LEÇONS SUR LA BIESSE
copié pour l'abbaye de Saint-Denis ^' Le Sacramentaire Gélasien, encore qu'il ait « subi plus d'une retouche dans le sens gallican », au jugement de M»'' Ducliesne représenterait la liturgie romaine aussitôt après le pape saint Grégoire. 11 serait, selon M. Bishop, substantiellement le missel romain du VI® siècle, l'œuvre authentique du pape Gélase (492- 496) et de ses successeurs.
Nous prendrons pour point de départ de notre présente investigation l'ordinaire de la messe tel que le donne le Sacramentaire Grégorien, tel que le commentent les plus anciens O raines romani, c'està-dire la messe romaine du viii^ siècle. En comparant cet ordinaire du viii* siècle avec celui du Missel Romain de 1474, nous allons voir se détacher les éléments introduits dans la célébration de la messe romaine entre le ix° siècle et le xv®, plus précisément entre le ix® et le xn°.
Mettons tout de suite à part deux pièces dont l'histoire est bien connue, le Gloria in excelsis et le Credo : ces deux chants, qui ont tant de relief dans nos messes solennelles d'aujourd'hui, sont entrés tard dans l'ordinaire de la messe.
Le Gloria in excelsis à Rome, importé d'Orient, fut primitivement réservé à la première des trois messes de Noël, où sa place est tout indiquée ; au début du VI' siècle, le pape Symmaque l'accorda à
1. C'est le ms. Regin. 316 du Vatican. Ebner, p. 238-239. Bishop, p. SS-
tous les dimanches et aux fêtes de martyrs ^ Dans VOrdo romanus I (vm^ siècle), le chant du Gloria in excelsis est réservé à la messe du pape, et un autre Ordo romain du même temps ^'Ordo de Saint- Amand) interdit aux prêtres de dire le Gloria in excelsis sinon à la messe de la vigile de Pâques et le jour de la première messe qu'ils célèbrent dans le titre (c'est-à-dire l'église paroissiale romaine) pour lequel ils ont été ordonnés. Le Sacramentaire Grégorien (éd. WiLSON, p. 1) note que le Gloria in excelsis est propre à la messe des évoques, et que les prêtres n'y ont droit que le jour de Pâques. La liturgie romaine transplantée en pays germaniques s'affranchit de ces restrictions : Bernold de Constance (l'auteur du petit traité liturgique intitulé Micrologus) nous apprend, à la lin du xi* siècle, qu'évêques et prêtres récitaient communément le Gloriain excelsis, usurpation signa- • lée et défendue déjà par Berno (-{- 1048) abbé de Reichenau, comme un usage des Eglises gallicanes et mozarabes 2.
L'introduction du Credo dans la messe romaine est attribuée au pape Benoît VIII (1012-1024). Cette innovation aurait été suggérée par l'empereur Henri II, qui exprima son étonnement, à l'occasion de son couronnement (14 février 1014), qu'on ne
1. Nous devons cette information au Liber pontiflcalis, 1. 1, p. 263, de l'édition de MB' Ducliesne (1886). 3e n'apprends à personne que le Lib. pontif. que nous citerons à maintes reprises, est, pontificat par pontifical, la chronique des papes.
2. Voyez A. Fortescue, The Mass, a sludy of the Roman LUiirgy (1912), p. 239-244. Thalhofer-Eisenhofkr, Handbuch der kalholischen Liturgik (1912), t. II, p. 56-62. — On peut toujours utilement renvoyer au classique P. Lebrun, Explication... de la Messe (1126), et à l'instructif, mais moins sûr, Dom Claude De Vert, Explication.^ des cérémonies de VEglise (1706).
chantât pas le Credo à Rome, alors qu'on le chantait en Allemagne. Les Romains lui répondirent avec esprit que Rome n'était jamais tombée dans l'hérésie, et n'avait donc pas besoin de chanter le Credo. Le pape Benoit VIII n'en accéda pas moins au désir du saint empereur, si nous en croyons le récit du germanique Berno de Reichenau. L'usage de chanter le Credo après l'évangile, attesté par Walafrid Strabon (-|- 849) « apud Galles et Gérmanos », remonterait à la condamnation de Félix d'Urgel et d'Elipandus par le concile de Francfort de794^
Le Gloria et le Credo n'ont pas été octroyés pour autant à toutes les messes. Du fait qu'elles n'ont ni Fun.ni l'autre de ces chants en surcharge, les messes des fériés de carême ont préservé plus purenient les lignes de la liturgie romaine.
