‹ Leçons sur la grippe de l'hiver 1889-90Chapitre 2 sur 10 · Elle gagne Paris, Berlin et diverses capitules · texte numérisé non relu

Elle gagne Paris, Berlin et diverses capitules

3. Elle s’étend en province et se diffuse dans la France entière ;

4. Elle franchit les mers et se répand en diverses régions d’Afrique et d’Amérique.

C’est donc un fait acquis. Rien, dans ce mode d’envahissement, ne ressemble à la simultanéité d’attaque, à l’ubiquité d’invasion que l’on a invoquée. Partout on note un temps up-

-4 GRASSET ET RAUZIKR.

préciable entre l’envahissement d’une région et l’atteinte d’une autre région ; partout on constate un intervalle sensible entre les premiers cas observés et la diffusion épidémique.

C’est là une nouvelle conclusion qui est loin d’élre banale, à laquelle je tiens, parce quelle me parait découler des faits, et qui me conduit naturellement à examiner devant vous le problème de la contagion.

La maladie régnante est épidémique, est -elle contagieuse ?

La question est difficile à résoudre ; elle est des plus controversées, et mes conclusions, je le sais, ne seront point d’accord avec l’opinion de la majorité.

Laissez-moi l’affirmer dès le début, je suis contagionniste. Ma conviction sur ce point est assez solide pour que je ne craigne pas d’entrer en lutte avec les savants les plus distingués de notre pays.

La presque totalité de l’Ecole française se prononce, en effet, contre la contagion. L’un des épidémiologistes les plus éminents de France. M. Cobn, faisait, dans la séance académique du 17 décembre', la déclaration suivante: «L’épidémie actuelle démontre, une fois de plus, son indépendance de tout transport par les communications humaines, traversant aussi vile les mers, les régions inhabitées, que les pays à population dense. Il n’y a que les agents physiques les plus rapides en leur propagation, la lumière, l’électricité, qui aillent aussi vile. Sans doute, le nouveau monde est atteint aujourd’hui comme l’ancien, et l’a ôté dans des conditions de rapidité supérieures à celles de la traversée des bâtiments les plus rapides. »

N’est-ce pas là une affirmation nette, précise et catégorique?

Dans la même séance, M. Bouchard proclamait également l’inexistence de la contagion: <t La grippe frappe, il est vrai, un très grand nombre d’individus, mais c’est là une preuve qu’elle n’est pas contagieuse. Une maladie contagieuse ne peut frapper, en une seule nuit, 50,000 personnes, comme cela a

1 Semaine médicale, 1889, pag. 463.

GRIPPE DE l’hiver ! 889-90.

eu lieu pour la grippe dans l’épidémie de janvier 1858. Il y a trois semaines, la maladie a été signalée à Saint-Pétersbourg, et, pour se propager, elle n’a pas suivi les voies du commerce humain. »

Et M. Colin reprenait : « Je crois qu’il ressort de ma communication que la grippe est une allection relevant des conditions atmosphériques extérieures, et indépendante delà contamination humaine. Je ne crois pas la grippe contagieuse ».

La même opinion vient d’être exprimée par M. Teissier, de Lyon, dans une leçon récente' : «Pour le plus grand nombre, celle affection n’est pas importable, elle n’est pas transmissible de l’homme malade à l’homme sain, et les exemples cités a cet égard paraissent concluants... La grippe, sans berceau d’origine, naissant on ne sait d’où, passant comme un nuage qui obéit au caprice des nuits, fond simultanément ou à quelques jours de distance sur des villes situées aux quatre coins de la terre... »

A l’étranger, la contagion a aussi des adversaires résolus.

Le 16 décembre, llenvers défend, devant la Société de Médecine interne de Berlin1 2, l’existence d’un virus ubiquisle qui naît et meurt en même temps sur des points du globe très différents.

Selon Fürbringer : a L’influenza n’est pas contagieuse. Je n’ai pas isolé les malades, et, malgré cela, il n’y a qu’un seul cas intérieur sur mille malades reçus à l’hôpital pour différentes maladies. Aucun médecin ne l’a contractée (ils ont de la chance, à Berlin !) ; un très petit nombre seulement de nos infirmiers et infirmières ont été atteints. »

Buêr, qui a observé l’épidémie chez les prisonniers, ajoute : «On ne peut guère parler d’un principe contagieux pour ce qui concerne ces malades, car les prisonniers sont presque complètement isolés.»

