orbitaire. Elongation du nerf sous-orbitaire avec une force de traction de 2 kilogrammes 1/2. De ce côté, aucune amélioration.
Observation II. — Femme, trente-trois ans ; anémie profonde ; hystérie. Douleurs névralgiques de tout le côté droit de la tête, remontant à cinq ans, et siégeant plus particulièrement sur le trajet des branches supérieure et moyenne du trijumeau. Amblyopie ; achromatopsie ; paralysie complète de la troisième paire. — Traitements divers, sans succès. Forte élongation du nerf frontal externe ; disparition à peu prés complète du point sus-orbitaire. Elongation du nerf sous-orbitaire, suivie de rupture lorsque la traction atteint 4 kilogrammes. Résection de 4 centimètres. Disparition du point sous-orbitaire. Les autres points persistent ; les douleurs, dans leur ensemble, ont peu diminué. Depuis la dernière opération, pertes de connaissance fréquentes. Etat général de plus en plus mauvais.
Comme vous le voyez, Messieurs, nous voilà loin des résultats trillants obtenus par certains opérateurs.
Il est incontestable que notre première malade souffre beaucoup moins, depuis qu'elle a subi l'élongation du nerf sus-orbitaire ; les narcotiques ont pu être supprimés et l'état général se maintient satisfaisant. Mais il ne faut pas oublier que, peu de temps après l'opération, l'iodure de potassium a été repris et porté à des doses élevées; depuis quinze jours, on pratique en outre des frictions d'onguent napolitain.
Chez la seconde malade, la résection du sous-orbitaire n'a pas donné de meilleur résultat que l'élongation du nerf frontal. Si quelques jOo/«i.s' douloureux ont disparu, par contre, l'état général est devenu des plus mauvais.
A quoi devons-nous attribuer le peu de succès de ces tentatives? A coup sûr, les tractions n'ont pas été trop faibles ; le reproche contraire pourrait plutôt leur être adressé. Mais il est fort probable que le modiis faciendi n'est pas en cause, et qu'ici, en raison de la complexité des phénomènes pathologiques, tout autre procédé aurait pareillement échoué.
Ces résultats à peu près négatifs n'en méritent pas moins d'être enregistrés. J'ai quelques raisons de penser que. les faits de ce genre ne sont pas rares, et peut-être la nouvelle méthode susciterait-elle moins d'enthousiasme si, en regard des guérisons assurément nombreuses inscrites à son actif, on pouvait placer la liste des insuccès non publiés.
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