' L'ordinaire de la messe contient d'autres éléments de date tardive. Nous signalerons d'abord les prières qui précèdent l'introït et que le prêtre récite à mivoix au pied de l'autel, prières de préparation du prêtre à la messe, du prêtre en quelque sorte abstrait de l'assistance, sinon de ses ministres. Innocent III mentionne le psaume ludica me et le Confiteor récités au moment où le célébrant arrive à l'autel (II, 13). Dans un missel franciscain du xin* siècle décrit par Ebner (p. 313-317) on lit :
1. FoiVTEsc«E, p. 285-289, Thalhôfer-Eisenhofer, t. II, p. 100-103. chez les Grecs, l'usage de réciter le Credo de Nicée à la messe remonte à l'évêque d'Antioche Pierre le Foulon, au V siècle. On oublia ensuite que celte innovation était dirigée contre le concile de Chalcédoine. -- — - - -
Quando presbyter parât se ad celebrandum missam secundum consuetudinem Romane Curie, dicat hos psalmos : Ps. Qaam dilecta.
Paratus autem intrat ad altare dicens : Introibo ad altare Del
Deinde facit confessionem.
Exhinc dicit capitula : Deus tu conversas. Aufer.
Postea inclinatus dicit hanc orationem : Oramus te.
Qua compléta ascendit ad altare deosculans illud.
On peut remonter plus haut. Au xi^ siècle déjà et au XII*, on relève dans les manuscrits que le célébrant dit le psaume ludica me (avec l'antienne Introibo)., il le dit en allant à l'autel, en entrant à l'autel, en approchant de l'autel, — « Cum accedit ad altare » (xii'* siècle, Ebner, p. 306), « Cum vadit ad altare » (xii° siècle, p. 296), « Dum ingreditur ad altare » (xi® siècle, p. 297), « In inceptione proces' sionis » (xm^ siècle, p. 354). « Paratus autem venit ad altare dicens... », écrit Bernold de Constance du ludica et de son antienne. Ailleurs (xii^, xiiie siècle, p. 345) j on marque que psaume et antienne se disent en sortant de la sacristie, « dum procédant de secretario ». On comprend après cela que, à la messe solennelle de la vigile de la Pentecôte, le célébrant ne récite pas le psaume ludica et son antienne, puisqu'il n'a pas eu à venir de la sacristie à l'autel. Le psaume et son antienne n'apT partiennent pas à la messe, mais sont une prière avant la messe. Un Or do missae du xi'-xii* siècle (p. 336) laisse supposer que le prêtre dit le psaume et son antienne seul et sans que personne alterne les versets avec lui : « Quando ingreditur ad altare sub silentio dicat sacerc^os... ». Notez bien : sub silentio, le prêtre dit ces prières en silence.
Cet Or do mjssaeàn xi«-xn® siècle (le manuscrit paraît venir d'un couvent d'Ombrie) ne parle pas, de réciter le Confiteor. Toutefois le Confiteor est communément récité, dès le x= siècle, encore que la formule ea soit souvent assez différente de celle que la Cour de Rome et les Mineurs ont adoptée. Innocent III demande que la confession soit formulée in génère, pas in specie : on ne doit pas spécifier ses fautes, comme font certains mal à propos, « ut qui-^ dam minus pro vide faciuntt) (II, 13) ^ A la messe de la vigile de la Pentecôte, où le célébrant ne récite pas le psaume /«efzca, il récite le Confiteor. De même aux messes des fériés du temps de la Passion, et aux messes pour les défunts.
La préparation du prêtre s'achève par la belle oraison Aufer a nobis, oraison romaine fort ancienne, car on la trouve déjà dans le Sacramentaire dit Léonien^, un témoin de la liturgie romaine du v*-vi^ siècle. Le Sacramentaire Léonien (éd. Feltoe, p. 127) et le G-élasien (éd. Wilson, p. 15) donnent notre oraison dans la forme que voici :
4. VOrdo du sacramentaire de Ratoldus, abbé de Corbie (f 986), publié par Dom Ménard (P. L. t. LXXVnr, p. 23a-2i5), ne parle pas du psaume ludica (il s'agit, il est vrai, de la messe pontificale), mais il a une formule de confession à dire au pied de l'autel et dans laqucUe le célébrant s'accuse in specie de tous les pécliés qu'un vivant peut commettre ! Sur ce sacramentaire, voyez Delisle, p. 188-100. Leroqua:s, t. 1, p. 79-81.
2. Ce sacramentaire (Vérone, Chapitre, ms. 85, vii° siècle, Ebser, p. 286-287), auquel on a voulu donner à tort le nom du pape saint Léon, est un recueil de messes romaines, voire papales. On peut penser que ce recueil a été constitué à Rome entre la fin du v^ siècle et la première moitié du vi". il est malheureusement mutilé et ne nous donne pas le texle du canon romain. On trouvera* le Sacrainentaire Léonien dans P. L. t. LV, p. 21-158 qui reproduit rédition de Bianchini (173a), et dans G. L. Feltoe, Sacramentarium Leonianum (4896).
