‹ Leçons sur la messe [microform]Chapitre 54 sur 97 · Jaffe · texte numérisé non relu

Jaffe

baiser de paix est échangé. On voit là, et à tel autre passage de la même lettre concernant le baptême, que tout ce qui touche aux « sacrements » est considéré comme réservé. Le pape y insiste en terminant : «Je pourrai, écrit-il à Tévêque, quand tu seras présent, répondre à tes questions sur les points dont il n'est pas permis de s'expliquer par écrit, ?'eUqua... quae scribifas non erat. » C'est bien absolu, étant donné que l'écrit est une lettre adressée à un évoque, et c'est nouveau. Dirons-nous que le pontificat du pape Innocent I*' (401-417) estle temps où, à Rome, les prières du canon ont cessé d'être prononcées à haute voix?

Telle était certainement la règle au ix^ siècle, dans la liturgie romano-carolingienne, règle dont témoigne VOi'do romanus 11 : « La préface finie, y lisons-nous, on entonne l'hymne angélique^ c'est-àdire Sanctus, sanctiis, sanctus, dans lequel on répète deux fois Hosanna. Quand l'hymne est achevé, le pontife (qui était incliné et tout le clergé avec lui) se redresse seul etsilencieusement entre dans le canon » [tacite intrat in canonem). Il prononcera donc à voix basse le canon, tout le canon, jusqu'au Per omnia qui le termine et auquel l'assistance répondra Amen : une seule exception, il dira le Nobis quoque peccatoribus à voix assez haute pour être entendu des assistants, « aperta damans çoce », écrit VOrdo cité.

Les liturgistes carolingiens s'accordent à dire que l'usage de réciter le canon à voix basse s'est introduit par respect pour les paroles si saintes qu'il renferme, « ne verba tam sacra vilescerent », On retrouve la même explication dans le De dinnis

offlciis du pseudo-Alcuin (x^-xi" siècle), qui la confirme par un récit légendaire emprunté à un écrivain ascèlique palestinien, Jean Moschus, dont le livre (sorte de « légende dorée » qui porte le titre fleuri de Pré spirituel) a été composé en grec entre 615 et 620 à Rome où l'auteur s'était réfugié : c'est l'histoire d'enfants qui, par manière de jeu, ayant voulu faire semblant de célébrer les saints mystères, prononcèrent les paroles de l'anaphore (ou canon), et aussitôt le feu du ciel anéantit leur autel improvisé et les anéantit presque eux-mêmes ^ Cette légende était bien faite pour inculquer le respect et même la terreur des paroles sacrées qui opéraient le miracle de la conversion du pain et du vin au corps et au sang du Christ. M. Edmund Bishop signale à ce propos le changement qui s'est produit dans la piété grecque, à partir du milieu du IV® siècle (en réalité, à mesure que s'est accréditée chez les Grecs la théorie de l'épiolèse) : le moment de la consécration devient un moment qui doit inspirer dans les fidèles un sentiment de crainte révérentielle, cela est dit proprement par saint Cyrille de Jérusalem, puis par saint Jean Ghrysostome, cela devient l'esprit de la liturgie qui élèvera un jour un mur, l'iconostase, entre l'autel et l'assistance ^ !

Au vj* siècle, il semble qu'on ait essayé de réagir ©outre cet esprit. Une nouvelle de l'empereur Justi-

\. PsEmo-AicniN. De dîv. offlo. 40 (P. L. t. CI, p. 1256). Prat. Spiritual. 196 : « ... quoniam quibusdam in locis alla voce consueverunt presbyteri sancti sacrificii orationes pronnntiare... » Rapprocher ibid. 25.

2. CoNNûiiY, Lilurgical homilies of Narsai (1909), Appendix by Edm. Bishop, p. 92-97. Cf. Liturgica Historica, p. 34.

nien, datée du 26 mars 565, recommande aux évoques et aux prêtres de ne pas faire la divine oblation secrètement, mais de façon à pouvoir être entendus par le peuple fidèle^ : sûr indice que, au vi" siècle, en Orient, l'usage était devenu général de prononce^ Tanapliore secrètement.