Bccher dit également : « Je ne comprends pas bien qu’on

1 Bulletin médical, 1890, pag. 45.

2 Semaine médicale, 1889, pag. 475.

GRASSET ET RAUZIET.

veuille expliquer la propagation de la grippe par un principe contagieux , I épidémie a éclaté simultanément sur les points les plus différents de Berlin et de l’Allemagne.»

Leyden reconnaît que la question est obscure, qu elle n’est pas encore définitivement tranchée ; mais il cite et approuve la phrase de Becher comparant l’épidémie à la boîte de Pandore.

En Autriche, Schnircr, le correspondant habituel de la Semaine medicale , nie également la contagiosité : «Celle épidémie, dit-il, n est pas contagieuse, car on observe des cas isolés assez nombreux.»

Vous voyez que le groupe des anticontagionnistes est considérable ; le nombre et 1a qualité des observateurs qu’il comprend semblent constituer, en faveur de leur opinion, une sérieuse garantie. — Et cependant, je ne puis me ranger sous leur bannière et faire mienne cette opinion.

En me basant uniquement (comme je le fais dans toutes ces leçons) sur ce que nous avons observé au cours de l’épidémie actuelle, je crois qu’il est- impossible de contester la contagion, c’est-à-dire le transport par l’homme du principe morbifique.

Je ne dis pas, nolez-le bien, que la contagion soit le seul mode de propagation et de diffusion de la maladie; je dis seulement qu’elle est réelle, qu’elle existe, et qu’elle constitue un mode de propagation.

Il me sera facile de vous le démontrer.

Et d’abord, cette prétendue ubiquité autour de laquelle on a fait tant de bruit, celte explosion simultanée dont parle Colin, est inadmissible quand on va au fond des choses et qu’on analyse avec soin les documents relatifs à l’épidémie actuelle.

Je vous ai montré les étapes distinctes et successives parcourues parla maladie; vous l’avez vue envahir peu à peu la Russie, Paris, la province, l’Afrique et l’Amérique. Est-il donc exact de prétendre que cet envahissement dépasse en vitesse les moyens de locomotion les plus accélérés ? Est-il juste de comparer la diffusion épidémique à la marche de la lumière et de l’électricité ?

Un mois pour s’étendre de Saint-Pétersbourg à Paris, quinze jours pour se rendre de notre capitale à Montpellier! Nul be-

grippe de l’hiver 188'J-9Û.

soin, ce me semble, d’un Irain express, pas môme d’un train omnibus pour réaliser le trajet !

Voilà donc un premier argument en faveur de la possibilité d’une transmission par l’homme ou par des objets appartenant à l’homme.

Si vous envisagez en elle-même chacune des étapes parcourues par la maladie, le résultat de vos investigations plaidera dans le même sens. L’épidémie débute à Saint-Pétersbourg; — de là, elle gagne deux capitales, Paris et Berlin; — des capitules, elle s’étend aux villes de province; — plus lard, elle envahit la province; — plus lard enfin, elle se répand dans les pays d’outremer. N’esl-ce pas la marche naturelle d’une maladie se propageant par l’intermédiaire de l’homme, suivant la voie ordinaire des communications humaines?

Il est donc inexact d’invoquer la diffusion par l’air, l’influence du «vent qui passe», l’action exclusive des agents extérieurs.

Je vous démontrais tout à l’heure que la maladie n’était pas née simultanément dans tous les points actuellement atteints, que Saint-Pétersbourg et Paris avaient été frappés à des époques différentes. — Je crois avoir également établi que le principe épidémique ne s’est point propagé par l’air. S’il en eut été ainsi, la maladie régnante, au lieu de procéder par bonds, de passer brusquement d’une capitale à l’autre, se fût subitement diffusée dans toute une zone et eut atteint simultanément toutes les régions, capitales et hameaux, soumises aux mêmes influences atmosphériques.