Aufer a nobis. Domine, quaesumus, iniquitates nostras, ut ad sancta sanctorum puris mereamur sensibus introire. Per.
Sensibus est une leçon de valeur. Le Sacramentaire Grégorien n'avait pas fait un sort à cette collecte : la dévotion lui en a fait un et nous vaut de la retrouver dans les prières du prêtre au moment où il monte à l'autel. En baisant l'autel, le prêtre est invité à penser aux reliques qui sont scellées dans la pierre consacrée, il dit la prière :
Orainus te, Domine, per mérita sanctorum tuorum quorum reliquiae hic sunt et omnium sanctorum, ut indulgere digneris omnia peccata mea. Amen.
Cette prière, inconnue du Sacramentaire, soit Léonien, soit Gélasien, soit Grégorien, bien inférieure de style à la collecte Aufer a nobis, se rencontre sporadiquement dans des missels du xi» et du xii» siècle. Notez peccata mea, tandis que la collecte romaine dit iniquitates nostras : dans le style romain ancien l'officiant prie toujours au pluriel.
Le baiser donné à l'autel est un geste romain, qui a sa place déjà au vin« siècle dans la messe du pape décrite par VOrdo romanus I. Nous saisissons ici une caractéristique de l'évolution liturgique : au vm* siècle, à Rome, le geste se suffit à lui-même, tandis que, au xi® siècle, le geste s'accompagne d'une formule. Cet esprit nouveau nous aidera à comprendre plus d'un élément introduit par le Moyen Age non romain dans l'ordinaire de la messe.
A ce même Moyen Age non romain nous devons
les prières qui suivent VAgnus Dei et sont la préparation du prêtre à la communion, à sa communion, ou accompagnent cette communion. Ces prières forment un groupe de dix prières, qui, dans cet ordre et (de peu s'en faut) avec le texte reçu, figurent déjà dans le missel des Mineurs et de la Cour de Rome, au xiii" siècle (Ebner, p. 317). Innocent-III ne les mentionne pas à la messe pontificale qu'il décrite
Domine lesu Christe qui dixisti.
Domine lesu Christe pli Dei.
Perceptio corporis lui,
Panem caelestem accipiam.
Domine non sum dignus.
Corpus Domini nostri.
Quid retribuam Domino.
Sanguis Domini nostji.
Quod are sumpsimus.
Corpus tuum Domine quod s'ûmpsi.
Une seule de ces prières s'exprime autrement qu'à la première personne du singulier, c'est la prière Quod ore sumpsimus, c'est que cette prière est ancienne et de style et d'origine : elle est une oraison post communionem que l'on trouve dans le Sacramentaire Léonien (Feltoe, p. 69), d'où elle a passé
1. Toutefois, en appendice au traité De sacro altaris mysterio, est reproduit le canon de la messe, où, à la suite de l'Agnus Dei, figurent, d'abord, une prière intitulée Oratio ad Patrem (Domine sancte Pater omnipotens aeterne Deus, da mihi...) ; puis, une Oratio ad filium (Domine lesu Cliriste fili Dei) ; évidemment, le célébrant se communie en disant Corpus Domini nostri ; enfin le Quod ore sumpsimus. (Je mentionne l'appendice en question, inédit, d'après le ms. B. N. lat. 1S737, du xiii« siècle.)
dans le Gélasien (Wilson, p. 47) et le Grégorien (WiLSON, p. 44) :
Quod ore sumpsimus, Domine, mente capiamus, et de munere temporal! fiât nobis remedium sempiternum. Per.
Telle est la leçon des sacramentaires, qui omettent para devant mente, donnant ainsi aux antithèses plus de symétrie ^ .
Le Domine non sum dignus est une ingénieuse et pieuse adaptation de la réponse du centurion de Gapharnaûm au Sauveur {Mat. vin, 8). Le Panem caelestem et le Quid relrihuam une adaptation du psaume Credidi (cxv, 12).
L'oraison Corpus tiium Domine quod sumpsi, qui accompagne les ablutions, est de beaucoup plus auguste que le geste. Elle n'est pas romaine de style, car le célébrant s'y exprime au singulier [sumpsi, potavi, meis, ;we), et sa prière s'adresse au Christ, non à Dieu par le Christ, comme c'est la règle à Rome. En fait, cette oraison est une postcomraunion gallicane, que l'on retrouve à peine démarquée
\, Cette oraison Qwort ore, comme prière du prêtre après la communion, apparaît dés la seconde moitié du ix» siècle (Leroquais, 1. 1, p. ùi), et elle devient fréquente au xi° (p. 127, 131, 140).