Mais que cet usage fût dès lors observé en Occident, on n'en a pas de preuve directe 2. Pour Rome cependant, l'autel des basiliques étant en règle générale surmonté d'un ciborium, on voit apparaître au vi*-vn® siècle, des courtines destinées à fermer les quatre arceaux du ciborium. Ainsi le pape Sergius (687-701) est dit avoir donné à la basilique de Saint-Pierre des courtines outetravela de ce modèle, les unes blanches, les autres rouges [Lib.pontif, t. I, p. 375). Le pape Benoît II (684-685), que nous avons vu donner à la basilique de Sainte-Marie ad rnav' tyres un ciborium de porphyre, décore ce ciborium de courtines de soie : « ... et in eircuitu palergium de olosericum pulcherrimum ». A la basilique de

1. Novell. GXXXVII, 6 (éd. Schoell, p. 699) : « lubemus omnes et episcopos et presbyteros non tacite, sed ea voce quae aûdeli populo cxaiuliatur sacram oblationem... faciant... Propterea igitur quae in sacra oblalione fiunt preces... Clara voce... offerri par est... »

2. Saint Césaire d'Arles veut que ses fidèles assistent à la messe, et ne considère pas l'avant-messe comme faisant en rigueur partie de la messe : « Non tune fiunl missae qu:\ndo divinae lecliones in ecclesia recitantur, sed quando munera olîeruntur et corpus vel sanguis Domini consecratar. » Vous pouvez lire les prophètes, les apôtres, les Évangiles, chez vous : « Gonsecrationem vero corporls vel sanguinis Domiai non alibi, nisi in domo Dci, audlre et Yidere poteritis. » Sei-m. append. Aug. cclxxxi, 2. Notez : audire, videre. On en pourra inférerque dans la première moiiié du vi' siècle, à Arles, les fidèles pouvaient entendre les prières de la conisécration. Et l'on sait si Arles s'appliquait à suivre l'usage de Rome! Peu après le temps de saint Césaire, la liturgie de saint Germain de Paris suppose que la prière de la consécration est dite secrètement; autant les Sacramentaires d'Autun et d'Auxerre.

Saint-Valentin où il a donné un ciborium aussi, il donne des courtines tissues d'or : «... et in circuilu palergium chrisoclavum pretiosissimum » [ibid. p. 363). Notez l'indication in circuitu, qui suggère que ces courtines font le tour de l'autel : le mot tetravela le dit mieux encore. Pourquoi envelopper ainsi l'autel, sinon dans le même sentiment qui suggère de prononcer le canon dans le secret' ' ?

Le pontife entre dans le canon à la façon du grandprêtre qui pénètre seul dans le Saint des Saints, et qui franchit seul le voile qui sépare le Saint des Saints du Saint où pénètrent les prêtres. Rappelezvous l'épift-e aux Hébreux et ce qu'elle dit de « l'audelà du voile où Jésus est entré pour nous, le premier, en qualité de grand prêtre pour toujours selon l'ordre de Melchisédech » [Heb. vi, 19-20). Cette mystique est appliquée au canon : l'évêque est là dans l'au-delà du voile et face à face avec la gloire de Dieu. Mais cette mystique est bien plus orientale que romaine.

Nous abordons une question qui depuis vingt ans est très débattue, la question de savoir de quelles prières a été formé primitivement le canon de la messe romaine, et si le canon reçu n'a pas passé par de graves remaniements avant d'être dans l'état où nous le voyons 2. Cette question s'est fort compli-

1. cf. AuG. Conf. I, 22 : « Yela pendent liminibus grammaticarum scolarum, sed non illa magis honorem secreti quam tegumentum erroris significant. »

2. FoRTEscuE,p.l38-169. G. RAUSCHEN, EuchavisUe und Busssakramenfè (1910), p. 9S-lil. (Exposé des théories de Drews, 1902, et de Baumstark, 1904).

quée du fait d'avoir été traitée par des méthodes déconcertantes^ Peut-être y pourrons-nous mettre un peu de clarté en la traitant simplement par la mé-> thode historique.

Je prie mon lecteur de vouloir bien, pour les développements qui vont suivre, avoir sous les yeux le texte même du canon de la messe du Missel Romain.

Un fait de premier plan est la citation que l'on rencontre da canon romain dans le De sacramentîs et que nous avons mentionnée tantôt. L'évêque qui parle dans ce traité (et ce traité peut être une catéchèse) est l'évêque d'une Église de l'Italie septentrionale (on apensé àRavenne), où ce qu'a enseigné saint Ambroise n'est pas ignoré, où le texte du canon, invariable à toutes les messes, se trouve être substantiellement le même qu'à Rome, Rome « dont nous suivons en tout l'exemple et la règle », déclare l'auteur du De sacramentîs {III, 1). Yeux-tu savoir, dit-il, que c'est avec des paroles célestes que l'on consacre le pain et le vin qui sont sur l'autel ? Écoute quelles sont ces paroles :

Dicit sacerdos :

Fac nobis, inquit, hanc oblationem adscriptam, ratam, rationabilem, acceptabilem, quod figura est corporis et sanguinis Domini nostri lesu Ghristi.