Une fois le principe introduit dans une ville, comment se propage-l-il ? Voyez ce qui s’est passé ici : du 9 au 17 décembre, a peine a-l-on observé quelques cas isolés; puis la diffusion s’est faite progressivement ; enfin, elle est devenue extrême. Il y a loin, de là, à une explosion simultanée, et les 50,000 cas dont Bouchard signale la production en une seule nuit n’ont pu éclater à Paris qu’une fois la maladie déjà introduite depuis un certain temps. Au début, et pendant quelques jours, le Louvre et les Postes ont constitué, dans la capitale, des foyers nettement limités.

GRASSET ET RAUZIER.

Ln propagation épidémique se fait, dans chaque milieu, par les agglomérations, les contacts. A Paris, la maladie s’est installée tout d’abord dans deux établissements populeux et encombrés. Partout, ce sont les lycées, les collèges, les postes, les banques, qui sont envahis les premiers.

L’encombrement n’agit pas ici comme dans certaines maladies, la dolhiénentérie par exemple : la contamination n’est pas le fait d’un entassement antihygiénique. Dans la plupart des établissements que je viens d’énumérer, les lois de l’hygiène sont sauvegardées, l’aération est abondante. Mais la propagation morbide résulte du contact, du rapprochement continuel des hommes les uns des autres.

Dans les maisons, il en est de même. Remarquez combien il est exceptionnel (et c’est vrai partout comme à Montpellier) d’observer, dans une demeure, un cas isolé. Il est de règle, au contraire, de voir un certain nombre de cas se développer peu de temps après l’éclosion du premier. Ceci ne vient-il pas encore à l’appui de la contagion?

Fürbringcr déclare qu’il ne s’est pas développé de cas intérieurs dans son hôpital ; les médecins et les infirmiers ont été épargnés. Mais, partout, on a observé le contraire; dans notre ville, peu de médecins ont échappé à l’épidémie.

A l’Hôpital Général, la propagation a été énorme : les infirmiers, les religieuses, presque tout le personnel traitant, un grand nombre de malades résidant dans I hôpital, ont été atteints.

A l’hôpital Suburbain, les choses se sont passées différemment; il y a eu peu de cas réellement intérieurs. C’est que les locaux sont vastes, très aérés; l’air de la campagne transporte, en outre, moins de germes contagieux que celui de la ville. Enfin, nous avons eu à traiter un très petit nombre de vrais cas de grippe en évolution ; les malades ne sont guère entrés à l’hôpital que pour des complications de la grippe, et rarement pour la grippe elle- môme. — Les quelques cas qu’il nous a été donné d’observer ont été constatés chez les internes (ils ont presque tous payé leur tribut), chez quelques infirmiers, en un mot chez

grippe de l’hiver 1889-90. 29

ceux qui fréquentaient quotidiennement la ville, qui avaient les relations les plus suivies avec le milieu infecté.

Schnircr, un anticontagionniste cependant , a adressé à la Semaine médicale des exemples que l’on peut opposer à celui de Fürbringer. A l’Hôpital Général de Vienne, sur 300 cas de grippe constatés, 77 concernaient des médecins, 58 des infirmiers et gardes-malades. Près de cet hôpital, se trouve unecascrne dont presque tous les soldats ont été grippés.

Le môme numéro de la Semaine médicale renferme un autre fait analogue: Un navire à vapeur, venant de Saint-Pétersbourg, importe la maladie en Danemark; la caserne du génie est prise tout d’abord, puis tous les établissements militaires, puis la population civile.

En Hollande, soixante matelots d’un bâtiment de guerre ont été atteints les premiers.

Certains cas d’immunité duc à l'isolement servent de contreépreuve et plaident dans le môme sens ; tel est le fait rapporté par Hirsch ‘ A Charlotlenbourg, il y a un couvent de femmes dans lequel se trouvent un très grand nombre de sujets chétifs, maladifs, et aussi des poitrinaires. Les membres de ce couvent ne doivent jamais franchir le seuil de la porte. Celle règle est absolue : la communication avec le monde se fait par les femmes, mais seulement d’une façon indirecte. Il n’y a que deux hommes, le prêtre et le médecin, qui aient des rapports directs avec les habitants du couvent — il y en a pl us de cent — et, quoiqu'il Chariot tenbourg l’influcnza règne, il n’y a aucune personne du couvent qui soit atteinte d’inlluenza. Je crois donc, conclut Hirsch, que l’influenza est transmissible d’homme â homme. »