L'oraiion Domine lesu Christe fdi Dei est signalée dans la seconde moitié du ix» siècle (p. 41, 49), puis couramment au xi» (p. 122, 127, 149, 162, 171, 176, 183). Au contraire, l'oraison Domine lesu Christe qui diœisti apparaît seulement au xn» (p. 221, 225).
L'oraison Perceptio corporis lui est signalée au xi« (p. 122, 140, 136). De même, l'oraison Corpus tuum (p. 122, 176, 183). De même Quid retribuam (p. 164).
Le Domine non sum dignus, au xn» (p. 20G, 237). De même. Corpus Bomini nostri (p. 206), et Sanguis Domini nostri (p. i237).
On me pardonnera de renvoyer à mon étude Jean d'Avranches liturgiste, qui sert d'introduction à l'édition donnée par N. Delamare du De officiis ecclesiasticis (Paris 1923). On y verra que Jean d'A. (il écrit vers 1065) ne prescrit encore aucune des prières de dévotion qui s'introduisent de son temps dans l'offertoire et autour de la communion.
dans le sâcramentaîre gallican d'Autun (vii^ siècle) * . Nos trois prières avant la communion ne sont pas davantage romaines de style et pour les mêmes raisons. Elles n'en sont pas moins toutes trois d'une inspiration sobre et émouvante. La première contient un rappel de la prière pour l'Église exprimée dans le Te igitm- : « ... eainque secundum voluntatejn tuam pacificare et coadunare digneris », en effet, est une réminiscence de « ... quam pacificare... et adunai^e digneris ». L'invocation: « Ne respicias peccata mea, sed fidem Ecclesiae tuae » est un admirable trait. Le vœu de la paix n'a pas nécessairement de lien avec le baiser de paix, non plus que le vœu semblable qui se lit dans le Libéra nos quaesumus ou dans le Hanc igi~ tiir. Dans la seconde prière, le prêtre demande au Christ, qui par sa mort a vivifié le monde, de le purifier, lui prêtre, de ses iniquités, de l'attacher aux commandements divins, de ne pas permettre qu'il se sépare de son Sauveur (réminiscence d'une parole de l'apôtre saint André dans sa Passion] ^. Dans la troisième enfin, le prêtre s'accuse une dernière fois et demande que lé corps du Christ auquel il va communier, quoique indigne, ne soit pas sa condamnation (réminiscence d'une pensée de saint
\, Missale gothîcum (Sacramenlaire d'Autun), 78 : « Post communioneni. Corpus tuum, Domine, quod accepimus et calicem tuiim quem potavimus, haereat in visceri hus noslris : praesta, Deus omnipotens, ut non remaneat macula, ubi pura et sancta intraverunt sacramenta. Per ». — Nous citerons les sacramentaires gallicans tels qu'ils sont reproduits au t. XCll de la Patr. lat. d'après Mabillon (1683).
2. L'oraison Domine lesu Christe fili Dei vîvi est attribuée parfois à saint Augustin, attribution sans vraisemblance. On signale cette oraison déjà dans le De psalmorum usu d'Alcuin (P. L. t. CI, p. K08).
L'ORDINAIRE DE LA MESSE DU MISSEL ROMAIN. l9
Paul), mais la protection de son âme et de son corps, le remède aussi. Ces trois belles prières sont des actes avant la communion qui rappellent telle apologia sacerdotis do la liturgie gallicane^
Il est clair qiie Vite missa est finit la messe, et ainsi en est-il à la messe papale du yiii^ siècle, où, Vite missa est ayant été prononcé par un diacre, le pontife quitte Tautel et gagne le seci'etarium. Sur son passage, les évêques et les prêtres lui disent : lube, domne, benedicei^e. Le pape répond : Benedicat nos Dominus. Et ils répondent : Amen. Celte bénédiction fut longtemps réservée aux évêques, puis il arriva que les prêtres la donnèrent aussi, sous prétexte que le peuple la demandait : cette usurpation était générale, au moins en pays germaniques, au début du xii" siècle, si nous en croyons Bernold de Constance, mais au xiii* siècle l'usage variait encore de pays à pays. Le P. Lebrun cite un ordinaire des Frères Prêcheurs, de l'an 1254 2, dont une rubrique énonce que le prêtre donne la bénédiction si c'est l'usage local : « Si consuetudo patriae fuerit, et extranei affuerint hoc expectantes, det benedictionem secundum modum patriae ». Les Frères Mineurs, au xiii® siècle, la donnent : leur ordinaire (Ebner, p. 317) la place après Vite missa est et avant le Placeat, sans lui assigner de formule.
La "^viQTQ Placeat est l'épilogue de toute la messe : avant de baiser l'autel et de le quitter, le prêtre dit