‹ Leçons sur la messe [microform]Chapitre 15 sur 97 · Leroquais, t. I, p · texte numérisé non relu

Leroquais, t. I, p

prières de l'encensement, on trouve là un groupe de neuf prières, qui dans le Missel de 1474 sont distribuées dans leur ordre définitif :

Suscipe sancte Pater.

Deus qui humanae.

Offerimus tibi.

In spiritu humilitatis.

Veni sanctifie ator.

Lavabo.

Suscipe sancta Trinitas.

Orate.

Suscipiat.

On trouve ces mêmes prières (à l'exception du Lavabo) ei dans ce même ordre, auxiii® siècle, dans l'ordinaire des Mineurs (Ebner, p. 314). Innocent III, qui décrit, il est vrai, la messe pontificale, ne mentionne (sauf l'Orale) aucune d'elles, et suppose que l'offertoire est pour le célébrant un temps de silence (JI, 54). Ce qui confirme bien l'opinion que ces prières appartiennent à l'ordinaire de la messe privée. Bernold de Constance [MicroL 11) ne connaît que le Veni sancti/icator et le Suscipe sancta Trinitas, qu'il place « post offerendam ante secretam » , en notant que la liturgie romaine ne les a point.

On peut lire, dans ÏOrdo missae des Mineurs déjà cité (Ebner, p. 314), que l'offertoire s'ouvre par l'ablution des mains du célébrant (passons sur l'ablution que nous retrouverons plus tard), et qu'aussitôt le célébrant reçoit du diacre la patène et l'hostie [patenam cum ob/ata), qu'il offre, en disant l'oraison Suscipe sancte Pater. Cette offrande de l'hos-

tie sur la patène est un geste nouveau : le geste apparaît au xi' siècle, la prière Suscipe sancte Pater aussi (Ebner, p. 309). Mais elle est rare encore à cette époque, et souvent elle a pour substitut la prière Suscipe sancta Trinitas (p. 300, 322, 337). Ces deux prières sont sans doute des prières de rechange (p. 340).

Le Suscipe sancte Pater n'est pas une prière romaine de style, dès là que le célébrant s'y exprime à la première personne du singulier [ego^ offero, Deo meo, peccatis meis, mihi proficiat). On la signale, au IX® siècle, dans le Liber precationum de l'empereur Charles le Chauve, où elle est donnée comme une prière pour l'offrande [Oratio qiiando offertis ad missam pro propinis peccatis et pro animabus propùiquorum vel amicorum) ^ . L'expression « hanc immaculatam hostiam » s'entend des simples oblats : dans la prière Supra quae du canon elle est, en effet, appliquée au sacrifice de Melchisédecli.

Le Suscipe sancta Trinitas n'est pas davantage de style romain, car dans la liturgie romaine les oraisons ne s'adressent pas à la Trinité 2, mais en principe à Dieu le Père. Dans un missel du xi« siècle (Ebner, p. 340), la rubrique porte que le Sus' cipe sancta Trinitas est prononcé par le célébrant au moment où il reçoit les offrandes des fidèles [quando accipit oblationes singulorum). Soit dans le texte reçu, soit dans une rédaction plus brève, il se rencontre fréquemment au xi^ siècle et au xii® en

1. FoRTEsccE, p. 30S. Sur le Liber precationum, Dom Leclercq, art. « Charles le C. », p. 86S, du Dictionn. de Dom Cabrol.

2. On rencontre des invocations à la Trinité dans quelques rares Jormules du Sacramentarium gallicanum ou Missel de Bobbio (vij° siècle).

tête de l'offertoire, et il est marqué comme devant être dit avant qu'on n'étende le corporal sur l'autel (p. 296, 306, 309, 337) : il a donc été d'abord une oraison d'offrande et c'est bien en effet ce que suggère son texte ^ Il est clair, en effet, que Voblatio que nous demandons à la sainte Trinité d'agréer, n'est pas le corps et le sang du Sauveur, pas plus que ce corps et ce sang ne servent à honorer les saints. Les difficultés que l'on a faites au texte du Suscipe Sancta Triniias s'évanouissent, dès là que Voblatio qu'elle offre est le pain et le vin apportés par les fidèles.