A la môme séance de la Société de Médecine berlinoise, Kalischer déclare : « J’ai vu souvent un enfant attraper la maladie à l’école et la communiquer ensuite à tous les autres membres de sa famille. »

Kleist affirme également :« J’ai vu une série d’individus qui, pendant le jour, restaient ensemble dans des salles peu spa-

1 Semaine médicale, 1889, pag. 47t.

GRASSET ET RAUZIER.

cicuses; ils furent atteints de grippe l’un après l’autre. En rentrant chez eux, leurs femmes cl leurs enfants contractèrent la grippe. Il me semble donc qu’il faut admettre un principe contagieux. »

Enfin, Nothnager :« On voit des familles dans lesquelles un îles membres est pris d’abord, puis, presque en même temps, tous les membres de la famille sont atteints. Il semble que le premier ail introduit le contage dans la maison et que tous les autres en aient subi les atteintes du même coup. »

Je terminerai cette discussion par l'histoire de trois faits qui me paraissent absolument démonstratifs :

Voici d’abord une observation rapportée par Danguy des Déserts 2: Le vaisseau-école la Bretagne, monté par 850 hommes d’équipage, se trouvait en rade de Brest avec 244 malades à bord depuis le 14 décembre. L’épidémie s’y est propagée de la façon suivante :

Le 1 1 décembre, un officier reçoit de Paris deux gros colis provenant de la maison Polin;cesont deux grandes boites entourées de copeaux de bois. Il déballe ses colis lui -môme ; trois jours après, il est atteint. Le lendemain et le surlendemain, sa femme et ses trois domestiques sont frappés. — Ce sont les premiers cas survenus à Brest. — Cet officier vient à bord, le 14, et y passe vingt-quatre heures. Le 10, un cas est constaté chez un adjudant, et le 17 l’épidémie éclate, frappant de 20 à 45 hommes par jour. Les officiers et les sous -officiers atteints, autorisés à aller se soigner chez eux, communiquent la maladie à leurs familles.

N’esl-on pas autorisé à dire qu’il s’agit là d’un tait typique d’envahissement par contagion ?

Le second exemple appartient à mon excellent confrère le I)1 Bordone, de Frontignan ; je l’ai récemment communiqué à la Semaine médicale :

' Il h lb- tin médical , 1890, pag. 30.

2 Semaine medicale, 189a, pag. 5.

GRIPPE DE i.’hiver 1889-90. 31

Un commerçant de Frontignan rentre de Paris le 15 décembre; il a ôté atteint en roule et arrive en pleine grippe. — Le 17, il invite 10 personnes à savourer avec lui les provisions apportées de la capitale. — Le 19, sur les 10 convives, 5 sont atteints à leur tour, la maîtresse de maison, sa fille âgée de 5 ans, le premier employé et sa femme, le docteur de la famille. Le 18, l’amphitryon revient à son bureau, abandonné depuis quelques jours. Le 21, son deuxième employé, qui habile le village de Vie situé à quelques kilomètres et qui n’avait pas élé convié aux agapes de son patron, est frappé également. Il reste chez lui quatre jours ; le cinquième, sa mère tombe malade. — Notez que, jusque-là, aucun cas n’avait élé constaté à Vie ; avant le 15, rien n’avait élé signalé à Frontignan. — A partir de ce moment, la diffusion est rapide ; le 2i décembre, on compte 15 ou 16cas à Frontignan (l’épidémie procède par foyers successifs), et 5 ou G cas à Vie.

Le dernier fuit est dû à l’obligeance de mon aimable confrère le Dr Vedel. de Lunel, et m’a ôté communiqué par son fils, externe distingué de nos hôpitaux:

Le 22 décembre, une jeune fille de 15 ans, habitant Lunel, est atteinte par l’épidémie; c’est, sinon le premier, du moins l’un des premiers cas constatés dans celle ville. Du 22 au 26, ses deux frères, dgés de 5 et 12 ans, et sa mère, Agée de 35 ans, sont pris à leur tour. Le père seul, ûgô de 38 ans, est épargné ; tout au plus est-il légèrement courbaturé. Le 24, quatre personnes sur cinq étant alitées dans la maison, un ami habitant Vergèze(à8 kilom. de Lunel) vient visiter la famille et séjourne chez eux environ deux heures. Rentré chez lui le soir du même jour, il est immédiatement et brusquement frappé. Le lendemain 28, sa femme, puis ses deux Plies, âgées de 15 et 19 ans, sont atteintes. Enfin sa belle-sœur, habitant chez une autre malade du village et venue pour les soigner, est prise également. — Antérieurement, aucun cas n’availélé constaté à Vergèze: à partir de ce moment, l’épidémie s’y est répandue.