Qui pridie quam pateretur in sanctis manibus suis acceplt panem, respexit in caelum ad te, sancte pater omnipotens, aeterne Deus, gratias agens benedixit, fregit, fractumque apostolis suis et discipulis suis tradidit dicens : Accipiteet édite ex hoc omnes : hoc est enim corpus meum, quod pro multis confringetur. Similiter etiam calicem, postquam ce-

1. On trouvera les vues de Dom Caprin au tome V (1896) de la Paléographie musicale, et dans le mémoire qui a pour titre L'cuc/iorjstj« canon primitif delà messe (1912).

natum est, pridie quam pateretur, accepit, respexit in cae lum ad te, sancte pater omnipotens, aeterne Deus, gratias agens benedixit, apostolis suis et discipulis suis tradidit dicens : Accipite et bibite ex hoc omnes : hic est enim sanguis meus. — Quotiescumque hoc feceritis, toties coraraemorationem mei facietis, donec iterum adveniam >.

Plus loin (IV, 27), notre auteur produit un autre fragment qui complète sa citation du canon :

Et sacerdos dicit :

Ergo memores gloriosissimae élus passionis et ab inferis resurrectionis et in caelum ascensionis, offerimus tibi hanc immaculatam hostiam, rationabilem hostiam, incruentam hostiam, hune panera sanctum et calicem vitae aeternae, et petimus et precamur ut hanc oblationem suscipias in sublimi altarituo permanus angelorutn tuorum, sicut suscipere dignatus es munera pueri tui iusti Abel, et sacriflcium patriarchae nostri Abrahae, et quod tibi optulit summus sacerdos Melchisedech.

L'auteur du De sacramentis professe que la conversion du pain et du vin au corps et au sang du Christ est opérée par les propres paroles du Christ : « JJbi venitur ut conficiatur venerahile sacramentumy iam non suis sermonihus utitur sacerdos, sed utitur sermonibus Christi-a (IV, 14). Les paroles du Christ, l«s paroles célestes, sont enchâssées dans le Qui pridie. Le Fac nobis est une introduction au récit de la cène et aux célestes paroles, le Ergo memores (ou

1. De sacram. IV, 21-22. Les paroles quotiescumque-adveniam sont ibid. 26. Dans L'eucharistie, p. 3G2-3G4, j'explique comment figura corporis etsanguinis est synonyme àe sacramentum corporis et sanguinis, à cette époque en Italie, et par exemple dans le langage liturgique de l'évêque de Brescia Gaudentius. — Sur l'origine et la date du De sacramentis, voyez L'eucharistie, p. 346.

LE CAKON ROMAIN. 215

anamnèse) en est l'épilogue et exprime l'oblation que le célébrant fait à Dieu du corps et du sang du Christ présents entre ses mains.

J'ai dit que le canon produit par l'auteur du De sacramentis à la fin du iv° siècle était substantiellement le même que le canon romain. La tradition textuelle directe de ce dernier ne remonte pas si haut : elle remonte à la fin du vi® siècle ou au début du VII® : le plus ancien texte du canon romain est celui qui se lit dans le Sacramentaire Gélasien * . Le De sacramentis, s'il paraît intégral dans le texte de son Qui pj'idie, abrège les autres prières. Soni^ac nobis est notre Quam oblationem présenté absolument et toute relation supprimée avec ce qui devait précéder : son Ei'go memores bloque en une seule phrasé notre Unde et memores, notre Supra quae, et notre Supplices. On ne peut pas supposer que le texte du Sacramentaire Gélasien est une paraphrase <f' un texte primitif plus concis, tandis que le texte du De sacramentis peut être une citation écourtée et comprimée, l'auteur n'ayant intérêt à donner dans leur rédaction authentique aue les « paroles célestes d de son Quipridie.

On arrive ainsi à cette conclusion ferme, admise de tous les critiques, que, autour de l'an 400,Je canon, qui se retrouvera au vi«-vii« siècle dans le Sacramentaire Gélasien, était en usage en Italie, et que l'auteur du De sacramentis qui le cite le considère comme faisant loi dans la liturgie. Dirons-nous pour autant que ce canon était celui de Rome?

1. Edition Wilson, p. 231-236. Voyez Bishop, p. 77-HS, c Oa the earl? texts of the roman canon », édition critique du canon romain.