Déplacé du seuil de l'offertoire, reculé après l'oblation de la patène et du calice, après le Lavabo, n'accompagnant d'ailleurs aucun geste, le Suscipe sancta Trinitas est une sorte de secrète pour tous les temps, que le missel de 1570 aurait pu sacrifier.

UOrdo romanus II (ix^ siècle) est le plus ancien témoin de VOrate fratres. Le pontife fait son offrande personnelle, il descend de son siège et va poser sur l'autel son pain, tandis que l'archidiacre pose à droite de ce pain le calice : tout cela en silence. Telle est la liturgie décrite déjà dans VOrdo romanus I. Et voici ce qu'y ajoute VOrdo romanus 11 : le pontife, son offrande une fois faite, se tourne vers le peuple et lui dit : Orate. Rien que ceiorate serait un indice que la prière qui commence ainsi n'est pas romaine, car à Rome on dirait : Oremus. Mais la signification de

1. Dejjsle, p. 107, donne tiré d'un sacramentaire de Sens (aujourd'hui à Stockholm), ix« siècle, le texte d'une variante du Su3Cipe sancta Trinitas, intitulée Memoria imperatoris et débutant ainsi : « Suscipe, sancta Trinitas, hanc oblationem quam tibi offerimug pro iniperatore nostro ato, et suavenerabili proie, et statu regni Francorum, ppo omni populo christiano, et pro eleemosinariis nostria, et«. >

VOrate est claire : c'est la formule dont le pontife accompagne le geste par lequel il fait sa propre offrande.

UOrate se rencontre dans les missels dès le xi** siècle, et le plus souvent ainsi libellé (Ebner, p. 301) :

Orate fratres (karissimi) pro me peccatore, ut meum ac vestrum sacriflcium acceptabile flat apud Deum patrem omnipotentem.

Le mot sacrificium, comme toujours dans les secrètes, désigne la matière du sacrifice, le pain et le vin. VOrate est devenu une sorte d'invitatoire annonçant la secrète.

Le peuple répond à VOrate par le Suscipiat, qui n'est pas davantage romain de style. On trouve le Suscipiat, avec sa rédaction actuellement reçue, déjà au XI® siècle. On le trouve aussi dans des rédactions sensiblement différentes (Ebner, p. 306, 310, 329, 346), du xi® au xin^ siècle. Le Suscipiat reçu s'est répandu grâce aux Mineurs (Ebner, p. 314). Dans l'ordinaire de la messe des Frères Prêcheurs, VOrate n'est accompagné d'aucune réponse. Et, chose curieuse, il en va de même de VOrate à la messe dite des présanctifiés le vendredi saint. Innocent m (II, 60), qui mentionne VOrate, ne mentionne pas le Suscipiat. Ces variations sont un indice que le Suscipiat est moins ancien que VOrate.

Dès là que la présentation de l'hostie sur la patène s'accompagnait du Suscipe sancte Pater, la symétrie voulait que la présentation du calice eût aussi une prière : on eut VOfferimus tibi Domine calicem. Cette formule n'appartient pas à la tradition des sa-

cramentaires romains. Elle se rencontre dans les missels au xi* siècle, au xii", au xiii*, quelquefois dans une rédaction différente du texte reçu (Ebneb, p. 333).

La prière qui accompagne l'infusion du vin et de l'eau dans le calice est de pur style romain :

Deus, qui humanae substantiae dignitatem [et] mirabililer condidisti et mirabilius reformasti,da nobis [quaesumus] joer huius aquae et vint mysterium eius divinitatis esse consortea qui humanitatis nostrae fleri dignatus est particeps lesus Chrisius filins tuusDominus noster. Qui lecum^.