Tous ces faits, Messieurs, sont caractéristiques ; ils rendent la

GRASSET ET RAUZIER.

contagion indéniable. C’est dans les villages, dans les agglomérations restreintes seulement, que des exemples aussi typiques peuvent être recueillis. Dans les villes, dans les grandes villes surtout, nne enquête louchant le mode d’invasion d’une épidémie est plus difficile et sujette à des causes d’erreur plus nombreuses.

En somme, la démonstration me semble évidente et les conclusions suivantes me paraissent ressortir de l’analyse des faits :

1° La maladie actuelle est contagieuse ;

2° Elle possède une période d’incubation très courte.

Cela veut-il dire que la contagion soit le seul mode de propagation à invoquer? En aucune façon. Une fois le germe importé et implanté par contagion, il peut ultérieurement se propager suivant d’autres modes, suivre des voies différentes pourse diffuser: l’air, l’eau, etc. Peut-être même a-t-il la faculté de pulluler, de proliférer dans ces divers milieux ? Tout ceci n’a rien de contradictoire avec la réalité de la contagion.

Et c’est ainsi qu’interviennent les conditions météorologiques, associées à la réceptivité individuelle, dans l’évolution de l’épidémie. Comme je le disais, il y a quelques jours ' : «D’abord les conditions météorologiques, encore inconnues dans leur essence, rendent pathogènes les microbes de la maladie; et ensuite l’homme, l’air et tous les objets servent de véhicules pour la diffusion de ces agents infectieux. Lorsque l’épidémie envahit un pays et s’y installe, comme en France, cela vient de ce que, d’un côté, l’agent infectieux a été porté de Russie, et que, de l’autre, les conditions météorologiques ont été favorables à la vie et ù la pullulation du microbe ».

Celle restriction posée, on ne peut, cerne semble, contester que l’homme lui-même puisse servir de véhicule au contage.

Nous verrons plus loin si l’on peut préciser la nature de ce coulage ; je résumerai devant vous les essais faits en vue de le déterminer.

{ Semaine médicale.

GRIPPE DE l'hiver 1889-90.

Ilf.

Vous vous rappelez le lerrain parcouru dans les précédentes leçons. Je vous ai tracé ù grands traits l’histoire clinique de la maladie actuelle; nous avons étudié ses symptômes et son évolution Vous savez qu’il s’agit d’une maladie populaire, d’une épidémie, dont nous avons suivi la marche et enregistré les étapes. Je crois enfin vous avoir démontré qu’elle est contagieuse et transmissible d’homme è homme.

Il faut maintenant rechercher sa nature et déterminer l’étiquette nosologique à lui appliquer.

Il y a quelques mois, quelques années surtout, le problème ne comportait ni difficulté ni hésitation aucune : on eut immédiatement nommé la grippe. Il n’existe, en eQet, dans les ouvrages de pathologie interne traitant des maladies observées dans nos régions, aucun étal morbide qui puisse être confondu avec cette affection.

Mais, depuis peu de temps, on a fait grand bruit autour d’une maladie des pays interlropicaux, que l’on nomme la dengue. Récemment, un professeur distingué de notre École française de Beyrouth publiait une élude remarquable sur la dengue en Syrie, et nous montrait cette maladie aux portes de l’Europe, menaçant le nord de la Méditerranée et la Cité phocéenne. Son Mémoire paraissait, en août, dans la Revue de Médecine , et en décembre l’Académie de Médecine pouvait prendre le Rapport présenté sur ce travail comme point de départ à sa discussion sur l’épidémie actuelle.