Oui, et nous en avons la preuve dans un traité romain, les Quaestiones Veteris et Non Testamenti, faussement attribué à saint Augustin, composé en réalité entre 370 et 374 et composé à Rome, sans doute par cet Isaac , juif converti qui eut le front en 374 d'intenter un procès criminel au pape Damage devant le préfet de Rome, et qui, à la suite, exilé en Espagne par l'empereur Gratién, se vengea de l'Église en redevenant juif ^ Dans ses Quaestiones, incidemment, Isaac reproche aux Romains de qualifier Melchisédech de grand prêtre. Sans doute, écrit-il, Melchisédeoh est prêtre, cependant le Christ aussi est prêtre, et des deux le Christ est le grand prêtre. Cette chicane serait sans intérêt, n'était qu'elle nous révèle un trait du canon de la messe. Isaac écrit en effet : « Spiritus sanctus,., quasi autistes sacerdos appellatus est excelsi Dei, non summus, sicut nostri in oblatione praesumunt » ^. Le mot oô^afio ne laisse aucun doute sur la présomption que vise cet exégète grincheux : il s'en prend au canon de la messe romaine du temps du pape Damase (366-384), et nous révèle que notre Supra quae s'y lisait dès lors.

Ce même Supra quae romain est attesté par une allégation ànLiberpontiflcalis, qui rapporte du pape saint Léon (440-461) que par lui fut introduit dans le canon de la messe [intra actionem sacrificii) les mots « Sanctum sacrificiumet cetera » [Lib. pontif, t. I, p. 239). Le sacrifice de Melchisédech est un sacrifice saint et une hostie immaculée, parce que ce

4. Bardenhkwer, Patrologie (1910), p. 384, hésite, non sur la date, mais sur l'identité de l'auteur.

2. PsEuDO-AtGusTtN. Quaest, V, et N. Test, cix, 21 (éd. Souter, p. 268^

sacrifice est la figure la plus approchée du sacrifice de la Loi nouvelle. Saint Léon a dit ailleurs dans un de ses sermons : « Melchisédech pontife revêt le personnage du Christ, en ce qu'il n'offre pas à Dieu des hosties judaïques, mais les symboles que notre Rédempteur a consacrés dans son corps et son sang » [Sermo v, 3).

Nous pouvons donc dire que notre canon romain de la messe était en usage à Rome au temps du pape saint Léon et déjà au temps du pape saint Damase^ Quant aux morceaux qui le composaient dès Ibrs^ les seuls qui soient signalés dans les textes que noua avons produits sont ceux-ci :

Quam ohlationem.

Qui pridie.

Unde et memores.

Supra quae.

Supplices.

Toutefois, on voudra bien observer que la prière Quam ohlationem ne se suffit pas à elle-même, car elle est la conclusion d'un développement qui devait précéder, et qui ne pouvait pas ne pas exprimer à Dieu l'offrande des éléments matériels du sacrifice et l'hommage des fidèles dont ils étaient les dons. De ces éléments ainsi présentés à Dieu par le célébrant, l'on demandait à Dieu qu'il daignât les agréer en offrande « bénie, •'.cceptée, ratifiée, raisonnable, recevable », pour qu'elles devinssent le corps et le

\, Revue des se. relig. 1922, p. 113-126, j'ai dit mes raisons de ne pas souscrire à l'hypothèse de Dom Morin {Historisches Jahrbuch, 1916, p. 229-266), qui veut reconnaître Firniicus Maternus dans le style du canoQ romain.

nB LEÇONS suit LA MESSE.

sBng du Sauveur. Le Quain oblati&nem est une transition de l'offrande matérielle à la consécration sacramentelle. Nous allons voir confirmer notre induction par un document romain du début du v>° siècle.

La lettre du pape Innocent à Decentius (19 mar» 416) répond, entre autres questions, à un doute que l'érêquô de Gubbio a soumis au Siège apostolique « de nominibiis j'ecitajidis »^. Doit-onprononcer les noms des fidèles qui ont offert les offrandes avant que le célébrantfasse les prières, a antequam preces^ sacerdos faeiat atque eorum oblationes quorum nomina recitanda sunt sua oratlone commendet » ? La question posée par Decentius se rapporte à l'usage qui se pratiquait alors encore dans nombre d'Églises de publier à la messe les noms des fidèles qui contribuaient à l'offrande : cette proclamation était faite par le diacre. Saint Jérôme, dans son commentaire de Jérémie, qui est le dernier en date de ses commentaires, si bien que l'auteur est mort (420) sans le terminer, saint Jérôme critique vivement cet usage de son temps : « Maintenant, dit-il, on publie les noms dès fidèles qui donnent et on leur fait compliment de racheter leurs péchés, puhlice recîtantur offèrentiurn nomina^ ». Saint Jérôme est a Beth-

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