Elle est prise, en effet, au Sacramentaire Grégorien (WiLsoN, p. 13), où elle est au nombre des oraisons de Noël, et elle se retrouve dans le Gélasien et le Léonien. Elle s'est alourdie dans le Missel par l'introduction de jjéj^ huius aquae et vint mysterium et de lesus Christus filius tuus Dominus noster. Elle est d'ailleurs rare dans lés missels, encore qu'on la rencontre dès le xi" siècle. Cette rareté s'explique par le fait que le calice était dans beaucoup d'Églises apporté g'arnisur l'autel, que dans d'autres Eglises on avait pour l'infusion du vin et de l'eau dans le calice une formule ou antienne, qui se rencontre déjà au xi« siècle (elle est conservée dans le rite de Lyon) :

De latere Domini nostri lesu Ghristi exivit sanguis et aqua, etc.

Disposer le pain et le vin' sur l'autel, à cela se réduisait le rite dans la messe papale du viii* siècle.

inl. Nous mettons en italiques les mots que le texte de nos missels a de plus que le texte des sacramentaires, et entre croctiets ceux que nos missels ont omis.

La liturgie postcarolingienne, qui a laissé disparaître loffrande des assistants, a insisté dans les prières autour du pain et du vin sur l'idée d'offrande, jusqu'à faire de l'offertoire une sorte d'anticipation du canon, et si bien que des liturgistes considéreront l'offertoire comme un petit canon [canon minor) ^ . Ecartons toute équivoque verbale, l'offerloire ne traite que la matière de ce qui sera le sacrifice. La pure. liturgie romaine, dans ses secrètes, ne pense qu'au pain et au vin de l'offrande quand elle parle de sacrifice. La prière //î spiritu est une antienne composée de versets de Daniel (m, 39-40). Adopté par la Cour de Rome et les Mineurs au xin^ siècle. Vin spiritu se rencontre dans les missels au xi^ siècle déjà, mais il est rare*^ Ebner (p. 309) en cite une formule pins étoffée prise à un manuscrit duxi^-xii^ siècle :

Tune (sacerdos) ordinal oblationem super corporale in modum crucis dicens : In spiritu humilitatis et ia animo contrito suscipiamur, Domine, a te, etsic fiât sacriflcium nostrum et obsequium servitutis nostre, ut a te suscipiatur et placeat tibi, quia non est confusio confldentibus in te et sperantibus de immensitate misericordie tue, Domine.

La rubrique qui précède la formule montre que dans ce missel (xi-xii® siècle) Vin spiritu se rattache à l'oblation du pain sur la patène et donc précède l'oblation du calice. Cette même rubrique prescrit au prêtre de disposer l'oblation (du pain) sur le corpoz'al en forme de croix : il y avait apparemment plusieurs pains pour pouvoir former une croix. Quand il n'y eut plus qu'une hostie sur la patène, le geste se conserva, et voilà peut-être pourquoi nous

î. TnALUOFER-ElSESIIOFEn, t. II, p. 12S.

dessinons avec la patène et l'hostie une croix audessus du corporal.

Dans la coutume de la Cour de Rome, Yln spirîtu est reporté au moment où, le pain et le vin étant disposés sur l'autel, la préparation de la matière du sacrifice est achevée : Vin spiritu en devient l'épilogue.

La prière Veni sanctificator est un épilogue aussi et fait un peu double emploi avec Vin spiritu. L'opinion qui fait du Veni sanctificator un emprunt à la liturgie wisigothique est sans fondement. Bernold de Constance [Microl. 11) le donne « iuxta gallicanum ordinem ». 11 est de fait que le Veni sanctificator se lit dans le sacramentairc irlandais dit Missel de Stowe (vii^-vino siècle), et sous forme de chant :

Veni, Domine sanctificator omnipotens, et benedic hoc sacrificium preparatum tibi. Amen. Ter canitur i.

Le texte reçu du Veni sanctificator est celui-ci :

Veni, sanctificator omnipotens aeterne Deus, et benedic hoc sacrificium tuo sancto nomini praeparatura.

Tel quel, il n'a pas été rédigé pour accompagner un geste de bénédiction du prêtre : la présence du mot benedic a suggéré le geste à faire, comme il arrive chaque fois que l'idée de bénédiction se rencontre dans un texte liturgique. Le Veni sanctificator s'adresse à Dieu tout-puissant et éternel à qui le sacrifice va être offert. Voir dans le Veni sanctificator une invocation au saint Esprit n'est pas défendu (Ebner, p. 310), mais tel n'est pas le sens premier de

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