L’attention se trouvant ainsi attirée sur la dengue, on ne pouvait méconnaître une analogie frappante, une quasi-identité de symptômes, entre cette affection exotique et certains cas de la maladie régnante.

GRASSET ET RAUZIER.

Si vous avez encore présents à la mémoire les premiers bulletins des journaux politiques qui, dès l’origine, ont signalé et décrit la maladie épidémique envahissant la Russie, vous devez vous rappeler que le nom de dengue a été prononcé tout d’abord .

La question n’est donc pas, aujourd’hui, aussi simple qu’autrefois. Le problème diagnostique s’impose; nous ne pouvons proclamer la grippe sans discuter ses rapports avec la dengue.

Pour étayer la discussion, pour vous donner une opinion raisonnée en une matière encore peu classique, je suis forcé, au préalable, de vous dire quelques mots de la dengue, de vous résumer l'histoire de cette maladie exotique. A défaut d’expérience personnelle, j’emprunterai ma description au Mémoire du professeur de Brun, qui constitue avec l’article de Ma hé, dans le Dictionnaire encyclopédique , le principal document publié en France sur la question.

On donne le nom de dengue , ainsi que nombre de dénominations dont je vous fais grâce, à une maladie qui semble être nie et avoir présenté un foyer initial dans les pays inlerlropicaux. Quelque temps limitée à ce foyer d’origine, l’alîection s’est peu à peu étendue jusqu’au 34* degré de latitude Nord (Beyrouth), et a même poussé, dans le même hémisphère, quelques prolongements jusqu’au 36e degré (Malle, Gibraltar) et au 37e degré (Cadix). Nous retrouverons ces mêmes noms un peu plus loin, quand nous rechercherons les limites inférieures de l’épidémie actuelle.

D’un autre côté, la dengue est arrivée jusqu’à Philadelphie, New-Yoïk et Boston, par 40°, 41° et 42° de latitude Nord ; elle a donc atteint, dans ces régions, une latitude qui correspond à celle de notre frontière d’Espagne.

En résumé, la dengue proprement dite s’est positivement approchée de nous. Son extension jusqu’à nous n’est donc point, o pi ion , invraisemblable.

GRIPPE DE l’hiver 1889-90.

Quels en sont, maintenant, les symptômes?

Je ne saurais mieux faire, pour vous en présenter le tableau, que de lire la page suivante empruntée au Mémoire de de Brun':

oc Quelquefois après un stade prodromique, souvent brusquement, apparail le début de la dengue. Les douleurs caractéristiques de la maladie saisissent à l’improvisle les victimes du mal, si soudainement que celles-ci n’ont, pour ainsi dire, que le temps de pousser le premier cri île souffrance, qui est en même temps le premier cri d’alarme arraché par la brutalité de l’attaque. Chaque patient est en quelque sorte immobilisé par les symptômesdu début dans la position qu’il, occupait quelques minutes auparavant. Celui-ci est surpris au milieu de ses occupations, celui-là au milieu de ses jeux ; hommes et femmes, adultes, enfants ou vieillards, tous peuvent payer leur tribut à celte fièvre singulière dont la violence de l’attaque les terrasse en quelques secondes; et, si quelques-uns ont la force de se traîner sur leurs jambes jusqu’à leur domicile qui est à proximité, d’autres, en grand nombre, sont obligés de se faire transporter chez eux, incapables qu’ils sont, non seulement de se mouvoir, mais encore de se tenir debout. La plupart des médecins qui ont pu observer ces épidémies de fièvre dengue dans les pays chauds rapportent des laits singuliers qui démontrent bien la brutale instantanéité de l’invasion. On a cité des cas dans lesquels un indiv idu a été saisi pendant qu’il contrefaisait la marche des individus atteints de celte affection, et Twining rapporte avoir vu des gens saisis à l’improviste et sidérés au moment même où ils se félicitaient d’avoir échappé à la maladie.

»La douleur est un des éléments essentiels delà fièvre dengue. Elle siège principalement à la tête, aux genoux et aux lombes. Sa violence est grande, mais sa durée heureusement est courte. Au bout de vingt-quatre à quarante-huit heures, elle a le plus souvent disparu, ayant provoqué seulement une ou deux nuits d’insomnie.

1 Art Fièvre Dengue du Dict. encgclop.

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